Hichem Aboud rompt la loi du silence

L'ancien chef de cabinet du patron de la toute-puissante Sécurité militaire algérienne dévoile quelques-uns des secrets les mieux gardés de son pays. Propos recueillis par Farid Aïchoune et Jean-Baptiste Naudet.

1. Ali Mecili assassiné sur ordre de la présidence de la République

Le 7 avril 1987, l'avocat Ali Mecili, proche de l'opposant Aït Ahmed, est assassiné à Paris dans le hall de son immeuble du boulevard Saint-Michel. Deux mois plus tard, la police judiciaire arrête Abdelmalek Amellou, un proxénète parisien d'origine algérienne, qui détient un ordre de mission qui porte la signature du "capitaine Hassani". Ce nom est celui d'un officier de la Sécurité militaire algérienne. Déféré devant la justice, Amellou est expulsé en procédure d'urgence vers l'Algérie, sur ordre du ministre de l'Intérieur, Charles Pasqua.

Le Nouvel Observateur. - Que savez-vous de l'affaire Ali Mecili?
Hichem Aboud. - A l'époque j'étais chargé du dossier du Moyen-Orient au cabinet du général Lakhal Ayat, le directeur central de la Sécurité militaire (la DCSM). Je sais que les ordres sont venus de la présidence de la République. Le général Ayat a eu une réunion à la présidence avec Larbi Belkheir, qui était à l'époque directeur de cabinet du président Chadli [et qui est aujourd'hui directeur de cabinet du président Bouteflika, NDLR]. Des instructions lui ont alors été données pour monter une opération contre Mecili.

N. O. - Pourquoi Mecili, qui était un avocat inconnu de la majorité de la population et même de la classe politique algérienne?
H. Aboud. - A l'époque, il avait rapproché Aït Ahmed et Ben Bella, deux figures de la révolution algérienne. Aït Ahmed venait de reprendre le Front des Forces socialistes, le FFS, et Ben Bella avait monté le MDA qui était devenu le mouvement d'opposition numéro un. Ces deux hommes gênaient, il fallait les neutraliser. Mais si l'on avait touché à l'un d'eux, le scandale aurait été immense. Donc ils s'en sont pris à celui qui les avait rapprochés. C'était un avertissement pour les deux: "Comme on a pu tuer Mecili, vous aussi - vous n'êtes pas loin - on peut vous atteindre." C'est le capitaine Rachid Hassani qui a pris en charge cette mission. Il venait d'arriver de la gendarmerie.

N. O. - Comment l'avez-vous appris ?
H. Aboud. - C'est le capitaine Hassani qui m'en a parlé. C'était mon ami. Il est de mon patelin, pratiquement de la même tribu que moi, dans les Aurès. Hassani a pris en main l'affaire Mecili parce qu'aucun officier ne l'avait acceptée.

N. O. - C'est ce qu'il vous a dit ?
H. Aboud. - Oui. Ceux qui devaient traiter l'affaire, ceux qui avaient le dossier de l'opposition et ceux qui étaient dans l'opérationnel avaient refusé.

N. O. - Pourquoi ?
H. Aboud. - Parce que les gens refusent de faire des sales coups. N'oubliez pas que dans l'armée algérienne - même si on bloque ces gens, si on ne les laisse pas apparaître - il y a une élite universitaire recrutée dans les années 70 pour apporter du sang neuf. Ces officiers ont des convictions, des scrupules. La culture qu'on nous a donnée, c'est le patriotisme. Nous sommes là pour servir le pays, pas pour commettre des assassinats ou servir des hommes et des clans. On n'entre pas à la Sécurité militaire, dans la police ou dans la gendarmerie pour commettre des assassinats. Et là, c'était clair, il s'agissait de commettre un assassinat.

N. O. - C'est pour cette raison qu'on a fait appel à un proxénète ?
H. Aboud. - Oui, ils ne trouvent personne d'autre. Dans les services, il y a des tireurs d'élite, des professionnels. Personne ne s'est aventuré à prendre cette affaire. Hassani, qui a piloté l'opération, arrivait de la gendarmerie. Il n'avait suivi aucune formation d'officier de renseignement. En prenant le dossier, il avait ses raisons. D'après ce qu'il m'a raconté, Mecili, à l'époque où il était l'un des hauts responsables de la Sécurité militaire, avait fait du mal à sa famille, en particulier à son oncle, Moussa Hassani, un ancien ministre des PTT du temps de Ben Bella. A Paris, Hassani a embauché Abdelmalek Amellou, le proxénète qui a assassiné Mecili. Celui-ci a obtenu un appartement à Alger et une prime de 800 000 francs. Quand Amellou a été arrêté après l'assassinat, le gouvernement français [Jacques Chirac était alors Premier ministre et Charles Pasqua ministre de l'Intérieur, NDLR] a donné un sacré coup de main aux Algériens en l'aidant à fuir la justice française…

