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Rachid Boudjedra : «
Mon hommage à l'Armée »
Interview réalisée
par Rachid Mokhtari, Le Matin, 22 février 2001
Rachid Boudjedra est le
premier écrivain et intellectuel algérien à avoir dénoncé
l'islamisme politique et sa barbarie terroriste dans son livre Le FIS de la
haine paru en 1994 chez Denöel. Ses ouvrages de la décennie écoulée
comme Timimoun, Une Vie à l'endroit ne laissent planer aucun doute sur
la paternité islamiste des assassinats et des massacres. Dans cet entretien,
il s'exprime sur les retournements concernant cette question tant en Algérie
qu'en Occident
Le Matin : Quelles lectures
avez-vous faites de la récente parution du témoignage de Souaïdia
et de la déclaration des intellectuels français accusant l'Armée
algérienne de génocides ?
Rachid Boudjedra : Il y a un parti anti-algérien puissant, manipulé
qui arrive facilement à tromper les gens. J'ai été surpris
par Pierre Bourdieu dont je déplore l'attitude car c'est un ami. Pierre
Vidal-Naquet, c'est connu, est très anti-Etat algérien. L'Algérie
ne ressemblait plus à leur rêve.
Ils sont victimes d'un
ressentiment amoureux. Bourdieu est un arroseur arrosé. Pourtant, il
a longtemps démystifié cette manipulation médiatique et
il en a été victime en tant que signataire de la déclaration.
Je l'estime pourtant pour l'amitié qui nous lie. Il aurait pu me demander
mon avis sur la question. Il a toujours voulu apparaître comme un symbole
idéal de la morale intellectuelle. Pourtant, il sait où me trouver.
Mais, d'une manière générale, il appartient à un
courant d'intellectuels qui est sous pression comme par cette pétition
écrite par La Découverte et à laquelle a participé
le FFS. Cet aspect psychologique n'est pas à négliger. De plus,
l'Internationale socialiste est, sur la question algérienne, sous l'influence
d'Aït Ahmed et elle s'est profondément trompée. Ce sont des
courants politiques et intellectuels qui, globalement, ont la haine de l'Algérie.
Il faut préciser que la Guerre d'Algérie a été faite
par les socialistes français. Mitterrand avait bien piégé
l'Algérie et même la France dès 1992. Donc, la sortie de
ces deux témoignages ne m'étonnent pas. Le directeur gérant
des éditions La Découverte n'est qu'un comploteur. Il voulait
des scoops à sa petite maison. Avant cette fracassante déclaration,
des intellectuels français et algériens avaient initié
une pétition dirigée par Simon Blumenthal. Mais en France, elle
n'avait pas fait de bruit. De plus, environ dix livres ayant paru en France
et ayant dénoncé l'islamisme sont passés inaperçus
dans les colonnes du Monde. Leur tirage réduit explique éloquemment
cette manipulation sur les réalités de ce qui se passe en Algérie.
Pourtant plusieurs ouvrages
écrits par des Algériens, dont les vôtres, ont dénoncé
la paternité islamiste des génocides
Plus de 100 livres écrits par des Algériens ont dénoncé
le terrorisme dont les miens Timimoun, La Vie à l'endroit qui s'inspire
de l'assassinat de Yamaha par les islamistes, et ceux de Yasmina Khadra a suffi
de ces deux brûlots pour nourrir cette dérision politique. Il y
a quelques années, Le Monde a publié sept lettres dénonçant
l'Armée algérienne. Parmi les signataires : Tahar Benjelloun (Maroc),
Djamal Ghitani (Egypte) et Liès El Khouri (Liban). Mais, il faut dire
que notre presse, face à ces dérives, manque de vigilance, sinon
comment expliquer qu'elle ait comblé d'honneur un Benjelloun qui a écrit
des articles odieux sur l'Algérie au moment où elle avait besoin
de solidarité. Pour Le FIS de la haine, Le Monde n'en a consacré
que quinze lignes alors que présentement La Sale Guerre a fait la une
de ses manchettes. Mon ouvrage a été combattu par Le Monde, la
bible des intellectuels, et par Libération. J'ai l'impression que la
gauche française est contre nous. Je rappelle que la droite française
n'était pas pour la Guerre d'Algérie. Victor Hugo fut un fervent
partisan de la colonisation au nom de la civilisation de l'humanité.
A votre avis, qu'est-ce
qui a permis ce retour au « Qui tue qui ? »
Des causes, je ne m'intéresse pas du tout. Ce qui est important pour
moi, c'est ce qui se passe en Algérie, chez nous, car pour la majorité
des Algériens, nous savons qui tue qui. Les islamistes sanguinaires revendiquent
jusqu'à ce jour leurs crimes. Je suis fier de cette armée qui
se sacrifie tous les jours, qui fait son travail. Je lui rends hommage. L'ANP
continue d'assumer sa mission. Elle ne fait pas que des actions de riposte comme
à Sidi Bel-Abbès. Elle a engagé des actions structurées
à long terme contre le terrorisme à Chlef comme à Jijel.
