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Les généraux
invités à se taire
Mohamed Benchicou, Le
Matin, 22 février 2001
Par quelle magie occulte
un livre aussi ordinaire que La sale guerre de Habib Souaïdia en est-il
arrivé à posséder cette puissance déstabilisatrice
qu'absolument rien ne devait lui conférer ? Pour avoir lu et relu l'écrit
et en être sorti, à chaque fois, sidéré qu'un alignement
d'anecdotes qui empruntent souvent à la rumeur et parfois au mensonge
aient réussi à susciter des réactions politiques inversement
proportionnelles à leur importance, j'ai longtemps été
habité par le mystère Souaïdia. J'ai vu des hommes politiques
algériens embarrassés, assisté à de dérisoires
contre-feux qui ne faisaient qu'illustrer le désarroi de leurs commanditaires,
lu des dizaines d'articles obstinés dans la presse française dont
les auteurs, réputés pour leur attachement à la rigueur
professionnelle, succombaient à la tentation de promouvoir un recueil
d'anecdotes en « best-seller » à scandale. Dans La sale guerre,
Souaïdia livre neuf « révélations » exactement,
toutes tailles confondues, dont quatre seulement sont des témoignages
vécus ou supposés tels, et qui rapportent des exactions sur des
populations suspectées de soutenir les terroristes ou des exécutions
sommaires de terroristes ou de citoyens appartenant à leur cercle proche.
Des actes condamnables s'ils venaient à se vérifier, passibles
de tribunaux militaires et de lourdes sanctions, mais des actes sanguinaires
qui ne pouvaient impliquer aussi légèrement une institution ni
donner lieu à de si terribles conclusions sur le combat de l'armée
algérienne. Je reviendrai plus loin sur l'analyse du livre axé
sur plusieurs axes dont la déculpabilisation des islamistes, la diabolisation
de l'armée transformée en « armée d'hérétiques
» et la description des généraux opposés au dialogue
avec le FIS.
C'est alors qu'à la lecture d'autres éditoriaux m'est apparue
l'explication de la soudaine promotion du livre de Souaïdia qui fit la
« une » du Monde le jour de sa parution et les titres du journal
de TF1 et de France 2 le soir même : les décideurs occidentaux
en ont décidé ainsi. Un « scénario serbe »
est en marche et les Milosevic sont les généraux algériens.
Le moment est choisi : celui où rebondit la « solution négociée
» de la crise algérienne, sous l'appellation contrôlée
de « concorde nationale », intégrant les islamistes. Les
chefs de l'armée algérienne sont priés de laisser faire
Bouteflika et de ne pas s'opposer à l'arrangement que le chef de l'Etat
initie avec les intégristes. C'est une sèche invitation au silence
qui est adressée aux généraux algériens sous peine
de voir se dérouler le « scénario serbe » jusqu'au
bout, avec la réunion de Genève, dans deux mois, comme point culminant.
Tout cela était déjà courtoisement suggéré
par Séguillon sur LCI : « Védrine va proposer l'aide de
la France à Bouteflika qui en a bien besoin. » Mais c'est Jean
Daniel qui met les deux pieds dans le plat : « Les généraux
qui, aujourd'hui encore, empêchent Bouteflika de gouverner devraient choisir
entre la transparence sur leurs responsabilités réelles et l'annonce
de leur retrait des affaires. »(1)
C'est net, clair et précis : c'est le Tribunal international ou la retraite.
Sinon Sinon, nous informe le directeur du Nouvel Observateur, « si rien
ne se passe, alors des "révélations" sur la responsabilité
de l'armée algérienne dans certains massacres en Algérie
- comme celles d'un ancien officier algérien () - conduiront les instances
internationales à réclamer un procès public pour juger
les faits évoqués Car les éradicateurs sont aujourd'hui
accusés d'avoir été les exterminateurs ». (2)
Le message est limpide : des « révélations » semblables
à celles dévoilées par La sale guerre sont de fabrication
aisée et il en sera produit autant qu'il le faudra pour accabler efficacement
l'armée algérienne et la contraindre à laisser les mains
libres à Bouteflika et à sa « concorde nationale ».
On remarquera, au passage, que le caractère sacré du « scénario
serbe » appliqué à l'Algérie ne s'embarrasse pas
de réserves intellectuelles. A quel sort destine-t-on un pays qu'on pousse
dans les bras des islamistes ? Un régime entre les mains de généraux
est sans doute loin de constituer l'idéal démocratique et personne
ne le souhaite en Algérie. Mais pourquoi troquer un péril contre
un autre plus meurtrier ? La myopie des intellectuels français est, de
ce point de vue, aveuglante quand le sujet se rapporte à l'Algérie.