2. Chadli derrière les émeutes d'octobre 1988

Le 5 octobre 1988, de violentes émeutes éclatent un peu partout en Algérie. Après vingt-quatre heures de flottement, le président Chadli Bendjedid décrète l'état de siège. Il fait intervenir l'armée qui écrase la révolte dans le sang. Un mois plus tard, le pouvoir met fin au régime du parti unique et promet une démocratisation qui va surtout profiter au Front islamique du Salut (FIS)

N. O. - En octobre 1988 des émeutes éclatent le même jour, à la même heure, dans plusieurs villes d'Algérie. Le soulèvement populaire ne semble pas très spontané…
H. Aboud. - Il ne l'est pas du tout. Dès le 5 octobre, tout le monde savait qu'il allait y avoir des manifestations. Tout le monde en parlait. Depuis longtemps, les choses commençaient à se gâter. Les détournements de fonds, les détournements de recettes pétrolières avaient atteint un point inimaginable. Des grèves se déclenchaient un peu partout, notamment dans la zone industrielle de Rouiba, dans la banlieue est d'Alger. On a commencé à provoquer des troubles, des pénuries en tout genre alors que les produits existaient. Et quand les manifestants ont saccagé les magasins d'Etat, ils ont trouvé ces produits, de la tomate, de la semoule, du lait…

N. O. - Donc ces pénuries étaient organisées. Par qui ?
H. Aboud. - Quand on organise des pénuries, c'est pour amener les gens à se révolter. Le 18 septembre 1988, Chadli a fait un discours dans lequel il a clairement appelé les gens à se révolter : " Mais pourquoi vous restez comme ça ? Sortez dans la rue, manifestez, révoltez-vous. " Sur le moment, personne n'a compris ce qu'il voulait dire. Le 5 octobre, lorsque les émeutes ont commencé, il n'y avait pas un policier dans la rue, personne devant les bâtiments administratifs, banques, ministères. Pas même un agent de la circulation… Pourtant on savait que ça allait éclater parce que la veille au soir, des émeutiers s'étaient déjà attaqués à la mairie de Bab el-Oued. A quoi s'en prenaient les manifestants ? A des cibles bien précises : commissariats de police, banques, bureaux d'Air Algérie, Galeries algériennes, les grands magasins d'Etat et les locaux du FLN. Les policiers ont laissé faire. Ils avaient reçu ordre de ne pas tirer. Même pas de tirs de sommation. On ne ferme pas non plus les commissariats. C'est à ce moment que le président Chadli fait intervenir l'armée. Et qui intervient ? Pas le chef d'état-major Belhouchet, qui est écarté. Ni le patron des services de sécurité, Ayat, qui est aussi mis sur la touche. C'est Khaled Nezzar, alors chef des Forces terrestres, qui est nommé commandant de l'état de siège. Il a comme adjoint Mohamed Betchine, qui deviendra après ces événements le nouveau chef de la Sécurité militaire. Ils sont assistés par le général Mohammed Lamari.

N. O. - Pourquoi avoir provoqué ces émeutes ?
H. Aboud - Le but de la manipulation était de provoquer une révolte, des remous, pour amener le président à prendre des décisions et à changer de cap en matière économique. Pas pour des raisons idéologiques - le libéralisme n'appartient pas à la culture de ces clans -, mais pour préserver les fortunes qu'ils s'étaient constituées durant ces années de socialisme. Depuis un certain temps, il était devenu difficile pour eux d'étaler cette richesse. En organisant ce changement de cap, ils voulaient - et ils ont pu - légaliser ces fortunes mal acquises.

