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Interview avec Lahouari Addi El Quds al Arabi, 28 avril 2001 (traduction de l'arabe) Le président Abdelaziz Bouteflika célèbre son deuxième anniversaire en tant que Président de la République en Algérie. Quel bilan tirez-vous de sa gestion ? Le bilan parle de lui-même. Chaque semaine, il y a des dizaines de morts ; l'insécurité règne encore en dehors des grandes villes; les émeutes ont réapparu. La situation économique et sociale est de plus en plus difficile pour les plus pauvres. Pour faire le bilan, il faut comparer avec avril 1999 et dire ce qui a changé. Objectivement et sans parti pris, la situation est pire qu'en 1999. Les Algériens ont découvert un jour, qu'il y avait un accord entre l'armée et les islamistes. Pourquoi cet accord ne parvient-il pas à arrêter la violence ? Sitôt installé dans ses nouvelles fonctions, M. Bouteflika s'attela à faire accepter la " concorde civile " sur la base d'un accord, resté secret, entre la sécurité militaire et l'Armée islamique du salut (AIS), branche armée du Front islamique du salut (FIS) dissous. Signé durant le mandat du président Liamine Zeroual (1995-1999) mais sans l'assentiment de celui-ci - d'où son départ -, cet accord a été avalisé par M. Bouteflika. Le nouveau président a même accepté de lui donner la couverture politique qui lui faisait défaut, escomptant créer ainsi une véritable dynamique de paix au détriment des généraux. L'échec de la " concorde civile " était à prévoir parce que un conflit qui a fait 200 000 morts ne s'achève pas sur un accord secret. Pourquoi cet accord est secret ? Certains disent à Alger que la " concorde civile " est une grande manipulation destinée à arrêter les vrais islamistes qui retourneraient des maquis. Cette hypothèse est confirmée par le fait que beaucoup de terroristes repentis ont revendiqué publiquement des crimes de sang alors qu'ils ont bénéficié de l'amnistie. Ce serait une preuve que les repentis sont des membres de la sécurité militaire. Comment voyez-vous les rapports entre Bouteflika et les militaires ? Bouteflika a été
appelé au poste qu'il occupe pour être un Président de façade
et un super-ministre des affaires étrangères dont le rôle
est de restaurer l'image de l'Algérie à l'étranger. Mais
comme il fallait s'y attendre, il est tenté d'exercer l'autorité
que lui donne la Constitution, ce qui l'oppose aux militaires. Pour arriver
à ses fins, il joue sur leurs divisions. Il entend reprendre l'initiative
en négociant avec les islamistes un nouvel accord pour déboucher
sur une " concorde nationale ", exactement comme son prédécesseur,
le général Liamine Zeroual, avait tenté de le faire. Mais,
aux yeux des militaires, la gestion politique du conflit avec les islamistes
est de leur ressort et non de celui de la présidence. Les relations de
Bouteflika avec les chefs de l'armée ressemblent au jeu du chat et de
la souris. Plus la pression est forte sur les généraux, mieux
il peut renégocier la ligne rouge qui lui a été imposée.
Le président espère ainsi tirer profit des soupçons de
massacres pesant sur eux. Conscients de cela, les chefs militaires voient se
réduire la marge de manoeuvre dont ils disposent, face à un président
dont ils savent qu'il prendra sa revanche dès qu'il le pourra. On présente souvent le pouvoir militaire comme un pouvoir secret. Qu'en est-il au juste ? Le régime est demeuré
le même qu'il y a dix ans, ce qui explique que les militaires campent
sur leurs positions, comme en janvier 1992. Les mêmes officiers supérieurs
restent en fonction ou continuent d'être influents, alors que cinq présidents
se sont succédé. Ce sont les généraux Mohamed Lamari,
Tewfik Médiène et Smaïn Lamari et les généraux
à la retraite (mais toujours influents) Khaled Nezzar et Larbi Belkheir
qui, après avoir évincé M. Chadli Bendjedid, ont nommé
Mohamed Boudiaf, Ali Kafi, Liamine Zeroual et Bouteflika. Nous assistons aujourd'hui
à des restructurations de clans qui mettent à la retraite certains
généraux mais pas d'autres. Est-ce que certains généraux
sont sacrifiés pour sauver l'institution ? Nous le saurons dans quelques
jours par la rumeur Pensez-vous que la communauté internationale inquiète réellement ces généraux ? Le régime algérien
a toujours été très sensible à son image à
l'étranger, particulièrement en France. Du fait qu'il n'a pas
de légitimité, il courtise les opinions étrangères,
particulièrement l'opinion française aux yeux de laquelle il veut
apparaître comme luttant contre les intégristes musulmans du Moyen
Age. Il ne faut pas oublier que la majorité des dirigeants algériens