N'est-ce pas le même Jean Daniel qui, une semaine auparavant constatant
que Ralph Nader et Yasser Arafat aient assuré respectivement, l'élection
de Bush et d'Ariel Sharon se désolait : « L'ennuyeux c'est que
cette politique du pire n'est jugée irresponsable que lorsqu'il est trop
tard. Juste avant, on se permet de dire que tout cela n'est que bonnet blanc
et blanc bonnet et qu'après tout, on ne serait jamais déçu
par quelqu'un dont on attend le pire tandis que l'on n'a pas cessé de
l'être par celui qui promettait le meilleur. »
Nous sommes dans ce « juste avant », Monsieur Daniel ! Nous y sommes
depuis dix ans et on ne comprend pas que Georges W. Bush ou Ariel Sharon arrivent,
à vos yeux, à incarner davantage le pire que Ali Benhadj, Ahmed
Benaïcha ou les chefs du FIS qui projettent de revenir aux affaires !
Il est assez surprenant que des esprits éclairés prêtent
si facilement leur talent à une entreprise de déculpabilisation
des intégristes islamistes, contribuant à installer le doute sur
l'identité des assassins pour ne focaliser le tri que sur des exactions
de militaires très vite généralisées en génocides.
Le livre de Habib Souaïdia n'est que cela : une accumulation de réquisitoires
contre les forces de sécurité sans que ne soit cité un
seul cas de massacre commis par le GIA ! La sale guerre est un outil de propagande
destiné à « vendre » la réconciliation avec
les islamistes. C'est du moins le but avoué de ceux qui ont pris l'initiative
de le rédiger et d'habiller les témoignages du lieutenant de considérations
politiques étrangères aux motivations premières d'un officier
qui n'aspirait qu'à témoigner de scènes d'horreur. Le ton
est donné d'emblée dans la préface par le magistrat italien
Ferdinando Imposimato, qui estime que « la solution politique durable
au problème algérien () passe par la reconnaissance de toutes
les forces politiques qui reconnaissent le principe du refus de la violence
» (page 19), notant qu'« il n'est pas pensable que la politique
dite de "concorde civile" du Président Bouteflika, ne prenant
pas en compte les problèmes politiques, puisse mettre fin au bain de
sang » (page 13).
Des généraux
opposés au dialogue
Et qui empêche que les « problèmes politiques » qu'on
devine soient pris en compte ? Les généraux, bien sûr. Et
Souaïdia se charge de nous en donner quelques exemples. Page 136, on lit
: « A cette époque-là (en 1991, NDLR), nous avons beaucoup
parlé entre nous de l'"offre de paix" signée par des
partis politiques de l'opposition (dont le FLN, le FFS et l'ex-FIS) réunis
par la communauté catholique de Sant'Egidio à Rome. Pour nous,
cette initiative nous paraissait vouée à l'échec : nous
savions que le vrai pouvoir était celui des chefs de l'armée qui
n'accepteraient jamais de telles propositions. » Plus loin, le même
lieutenant Souaïdia, engagé dans la lutte antiterroriste, se voit
surpris de déclarer : « Nous avions également appris - et
nous en parlions beaucoup entre jeunes officiers - que l'AIS avait engagé
des discussions avec des hommes de la présidence en vue d'"une solution
négociée". Et que le général Smaïn Lamari,
l'adjoint de "Tewfik", avait été chargé par ce
dernier de faire capoter cette démarche » (Page 138) On saura ainsi,
par la « plume de Souaïdia », que « des généraux
qui prônaient une réconciliation avec les islamistes sont morts
dans des conditions obscures » (page 127). Bref, les chefs de l'armée
algérienne sont décrits comme de farouches opposants à
la « réconciliation nationale », d'où l'impératif
de les écarter de la conduite des affaires et de laisser s'appliquer
la « concorde nationale ».
« Tuer trois millions
d'Algériens qui ont voté pour le FIS »
Mais le gros coup réside ailleurs. Car, enfin, pourquoi les militaires
algériens s'acharnent-ils à tuer leur propre population ? Dérapages
incontrôlés de soldats haineux ou drogués ? Non. Stratégie
mûrement réfléchie par les chefs et c'est ce qu'écrivent
les rédacteurs de La sale guerre. « () Le général
Fodhil Chérif et ses collègues nous ont expliqué qu'il
ne fallait pas essayer de prendre les terroristes vivants. Exterminez-les, eux
et ceux qui les soutiennent, nous ne sommes pas là pour combattre les
terroristes uniquement, mais tous les islamistes », ont-ils répété.