N. O. - Vous avez accusé le général Betchine d'avoir, à l'époque, supervisé les séances de torture des manifestants arrêtés…
H. Aboud. - C'est lui qui dirigeait les séances de torture. Le général Nezzar lui-même reconnaît que la torture était pratiquée dans la caserne Sidi Fredj qui était sous le commandement de Betchine (1). Il a reconnu, aussi, que le beau-fils de Chadli, Kaddour Lahouel qui était wali [préfet] de Tipaza, y avait assisté. Aujourd'hui personne ne veut évoquer ce douloureux épisode. Car ils seront nombreux à devoir répondre de la mort de 500 jeunes manifestants. Et notamment le général Khaled Nezzar, qui sur la place du 1er-Mai ordonnait aux soldats de ne pas hésiter à tirer au canon…

N. O. - Comment, en tant qu'officier, avez-vous vécu ces événements ?
H. Aboud. - Chargé du Moyen-Orient, je n'étais pas en prise directe avec ce dossier. Dans la soirée du 5 octobre je m'étais rendu à Tunis où je devais rencontrer Abou Iyad, à l'époque numéro deux de l'OLP (2). Je suis revenu à Alger trois jours plus tard. J'avais remarqué que la DGPS (nom officiel de la Sécurité militaire de septembre 1987 à octobre 1988) était coupée de la présidence. Mais le général Ayat, en tant que patron des services, se devait de suivre les événements. Il avait mis en place une cellule d'analyse que j'ai intégrée le 9 octobre. On travaillait sur la base des informations qui nous parvenaient des bureaux de sécurité des grandes villes. En analysant ces informations nous avions conclu que les pénuries étaient organisées et que la manifestation qui devait se dérouler de manière pacifique avait tourné à l'émeute. D'où intervention de l'armée et le bain de sang. C'était dans les plans des conspirateurs. Au peuple qui criait famine, on a donné le multipartisme et une démocratie de façade à défaut de pain, de logements et de travail. Et on l'a entraîné dans le bourbier islamiste et dans une guerre qui dure depuis dix ans.

(1) " Mémoires du général Khaled Nezzar ", Editions Chihab (Algérie).
(2) Abou Iyad sera assassiné le 14 janvier 1991 à Tunis par un dissident palestinien.

3. Pourquoi le pouvoir a aidé les islamistes

En septembre 1989, le Front islamique du Salut est officiellement reconnu. Prospérant sur la colère et la misère, il remporte les élections municipales de juin 1990. Puis il enlève le premier tour des élections législatives anticipées de décembre 1991. Mais le 11 janvier, l'armée fait un coup de force : elle contraint le président Chadli Bendjedid à démissionner et annule le second tour des législatives. Les islamistes vont alors se lancer dans une lutte armée qui se poursuit aujourd'hui encore.

N. O. - Lors de la révolte d'octobre 1988, les notes des agents sur le terrain font-elles état d'une activité des islamistes ?
H. Aboud. - Non, rien.

N. O. - Pourtant on les voit à la tête des manifestations ?
H. Aboud. - Le 9 octobre le ministre de l'Intérieur Hadi Khédiri a appelé le dirigeant islamiste le plus respecté : cheikh Sahnoun, chef de la Dawa, la Ligue islamique. C'est ainsi qu'on a fait intervenir les islamistes, qu'on leur a donné du poids. Lors d'une réunion secrète Hadi Khédiri a demandé au cheikh Sahnoun d'organiser une manifestation à Belcourt. Plus tard le ministre s'est justifié en disant qu'il avait appelé le cheikh Sahnoun pour calmer la foule. Il n'y avait pas, alors, de force islamiste organisée. Les émeutes d'octobre n'étaient pas l'œuvre des islamistes. On leur a donné les dividendes d'octobre.

N. O. - Pourquoi le pouvoir fait-il appel à cheikh Sahnoun ?
H. Aboud. -Parce que le Front des Forces socialistes (FFS, social-démocrate), le Parti de l'Avant-Garde socialiste (PAGS, communiste) et le Mouvement démocratique algérien (MDA, " Benbelliste "), c'est la gauche, le " socialisme ". Or, le pouvoir a besoin d'une force, organisée sur le terrain, qui prenne en charge la nouvelle " revendication " en faveur du libéralisme. Une force qui a toujours milité contre le socialisme, appelé au libéralisme. C'est le cas de l'organisation de cheikh Sahnoun. Oui, octobre 1988 a été une grande manipulation.

N. O. - Le pouvoir a-t-il tenté d'infiltrer les groupes armés islamistes lorsqu'ils sont apparus ?
H. Aboud. - Dès 1989, il y avait des vols d'explosifs, des attaques. A ce moment j'étais sous-directeur à la division Evaluation et Analyse de la Sécurité militaire. Etant donné les bonnes relations que notre service entretenait avec le Hezbollah libanais et le Djihad islamique palestinien, nous avions suggéré l'infiltration des premiers noyaux islamistes par ces deux organisations. Mais la présidence n'a pas donné suite.