souffrent du complexe du colonisé et sont attentifs à ce que pensent
d'eux les médias de l'ancienne puissance coloniale. C'est pourquoi le
livre La sale guerre les dérange tant. S'il avait été publié
en Egypte, ils l'auraient ignoré. Mais pour revenir à votre question,
le problème des généraux est mental et culturel. Ils n'ont
pas pris la mesure que le monde a changé par rapport aux années
1960 et 1970. Les généraux considèrent qu'ils ont droit
de vie et de mort sur les Algériens et ne comprennent pas comment une
organisation comme Amnesty International puisse exister et les empêcher
de réprimer à volonté. Sans cette ONG, le bilan de 200
000 morts et de 15 000 disparus aurait été multiplié par
10. Avez-vous l'impression que tous les officiers algériens obéissent aveuglément aux ordres des généraux que vous citez nommément ? Le groupe des officiers supérieurs est loin d'être homogène : les mêmes clivages traversant la société le divisent, à cette nuance près que la solidarité de corps leur impose une retenue qui, jusqu'ici, a toujours préservé l'armée de la désintégration. Cependant, les accusations portées contre les généraux Mohamed Lamari, Tewfik Médiène et Smaïn Lamari les affaiblissent dans la compétition avec leurs pairs, qui pourraient être tentés de les sacrifier pour sauver l'institution. Il faut peut être interpréter l'annonce du départ de Tewfik comme le début d'une purge ou d'un règlement de comptes. Beaucoup d'officiers ont les mêmes opinions que le peuple sur les généraux mais sachant la surveillance qu'exerce la sécurité militaire dans les casernes, il leur est difficile de s'organiser pour constituer une alternative. Ceci dit , le mécontentement est si grand qu'un soulèvement militaire n'est pas à exclure, ce qui n'est pas souhaitable car cela risque de déboucher sur l'anarchie. On attend souvent des politologues une analyse prospective des événements. Comment voyez-vous l'Algérie dans un proche avenir ? Le conflit a toutes les chances de durer tant que la rente pétrolière finance l'économie de guerre et tant que la pauvreté pousse les jeunes vers les maquis islamistes. Faute d'une implication de la communauté internationale, la crise se poursuivra. Toutefois, les médias étrangers portent désormais sur l'Algérie un autre regard annonciateur de changements dans les positions des capitales occidentales qui, jusque-là, soutenaient fermement le régime en place. Il faut aussi espérer que la raison l'emportera et que les généraux cèderont la place à une nouvelle génération d'officiers imbus de culture démocratique. La première tâche est de réconcilier l'armée avec la population ; à cette fin, l'une des mesures à prendre est la dissolution de la sécurité militaire. La leçon à tirer de la tragédie algérienne est que le pouvoir s'exerce publiquement ou il ne s'exerce pas. En exerçant le pouvoir dans la clandestinité, les militaires donnent l'impression que le pouvoir est vacant, ce qui pousse les forces politiques à le prendre par la force. Dernière question. Certains de vos lecteurs vous reprochent d'être pro-islamiste ou de faire le jeu des islamistes. Qu'en pensez-vous ? Quand un chercheur fait
une analyse qui ne correspond pas au discours des uns, les autres l'accusent
de rouler pour leurs adversaires. Concernant l'islamisme, c'est un courant idéologico-politique
important dans la société et il faut qu'il existe légalement
pour qu'il ne recourre pas à la violence. Toute la difficulté
de la transition démocratique était d'insérer les islamistes
dans l'alternance électorale. En 1991, ils avaient gagné les élections
législatives et on les a mis en prison sous prétexte qu'ils sont
contre la démocratie ! Ce n'est pas sérieux. Ensuite il y a eu
le terrorisme islamiste auquel a répondu le terrorisme d'Etat : exécutions
extra-judiciaires, tortures, disparitions
Dénoncer l'illégalité
de la répression n'est pas faire le jeu du terrorisme ; au contraire,
l'Etat sera plus fort quand il est crédible et quand il respecte la dignité
de la personne humaine. C'est sur ce terrain que le terrorisme sera vaincu avec
l'appui de la majorité de la population. Le terrorisme ne sera jamais
vaincu par la " hogra ". Ceux qui torturent et ceux qui répriment
portent atteinte aux institutions de l'Etat et font le lit de la violence. En
lisant la presse, je constate que la gendarmerie de Béni-Douala porte
la responsabilité des émeutes qui ont enflammé la Kabylie.
Allez dire aux émeutiers qu'ils font le jeu des islamistes.
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www.algeria-watch.org
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