Il est vrai, cependant, qu'elle est gênée par cette confusion politique.
Elle subit les attaques d'ici et d'ailleurs et elle ne peut échapper
à ce marasme politique.
Cet inconfort dont est
victime l'Armée, n'est-il pas dû à la concorde civile ?
Sans aucun doute. J'ai toujours été contre la liberté des
assassins, de l'horreur, pervers et cruels, psychopathes qui se pavanent aujourd'hui
en toute liberté. Je ne le comprends pas et je refuse de l'admettre.
Je m'insurge contre ses éléments politiques, c'est-à-dire
la paix avec les islamistes, avec l'ex-Fis alors qu'ils étaient battus,
et contre son aspect juridique qui n'est pas appliqué puisqu'il n'y eu
aucun jugement. La concorde civile et la concorde nationale permettent aujourd'hui
aux terroristes un regain d'existence sur la scène politique et de violence
sur le terrain sécuritaire. Le passage de la concorde civile à
la concorde nationale fait relever la tête aux islamistes et à
leurs alliés objectifs, entre autres Aït Ahmed. Quant à Yous
Nasroullah et Souaïdia, ils ont été achetés avec de
grosses sommes. Ceux qui en doutent contribuent, en fait, à nourrir cette
grossière diversion et cette dangereuse manipulation. Mais la question
que je me pose et qui est à mon sens essentielle : que fait l'Algérie,
l'Etat algérien, face à ces manipulations ?
Justement, comment expliquer
cette absence de riposte ?
Depuis 1990, il y a un déficit médiatique algérien d'autant
qu'aujourd'hui face à ces grossières manipulations, aucune voix
officielle ne s'élève pour le moment. Est-ce du mépris
? Dans ce cas, il n'est pas payant, car l'Etat algérien devra s'engager
pour défendre l'honneur de la nation et de l'Armée. Sinon, ce
silence ne peut que nourrir la confusion, laquelle également ouvre toutes
les voies aux manipulations à l'image des deux témoignages. De
la timidité ? De la mauvaise conscience ? Mais, aujourd'hui, les islamistes
sont à l'intérieur de l'Etat.
L'opinion publique européenne
observe des retournements. Il y a quelques années, on disait de l'Algérie
qu'elle serait « le tombeau de l'intégrisme »
C'est clair que l'Algérie sera le tombeau de l'intégrisme. L'opinion
publique occidentale est victime de retournements. En tant qu'écrivain,
j'ai constaté que lors de plusieurs conférences que je donne en
France et ailleurs, les gens arrivent souvent avec des positions pro-islamistes,
mais au bout de deux heures, ils les abandonnent. On peut très vite retourner
une salle. Il n'y a pas de convictions profondes. Mais, je le répète,
c'est ce qui se passe chez nous qui est important.
Régis Debray, dans
un de ses derniers essais, L'intellectuel français, suite et fin avance
l'idée qu'il y a comme une sorte de croupissement de l'intelligentsia.
Peut-on faire le parallèle avec les signataires de la déclaration
?
C'était également les idées de Bourdieu. Je crois effectivement
qu'il y a une sorte de fatigue des intellectuels français, pas tous bien
sûr, qui sont victimes, happés par des intérêts financiers.
Il y a chez cette classe d'intellectuels une sorte de fatigue morale, d'abandon
ou de cynisme.
Faites-vous un parallèle
entre le débat ouvert en France sur la torture durant la guerre de Libération
et les deux témoignages accusant l'Armée algérienne de
génocides ?
Oui, à partir du moment où il y eut un débat sur la torture
en Algérie durant la guerre de Libération. Il était inévitable
qu'une contre-offensive fût déployée par les tenants de
l'Algérie française. Le rapport entre les tortionnaires coloniaux
avant et durant la guerre de Libération, sur 130 ans, et le terrorisme
islamiste est évident.
Mostefa Lacheraf parle
de « continuum » de génocides
Absolument. Des tortionnaires de l'Algérie coloniale avouent publiquement
à la télévision qu'ils ont commis des massacres et ils
en sortent sans être inquiétés.
Le regret ne suffit pas. Cela justifie le terme de Mostefa Lacheraf «
continuum » à propos des génocides coloniaux que les tenants
de l'Algérie coloniale encouragent sous une autre idéologie. C'est
cette logique qui fait dire aujourd'hui que c'est l'armée qui tue. C'est
le même phénomène qui continue.
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