N. O. - Cela signifie-t-il que le pouvoir ne voulait pas s'opposer à la montée des islamistes ?
H. Aboud. - Bien sûr. C'est ce que montrent clairement la légalisation, quelques mois après sa création, du Front islamique du Salut (FIS) en contradiction avec la loi du 5 juillet 1989, puis la bizarre liberté d'action dont il a bénéficié. Lorsque les Tunisiens ont proposé, dans le cadre de la coopération, de filer Ghanouchi [le chef des islamistes tunisiens] quand il venait rencontrer les gens du FIS, les services algériens ont refusé au nom de la démocratie… Les Tunisiens n'en revenaient pas. L'ambassadeur de l'Arabie Saoudite allait au siège du FIS, il invitait ses dirigeants. On savait pourtant que le FIS était financé par l'Arabie Saoudite. On laissait faire. On ne bougeait pas.

N. O. - Pourquoi ?
H. Aboud. - A l'époque, les partis qui avaient un certain poids politique étaient le FFS de Aït Ahmed, le PAGS, le MDA. Aït Ahmed représentait un danger. S'il avait remporté les élections, quel alibi le pouvoir aurait-il trouvé pour le renverser ? Or il y avait un consensus entre les clans : le pouvoir ne devait pas leur échapper.

N. O. - C'est ainsi que le FIS a remporté les élections municipales de juin 1990 ?
H. Aboud. - Lors de cette consultation, j'étais chargé de centraliser les informations pour la Sécurité militaire. Des rapports étaient envoyés toutes les heures aux décideurs (président de la République, chef du gouvernement, etc.) Il était fait état de nombreuses irrégularités. Les élections auraient dû être annulées dans à peu près 60% des bureaux de vote. Le soir, lors de la proclamation des résultats, Mohamed Betchine, qui était à l'époque patron des services, s'attendait à ce que le ministre de l'Intérieur Mohamed Mohamedi prononce l'annulation du scrutin. En fait il s'est contenté de proclamer les résultats. Ils ont été à deux doigts d'en venir aux mains. Betchine ne comprenait pas le jeu des clans, parce que, jusque-là, il n'était qu'un pion. C'est ainsi que le FIS a gagné, pris les mairies. Et qu'il n'y a pas eu de réaction de l'armée, ni de l'état-major, ni de qui que ce soit.

N. O. - C'était un pari risqué…
H. Aboud. - Les décideurs pensaient avoir donné des miettes au FIS. Ils pensaient alors que le FIS n'avait pas de pouvoir et qu'il allait échouer dans la gestion des mairies. Après les municipales, le pouvoir a tenté de disperser les forces islamistes pour que la situation reste gérable. Ils ont par exemple demandé à Mahfoud Nahnah de créer le Hamas, un parti islamiste. A l'époque j'étais au cabinet de Betchine, j'ai vu Nahnah entrer dans le bureau du patron. Et deux jours après on a appris la création du Hamas… Aujourd'hui ce parti continue de collaborer avec le pouvoir.

N. O. - Pourquoi le FIS s'est-il prêté au jeu ?
H. Aboud. - Les généraux, les clans au pouvoir ont tout fait pour amener le FIS à la faute, pour pouvoir le décapiter. Après quoi le FIS est allé jusqu'à refuser de participer aux législatives. Il n'a finalement donné son accord qu'après avoir reçu l'assurance que les élections se dérouleraient dans de bonnes conditions. En fait le pouvoir tablait sur un " mitch-mitch " : 30% pour le FLN, 30% pour le FFS, 30% pour le FIS. Le pouvoir misait aussi sur un bon score du Hamas. Il espérait même que le parti de Nahnah serait la seconde force islamiste ou damerait le pion au FIS. Mais les généraux se sont trompés dans leurs calculs. La situation est devenue ingérable. En fait, ils ont tout fait pour que ce soit le FIS qui l'emporte. Parce qu'il était plus facile, pour eux, de justifier, aux yeux de l'opinion internationale, un arrêt du processus démocratique après une victoire des " obscurantistes " plutôt qu'après une victoire des démocrates.

N. O. - Mais le FIS avait échappé au contrôle du pouvoir…
H. Aboud. - Oui, le pouvoir l'a tellement laissé faire qu'il a fini par perdre tout contrôle sur un parti qu'il croyait utiliser contre les forces démocratiques. Dès que le FIS a été pris en charge par des pays étrangers, le pouvoir a totalement perdu son contrôle.