Tous les islamistes ? Fallait-il tuer trois millions d'Algériens ? Le
message était pourtant clair : il fallait exterminer tous ceux qui avaient
voté pour le FIS. » (Page 93). Cette terrible accusation, que Souaïdia
se défend d'avoir formulée, est capitale dans le réquisitoire
que prépare la machine propagandiste occidentale contre l'armée
algérienne et que le directeur du Nouvel Observateur, Jean Daniel, résume
gravement : « Les éradicateurs sont accusés d'être
les exterminateurs. » Des généraux qui ambitionnent de vouer
à la mort trois millions de personnes rejoignent les nazis dans le palmarès
de l'horreur !
Pour bien souligner la détermination de l'armée algérienne
à exterminer les sympathisants du FIS, les auteurs de La sale guerre
dressent un portrait particulier des généraux : des hérétiques
opposés à la religion, non pratiquants, qui boivent du «
whisky de toutes les marques » mais qui, avant tout, détestent
les religieux. Voilà ce que nous lisons dans La sale guerre : «
Les mosquées, jusque-là tolérées dans les casernes,
étaient désormais interdites. Faire ses prières était
même devenu un acte criminel. » (Page 73). Plus loin, un autre morceau
de la même veine nous apprend que « ceux qui, jadis, accomplissaient
leurs devoirs religieux étaient montrés du doigt. Ils devaient
désormais faire leurs prières quotidiennes en cachette. Dans les
casernes, les mosquées ont été fermées les unes
après les autres. On ne savait plus si les généraux voulaient
combattre l'islamisme ou carrément l'islam, pourtant religion d'Etat.
» (Page 142).
En clair, les massacres sont perpétrés sur des musulmans innocents
par une armée d'incroyants : image suffisante pour retourner l'opinion
publique contre l'ANP. Souaïdia cite même des cas de « plusieurs
généraux mis à la retraite en raison d'un comportement
jugé trop religieux » (page 127) ou d'officiers arrêtés
et dont le « seul tort était d'être des croyants pratiquants
». A eux seuls, ces exemples édifient sur la capacité des
faiseurs d'opinion à construire des « cibles à abattre ».
« Obligés
de rejoindre le maquis »
Avec la même assiduité qu'il met à diaboliser les chefs
de l'armée, Souaïdia exonère les islamistes de leurs méfaits
: les passages qui traitaient de ces aspects ont été enlevés
par l'éditeur François Gèze, ce que dénonce le co-auteur,
Mohamed Sifaoui (lire l'interview par ailleurs). Le livre est habilement structuré
pour présenter les intégristes comme des « victimes d'un
système » qui les pousse aux extrémités ou qui leur
endosse des attentats commis par l'armée. Le procédé est
systématique dans le livre. Les islamistes sont innocentés avec
assiduité et le lecteur sort de l'ouvrage avec la conviction qu'en Algérie
se déroule une guerre livrée par des généraux apostats
et antimusulmans à une population contrainte à se défendre
par tous les moyens ou à se venger. La genèse même du terrorisme
est imputée à l'armée par Souaïdia et les rédacteurs
de La sale guerre : « Mes camarades et moi-même ne comprenions plus
grand-chose : on nous avait préparés, durant notre formation,
à mener une guerre contre un agresseur étranger et voilà
qu'on nous demandait de combattre des Algériens. A cette époque,
je le précise, les attentats terroristes n'avaient pas encore commencé.
Le parti islamiste mettait, certes, en danger l'Etat algérien mais, rétrospectivement,
je pense qu'il menaçait d'abord les privilèges de certains hauts
responsables militaires et politiques. » (Page 48) Autrement dit, le caractère
totalitaire du FIS pouvait largement convenir à la société
algérienne qui s'en serait accommodée s'il n'y avait les généraux
et leurs privilèges. « En réalité, les généraux
n'étaient pas prêts au dialogue, ils voulaient réprimer.
D'ailleurs, dès le 4 mars, le FIS était dissous », assène
l'auteur en page 54 pour faire porter à l'armée tout le cauchemar
qui allait suivre dans le pays.
Les groupes armés islamistes ? A leur naissance, ils sont déclarés
innocents par Souaïdia et les auteurs de La Sale Guerre.
