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Un suspect ne sortait pas vivant de la villa Copawi »
La
colère d'un soldat perdu
Jean-Pierre Mari, Le
Nouvel Observateur, La semaine du 29 mars 2001 -- N°1899
A la parution en France
de « la Sale Guerre », le général Lamari, chef d'état-major
de l'armée algérienne, a dénoncé une « campagne
médiatique délirante émanant de l'extérieur ».
Habib Souaïdia répond sur ce qu'il a vu
Habib Souaïdia est
un soldat perdu. Un sous-lieutenant brisé plein de colère et d'amertume
à l'encontre de son ancienne hiérarchie. Engagé volontaire
à 19 ans, élève officier à l'académie de
Cherchell puis à l'école des forces spéciales à
Biskra, il s'est trouvé pendant trente mois, en première ligne,
dans la guerre contre les maquis islamistes armés. Arrêté,
rétrogradé, emprisonné quatre ans pour vol de véhicules
- condamnation qu'il dénonce comme un coup monté -, il s'est réfugié
en France et vient de publier un livre réquisitoire (1) où il
dénonce « la torture, les exécutions sommaires, les manipulations,
les assassinats de civils, les ravages de la drogue et des purges internes dans
l'armée, le cynisme calculateur et la folie sanguinaire de certains généraux
». Dès sa sortie, l'ouvrage a provoqué une violente polémique,
et le chef d'état-major algérien, le général Mohamed
Lamari, a dénoncé « une campagne médiatique délirante
émanant de l'extérieur ». Certains faits précis rapportés
par l'ancien sous-lieutenant sont vivement contestés, comme un massacre
de Zaâtria (voir reportage page 20). Il n'empêche. Son témoignage,
pour être pris avec précautions, est le premier d'un militaire
qui parle à visage découvert. Nous avons donc choisi de l'interroger
sur les faits dont il a été un témoin visuel direct pendant
la période précise où il était sur le terrain. Les
traits tirés, mince, nerveux, parfois emporté et souvent ému,
il énumère des noms, des lieux, dessine des plans et répond
aux questions sans hésitations. Extraits.
. Sur les arrestations, rafles, enlèvements, tortures : « Notre
unité était installée dans un PC à Lakhdaria, en
plein fief islamiste, à la villa coloniale Copawi. On effectuait des
sorties avec des officiers de la DRS (sécurité militaire) venus
d'Alger. Ces hommes ne se montraient pas en ville, ils étaient chargés
des enlèvements et de torturer les suspects à la villa. Sans uniforme,
habillés en pantalon kaki et veste de cuir, cagoulés, armés
d'une kalachnikov ou d'un mahchoucha (fusil de chasse à canon scié),
ils travaillaient avec des listes de noms écrites à la main et
apportées d'Alger, avec des indications d'adresses, sans signature ni
cachets officiels. Ils opéraient, avec notre soutien dans un rayon de
15 kilomètres autour de Lakhdaria et jusqu'à Zbarbar, à
l'intérieur du fief ennemi, là où il n'y avait pas de ratissages
officiels. On sortait surtout pour arrêter des "suspects", c'est-à-dire
de simples sympathisants du FIS, pris chez eux, de jour comme de nuit. Toute
personne arrêtée dans ces conditions était jetée
dans une des cinq cellules de la villa Copawi qui pouvaient contenir 40 détenus
serrés comme du bétail. Et systématiquement torturés.
Un suspect ne sortait pas vivant de cette villa. »
. Sur les exécutions sommaires : « Je suis sorti une dizaine de
fois pour assister à ces exécutions. Un convoi de trois voitures
banalisées partait après le couvre-feu. A l'intérieur,
cinq à sept suspects, nus, yeux bandés, mains menottées
dans le dos. C'est l'officier de la DRS qui donnait l'ordre de s'arrêter
devant une décharge publique ou un maquis isolé. Je me rappelle
de trois voyages avec la même camionnette Volkswagen. La dernière
fois, on a failli mourir brûlés ! L'officier a fait descendre les
trois prisonniers, les a fait agenouiller et arroser d'essence. Quand il a tiré,
les prisonniers se sont enflammés et la flamme a léché
notre véhicule. Une autre nuit, on en a brûlé vivants deux
autres dans une décharge publique. Le premier, un adulte, habitait la
cité Hammana et était accusé de soutenir le groupe terroriste
Omar Baziz ; l'autre, un adolescent de 15 ans, habitait à la gare Omar
et était accusé de faire le "chouf" (le guet) pour l'émir
Antar. »
. Sur les atrocités : « Début 1994, en opération,
on a accroché un groupe de terroristes et tué deux d'entre eux.
Sept autres ont réussi à s'échapper. Le commandant était
furieux. Il a cherché à réquisitionner un âne pour
transporter les cadavres. Mais le berger a protesté. Il a été
abattu d'une rafale : un "troisième terroriste !" Vous vous
souvenez de la grande évasion des détenus de Lambèse ?
On a surpris quatre fuyards, trois mois après, qui marchaient sur la
route. L'un a donné un faux nom, l'autre a dit qu'il était de
Hussein Dey, le troisième parlait du maquis de Jijel. Un hélico
de la DRS est venu les chercher pour interrogatoire. C'était au printemps,
il était 17h30, l'hélicoptère a pris de l'altitude et j'ai
vu un corps tomber de l'appareil et s'écraser au sol. »
. Sur les islamistes armés : « Une fois, en 1993, on en a accroché
une vingtaine, par hasard. Ils nous parlaient par radio : "Vous allez mourir
!" On les a explosés au RPG7 (lance-roquette antichar) : treize
morts. Quand on a compris qu'ils se déplaçaient par le train Alger-Constantine,
on a pris l'initiative d'aller les coincer à la gare de Lakhdaria : bilan,
sept terroristes tués, un sergent-chef blessé et un policier mort.
Certains de mes amis sont morts au combat et j'en connais qui se sont attachés
eux-mêmes dans les abris pour résister jusqu'à la mort !
J'ai toujours combattu les islamistes armés. J'en ai abattu. Je les déteste
! Ce sont des salauds qui utilisent l'islam pour tuer des innocents. Vous savez
quoi ?... C'est nous - et pas cette hiérarchie pourrie ! -, nous qui
les avons empêchés de prendre le pouvoir ! »
(1) « La Sale Guerre », Habib Souaïdia, la Découverte,
204 p., 95 F.
J.-P. M.
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