N. O. - Comment ?
H. Aboud. - Voilà un exemple. Lors d'une visite en Arabie Saoudite, en septembre 1990, le président Chadli s'était plaint au roi Fahd de l'aide que le FIS recevait de son pays, en donnant naïvement beaucoup trop de détails sur ce qu'il savait grâce à nos rapports. Le roi lui a proposé d'envoyer à Alger le chef de ses services de renseignement pour éclaircir l'affaire. Lorsqu'il est arrivé à Alger en octobre, le chef des services saoudiens a voulu savoir de quelles informations nous disposions pour prouver que l'ambassade du royaume aidait le FIS. Je n'allais pas lui dire : nous avons placé des écoutes sur les téléphones de l'ambassade, photocopié des passeports diplomatiques, passé la valise diplomatique aux rayons X… Alors nous lui avons parlé des gens qui allaient en Afghanistan via l'Arabie Saoudite. Il a répondu que cela n'avait rien à voir avec les autorités saoudiennes. Dans la soirée, il a été reçu par le général Larbi Belkheir, directeur de cabinet du président Chadli. J'ai assisté à l'audience. De quoi ont-ils parlé ? De tout sauf du sujet qui nous intéressait. Le Saoudien a dit : " On a tenu une réunion avec les responsables de vos services mais finalement, il n'y a rien. " Et Larbi Belkheir lui a répondu : " Non, il n'y a rien, absolument rien. " Et il s'est mis à demander des nouvelles des multiples membres de la famille royale. A l'issue de cette audience Larbi Belkheir m'a dit : " Tout ça, ce sont des bobards de vos services. " Je lui ai répondu que le financement du FIS par l'Arabie Saoudite était prouvé et qu'au Conseil maghrébin de Sécurité tous les services étaient unanimes pour dire que les Saoudiens manipulaient les différentes organisations islamistes dans le Maghreb.

N. O. - En novembre 1991, un mois avant les élections législatives, une caserne de l'armée a été attaquée à Guemmar par un commando du FIS. Pourquoi les autorités n'ont-elles pas saisi cette occasion pour dissoudre le parti islamiste ?
H. Aboud. - Parce que le pouvoir ne voulait pas dissoudre le FIS ! Le FIS était une carte entre ses mains. Une carte qui lui a servi et qu'il utilise encore à ce jour. L'attaque de Guemmar n'était qu'une conséquence du laxisme affiché par le pouvoir. En réalité, la lutte contre le terrorisme n'a jamais été menée de manière organisée en Algérie. Lorsque deux tonnes d'explosifs ont été volées dans la carrière de Texana, le dossier a été classé. Lorsque les armes destinées aux islamistes ont commencé à pénétrer par la frontière est, par le Mali et la Libye, le réseau a été rapidement découvert : les contrebandiers avaient été infiltrés par un adjudant des services de sécurité. Qu'ont décidé le chef du gouvernement, la présidence ? Ils ont dit à Betchine : " C'est un coup monté par tes services. " Et l'adjudant qui avait infiltré le réseau a été mis aux arrêts. Il a même failli être déféré au tribunal militaire comme traître et trafiquant d'armes !

4. Le complot pour assassiner le président Boudiaf ?

Le 29 juin 1992, le président Mohammed Boudiaf, au pouvoir depuis cinq mois, est assassiné en public à Annaba par un officier des services de sécurité de l'armée, le sous-lieutenant Lambarek Boumaraafi. La commission d'enquête conclura à un complot, évoquant sans autre précision la responsabilité de " la mafia politico-financière ".

N. O. - Pourquoi le président Boudiaf a-t-il été assassiné ?
H. Aboud. - Parce qu'il échappait au contrôle de ceux qui l'avaient installé au pouvoir, parce qu'il devenait ingérable. Boudiaf avait fait arrêter, sans se poser de questions, Hadj Bettou, le gros bonnet du trabendo (contrebande) dans le sud du pays. Il ne connaissait évidemment pas les relations de Hadj Bettou et les prolongements de cette affaire. Au cours de l'enquête, la gendarmerie avait découvert dans des entrepôts 1,75 milliard de francs en armes et marchandises de contrebande. Cette découverte faisait peser sur Boudiaf un danger mortel : il avait touché, sans le savoir, à un homme du système, à l'un de ceux qui l'avaient ramené au pouvoir. Qu'arrive-t-il, d'ailleurs, à Hadj Bettou après son arrestation ? Ce n'est pas à la justice civile, comme on pourrait le penser, qu'est remis ce gros bonnet de la contrebande, mais à la justice militaire. Ce qui veut tout dire. D'ailleurs où est-il actuellement, ce Hadj Bettou ? Je peux vous dire qu'il est libre depuis longtemps et qu'il vit tranquillement en Algérie où il poursuit ses " activités ".