Au chapitre traitant de l'« apparition des groupes armés »
(page 56), on suit la création du MIA, du MIE, de El Hijra oua takfir,
de Kataeb el Qods dont Souaïdia dit : « Ces groupes étaient
autonomes par rapport au FIS, et on racontait déjà à l'époque
qu'ils étaient infiltrés ou manipulés par la SM. »
En un seul coup de crayon, le FIS est lavé de tout soupçon et
l'armée accusée déjà de planifier des crimes contre
les Algériens ! Mais dans La sale guerre, le travail de déculpabilisation
des islamistes va encore plus loin.
La décision de rejoindre le maquis est toujours motivée par
l'injustice et l'arbitraire, jamais par la conviction de se battre pour une
dawla islamia.
« Le comportement imposé par les généraux aux forces
spéciales creusait toujours plus le fossé entre la population
et l'armée. Beaucoup de jeunes Algériens ont dû prendre
les armes pour se défendre et défendre leur famille. J'avais de
plus en plus l'impression que l'armée les poussait volontairement à
se rendre au maquis. » (page 132) Souaïdia donne même l'explication
des premiers départs au maquis : « Dans tout l'Algérois,
où beaucoup de quartiers populaires étaient contrôlés
par le FIS, les policiers et les services ont agi de façon impitoyable
: des milliers de jeunes qui étaient des militants ou des sympathisants
du FIS, mais qui n'étaient pas dans la lutte armée, ont été
arrêtés, torturés et envoyés au Sud. Plus tard, je
comprendrai que c'est à ce moment-là que s'est mise en marche
la machine à fabriquer des terroristes. » (page 59)
Mais l'entreprise de déculpabilisation va plus loin dans le livre de
Souaïdia : les intégristes sont lavés de leurs plus horribles
crimes. Comme l'attentat d'août 1992 à l'aéroport Houari
Boumediène : « Nous étions indignés par cet attentat
attribué aux islamistes, mais nous discutions beaucoup entre nous et
plusieurs, dont moi, étaient convaincus que c'était en fait un
nouveau "coup tordu" de la SM. » De quoi se nourrissaient ces
« convictions » du lieutenant Souaïdia ? L'auteur ne le dit
pas. Difficile de croire que, avec pareil état d'esprit, cet officier
allait s'engager franchement dans la lutte antiterroriste puisque les terroristes
n'existaient pas, ou si peu.
« Tout le monde pouvait tuer et coller le crime sur le dos des islamistes
il arrivait aussi que des unités des services déguisés
en islamistes tuent des policiers et des militaires, voire massacrent des civils,
pour pouvoir ensuite contacter des groupes de vrais terroristes et les infiltrer
ou les éliminer () Plusieurs attentats attribués aux islamistes
ont été perpétrés par les différents clans
du pouvoir » (page 122)
Le livre est empli d'affirmations de ce genre que rien ne vient démontrer.
En dehors du massacre de Douar Zaâtria (page 89) auquel l'auteur dit avoir
assisté, l'exécution sommaire de deux personnes brûlées
vives (page 114), de l'ex-président de l'APC de Lakhdaria (page 108)
et d'un autre citoyen « tué sans raison » (page 118), Habib
Souaïdia ne livre que des affirmations sans preuves, se bornant à
aligner des incantations et à reproduire des cas rapportés par
des connaissances.
Il voit la main des services partout, même dans le lit ! A propos du mariage
de complaisance (zaouadj el moutâa), il reconnaît qu'il est «
un viol légalisé par les islamistes du GIA » auquel les
parents étaient obligés de se soumettre « faute de quoi
ils étaient tués sur-le-champ ».
Mais c'est pour ajouter tout de suite : « Cela nous paraissait invraisemblable,
et nous nous demandions si les groupes armés qui faisaient cela n'étaient
pas en fait manipulés par les services pour déconsidérer
l'ensemble de ceux qui se battaient au nom de l'Islam. » (page 97)
ainsi est écrit La sale guerre, le nouvel étendard de la croisade
anti-algérienne porté par des milieux de pression politique occidentaux
et qui sert de pivot à des actions diplomatiques souterraines.
L'intégriste se retrouve innocenté et l'armée qui l'a combattu
menacée de poursuites pour crimes contre l'Humanité sur la base
d'un chapelet de griefs légèrement formulés. A quoi tient,
finalement, un scénario serbe
M. B.
(1) et (2) Nouvel Observateur du 15 au 21 février 2001
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