N. O. - Lorsque le président Boudiaf a été assassiné vous aviez quitté les services et l'armée. Comment pouvez-vous affirmer ce que vous dites ?
H. Aboud. - J'ai toujours été informé - c'est encore le cas aujourd'hui - de ce qui se passe dans les hautes sphères du pouvoir par de nombreux cadres de l'Etat et de l'armée qui me font confiance.

N. O. - Le président Boudiaf a été assassiné lors d'une réunion publique à Annaba par un homme qui a jeté deux grenades avant d'ouvrir le feu. Pourquoi, selon vous, les commanditaires de son assassinat ont-ils choisi une telle méthode ?
H. Aboud. - Pour faire passer leur message. C'était un coup psychologique. Un coup mafieux, qui signifiait " avis au suivant ". Aujourd'hui, tous les présidents ont peur.

N. O. - Comment peut-on être sûr qu'il y a eu complot ?
H. Aboud. - Quand le chef de l'Etat se déplace dans le pays, il est toujours accompagné par le ministre de l'Intérieur. Surtout lorsqu'il doit rencontrer dix-huit walis, ce qui était le cas de Boudiaf lors de ce voyage. L'absence du ministre de l'Intérieur, Larbi Belkheir, est donc un premier point troublant. Deuxième point troublant : lorsque le chef de l'Etat se déplace à l'intérieur du pays, le patron des services de sécurité est lui aussi du voyage pour superviser la protection, le dispositif de sécurité. Or ce jour-là, ni Tewfik, ni son adjoint Smaïn ne se sont déplacés. L'essentiel est là. Ni le ministre de l'Intérieur, ni le patron de la Sécurité, ni l'adjoint de ce dernier n'étaient à Annaba. C'était la première fois que cela arrivait. Ensuite, il y a le dispositif de sécurité. Quand le chef de l'Etat est sur le terrain, tous les bâtiments voisins sont investis par le GIS, le Groupe d'Intervention spécialisée. La mission du GIS s'arrête là : encercler le périmètre où va se rendre le président. Ensuite, la Sécurité militaire contrôle le bâtiment dans lequel il doit entrer. Lors de l'assassinat de Boudiaf, ni les "hommes-matelas" qui, au moindre mouvement, doivent plonger sur le président, ni les tireurs d'élite de la protection n'étaient en place. Et alors que le GIS n'a jamais fait partie de la protection rapprochée du président, on a fait en sorte, pour la première fois, qu'il y participe. Ce qui a permis à l'assassin, Boumaarafi, sous-lieutenant au sein de cette unité, d'être dans la salle. Boumaarafi sera d'ailleurs arrêté par la police mais vite récupéré par l'armée. Il a été jugé et condamné à mort. Mais à l'heure actuelle, il est toujours en vie, en prison.

5) Les onze généraux qui contrôlent l'Algérie

A la faveur de la lutte contre les islamistes, un groupe de généraux, anciens officiers de l'armée française, s'est emparé des postes-clés de l'état-major. Malgré les élections présidentielles qui se succèdent, celui-ci reste le véritable siège du pouvoir en Algérie.

N. O. - Comment interprétez-vous ce qui se passe actuellement en Kabylie ?
H. Aboud. - Ce qui se passe en Kabylie n'est que l'expression d'un ras-le-bol contre l'injustice et le mépris du pouvoir. Ce rejet ne concerne pas seulement la Kabylie mais toute l'Algérie. Il faut arrêter de ghettoïser la revendication berbère. Tout le peuple algérien est berbère et la révolte kabyle est celle de tous les Algériens. Elle met dans l'embarras le pouvoir des généraux qui ne trouvent plus d'étiquette assez infamante à lui coller pour la discréditer. L'Algérie souffre d'une crise dont les coupables ne sont autres que ces mafieux qui agissent dans l'ombre.

N. O. - Craignez-vous une manipulation ?
H. Aboud. - A défaut de discréditer cette révolte, les généraux tentent de la récupérer. Cette mafia ne lâche rien. Elle veut détourner à son profit toute revendication populaire pour mieux l'étouffer. Mais quoi qu'il en soit les revendications berbères et démocratiques sont légitimes. Et les manipulateurs finiront par se brûler à force de jouer avec le feu.

N. O. - Pensez-vous, comme d'autres adversaires du régime algérien, que certains massacres de civils attribués aux islamistes sont en fait l'œuvre des militaires ?
H. Aboud. - Certains prétendent en effet que les militaires se sont maquillés, transformés en barbus pour aller commettre des massacres. Je doute fort que ce soit le cas. Les militaires ont mené des opérations de représailles. Ils les assument, ils en sont fiers. De quoi s'agit-il ? En général, de commandos qui se rendent au domicile de terroristes présumés, le soir. Ils frappent à la porte. Et le premier qui ouvre reçoit une balle dans la tête. C'est une stratégie - que je ne justifie pas mais que j'explique parce que je la connais - qui vise à isoler les terroristes de leur milieu. Un des officiers qui avaient lancé ces premières opérations de représailles m'a dit : " Comme cela, ils ne vont plus s'amuser à nous tuer le matin et rentrer le soir dormir tranquillement chez eux. " Ce ne sont pas des massacres mais des opérations de représailles ciblées.

N. O. - Mais il reste la question des massacres ?
H. Aboud. - Dans le cas des massacres qui, comme celui de Bentahla, sont commis tout près d'une caserne militaire sans qu'il y ait la moindre intervention des soldats, on peut dire qu'il y a une complicité passive de l'armée. Les militaires se disent : " Ils ont voté pour le FIS, qu'ils se démerdent avec les islamistes ! " Le pouvoir est totalement indifférent au fait qu'un village qui a hébergé, nourri des groupes armés, se fasse massacrer. Le pouvoir ne protège pas ses populations : là est sa première responsabilité. Car le fait que les islamistes commettent des massacres lui permet de justifier tous les abus de ce qu'il appelle " la lutte antiterroriste ".

N. O. - Comme beaucoup vous parlez de pouvoir et de mafia sans les identifier…
H. Aboud. - De tout temps on a parlé de pouvoir occulte, de " cabinet noir ", du pouvoir des généraux. Mais on ne les cite jamais. Même des détenteurs du pouvoir dénoncent le pouvoir et la mafia. Dans ses discours l'ancien président Zeroual dénonçait ce " régime pourri ". Mais il n'y a rien changé puisqu'il en faisait partie.

N. O. - Selon vous, qui dirige réellement l'Algérie ?
H. Aboud. - Pour avoir connu certains hommes de ce pouvoir et d'autres qui leur sont proches, je peux dire que ce pouvoir est composé de onze généraux majors. Certains sont en activité, d'autres officiellement à la retraite. Neuf d'entre eux étaient des sous-officiers ou officiers de l'armée française durant la guerre d'Algérie qui ont rejoint les rangs de l'Armée de Libération entre 1958 et 1961. Seuls les généraux Smaïn et Tewfik - les actuels patrons des " services " - n'ont pas servi sous le drapeau français. Deux seulement ont fait des études universitaires : les généraux Mohamed Touati, président du conseil de sécurité nationale à la présidence, et Aït Abdessalem, directeur des fabrications militaires. Ce sont les " têtes pensantes ", les éminences grises de la mafia. Les connaisseurs du système politique algérien les qualifient de " conseillers diaboliques de l'ombre ". Les autres membres du " club des onze " sont :
- Khaled Nezzar, officiellement à la retraite, mais qui vient en France avec un passeport diplomatique et un ordre de mission. Il est, aujourd'hui, le porte-parole du " club ". C'est le grand parrain.
- Larbi Belkheir, directeur de cabinet du président Bouteflika dont il est le sponsor. Il était le directeur de cabinet du président Chadli.
- Abbas Gh'ziel, officiellement à la retraite mais qui est conseiller militaire de Bouteflika.
- Abdelmalek Guenaïzia, officiellement à la retraite. Il vient de rentrer d'un séjour de sept ans en Suisse où il était ambassadeur. C'est le " chef comptable " des comptes helvétiques.
- Le général Mohamed Lamari, chef d'état-major.
- Fodil Chérif, chef de la 1re région militaire.
- Sahab Abdelmadjid, chef de la 4e région militaire. C'est lui qui surveille le " tuyau ", comme disent les Algériens. C'est-à-dire le pétrole.
- Le général Mohamed Mediene dit Tewfik, chef de la Direction du Renseignement et de la Sécurité, la DRS, [ex-Sécurité militaire, la police politique du régime].
- Le général Smaïn Lamari, directeur du contre-espionnage, numéro deux de la DRS.

N. O. - Mais qui est le général Aït Abdessalem, qui n'apparaît nulle part ?
H. Aboud. - A cause de son passé dans l'armée française lors de la guerre de libération, il s'est toujours fait discret. Il est le seul à avoir été réellement officier avant de rejoindre l'ALN, à quelques mois du cessez-le-feu du 19 mars 1962. Il a toujours été dans l'ombre du général Khaled Nezzar. C'est à ses côtés qu'il a fait la campagne d'Egypte lors de la guerre du Kippour en 1973. Il était son conseiller opérationnel à la fin des années 80 au commandement des forces terrestres.

N. O. - A eux seuls, ces onze généraux contrôlent l'Algérie ?
H. Aboud. - Autour de ces onze décideurs il y a le groupe des sous-traitants : les autres chefs des régions militaires et une pléthore de généraux à la tête des directions sensibles de l'armée. Il ne faut pas oublier non plus Tounsi Ali, le patron de la police. Le général Betchine " joue en solo " car il n'a pas su dépasser le stade de la guerre des clans et s'imprégner de la nouvelle donne, à savoir adopter une politique consensuelle entre les clans.

N. O. - Quel est, dans ces conditions, le rôle du président Bouteflika ?
H. Aboud. - Savez-vous dans quelles conditions Bouteflika a été choisi ? Quelques mois avant l'élection, il y a eu une réunion au domicile du général Larbi Belkheir, entre Bouteflika et les " décideurs ", avec à leur tête les généraux Khaled Nezzar, Tewfik et Mohammed Lamari. Ils lui ont tracé une ligne rouge dont Bouteflika parle souvent dans ses discours. En substance, ils lui ont dit de ne pas toucher à l'armée et de déléguer ses pouvoirs de chef suprême des forces armées et de ministre de la Défense au chef d'état-major de l'armée. Ils ont justifié cela par le fait que le pays est en état de guerre.

N. O. - Les généraux étaient tous d'accord sur le choix de Bouteflika ?
H. Aboud. - Non, des divergences sérieuses sont même apparues. Certains voulaient avoir un homme aussi manipulable que les précédents, facile à dominer. D'autres voulaient quelqu'un de plus crédible, quitte à ce qu'il soit moins manipulable, mais en verrouillant autour de lui. C'est d'ailleurs le scénario qui a été retenu. Et en deux ans, le président Bouteflika, qui a des capacités extraordinaires, n'a rien pu faire. Il est phagocyté.

N. O. - A l'époque du président Chadli les militaires semblaient divisés en différents clans. Est-ce toujours le cas ?
H. Aboud. - Aujourd'hui, ces clans ont évolué et constituent une véritable mafia. Il y a un consensus entre eux, ils ne se font plus la guerre. Ces hommes sont à des postes-clés, on ne peut plus les déloger. Ils choisissent les ministres, les walis, les directeurs des entreprises publiques les plus importantes. En somme, tous les postes sensibles sont entre les mains d'hommes qui leur doivent obéissance.

N. O - Mais d'autres généraux sont parfois inquiétés, notamment pour des affaires de corruption…
H. Aboud. - Tous ceux qui ne font pas partie du " club des onze " peuvent être sacrifiés. Par exemple, le général Ghenim, qui était secrétaire général du ministère de la Défense, a été radié il y a quelques mois mais il se retrouve aujourd'hui chez lui et il va s'occuper de ses affaires. C'était le " général du médicament ". Il les importait et les vendait principalement aux hôpitaux militaires. Il y a eu un scandale autour de ses semi-remorques qui venaient de Tunisie et il a été prié de se retirer. Il y a le général de la bière et du vin, celui des armes, celui du sucre, celui du foncier, celui du rond à béton… Des trafiquants, il y en a partout. Des sergents, des adjudants, des gendarmes, mais aussi des civils. Le " trabendo " est devenu l'activité numéro un en Algérie.

N. O. - Surtout dans l'armée ?
H. Aboud. - Non, il y a des généraux, des colonels, des officiers et des cadres de l'Etat qui n'ont que leur salaire ou leur retraite. Ils sont intègres mais impuissants devant ces mafieux. A titre d'exemple, je cite les généraux Hachichi Zine El Abidine, Rachid Benyellès et Hocine Benhadid. D'après ce que je sais, ils ne sont pas compromis. C'est dire que l'armée n'est pas totalement pourrie. Je connais des commandants, des lieutenants-colonels, des capitaines qui n'ont jamais eu de logement en dehors des habitations de service. Il y a quelques semaines des gendarmes ont contraint, à coups de grenades lacrymogènes, des retraités de l'armée à quitter les logements de service à Bab Ezzouar (Alger). Ces officiers retraités n'avaient pas d'autres
logements. Ils n'ont rien à voir avec ces généraux mafieux et fortunés.

Propos recueillis par Farid Aïchoune
et Jean-Baptiste Naudet

Cet article paraîtra dans le Nouvel Observateur numéro 1910 daté 14 juin 2001.
En kiosques jeudi.

 

 

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