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"Bouteflika connaît la règle Saâd Djebbar Propos recueillis par Saâd Ziane, Libre Algérie, 8-21 mai 2000 Les Algériens ont appris à connaître ce juriste et analyste politique rigoureux grâce aux chaînes satellites arabes, notamment Al Jazira qui met les pouvoirs dans tous leurs états. Libre Algérie : Vous suivez avec attention l'évolution Saâd Djebbar : Dès le début, Bouteflika a adopté le discours de l'opposition effective et a utilisé ses concepts en donnant le sentiment qu'il différait de ses prédécesseurs, qu'il était porteur d'un projet de sortie de la crise qui étrangle le pays. Il a monopolisé la scène politique en levant les slogans de la réconciliation et de la paix au point que les plus grands opposants politiques lui ont laissé le champ libre. Ils n'ont pas créé d'obstacles à sa démarche durant toute la période qui a précédé le référendum pour ne pas être accusés d'être contre ce noble objectif. Les résultats du référendum ont été comme il les voulait. Les citoyens ont commencé à attendre une initiative à la mesure des proclamations contenues dans ses discours. Mais à l'heure de vérité, après l'annonce des résultats du référendum le 16 septembre, le ballon des promesses s'est dégonflé et la déception est revenue à une allure vertigineuse. Au lieu de jeter des ponts vers les partis politiques, les personnalités nationales et les organisations populaires influentes et crédibles au sein de la société, il a eu recours à la méthode traditionnelle de centralisation dans la gestion des affaires de l'Etat en vigueur dans les années 60 et 70 en Algérie. C'est-à-dire postuler l'existence d'un pouvoir central omnipotent qui réduit le rôle des organisations, des personnalités et des associations à n'être que des satellites. On se trouve devant une tentative de restructuration totalitaire du régime pour revenir aux années 70. A partir de ce postulat, Bouteflika a complètement ignoré l'existence des partis politiques et des personnalités nationales de l'opposition réelle ; il ne les a consultés sur aucune de ses actions. Il a également feint d'ignorer les six candidats à la présidentielle. Pour conforter cette démarche totalitaire, il a retiré de la scène politique ce qu'on appelle les "opposants à l'opposition" comme le RCD ou des "personnalités d'opposition" comme Noureddine Boukrouh, en leur octroyant des portefeuilles ministériels. De ce fait, Bouteflika a démontré de manière évidente qu'il entend fermer le champ politique devant toute force opposée au régime en place, comme si la Constitution et les lois en vigueur ne reconnaissaient pas le pluralisme. Le début de l'ère Bouteflika commence ainsi par la privation d'un parti sérieux, Wafa, de l'agrément en tant que parti politique, confirmant ainsi qu'il n'accepte pas le multipartisme comme un choix lié au processus démocratique. C'est une atteinte flagrante à l'autorité de l'Etat et à la souveraineté de la loi qu'on ne cesse de professer à tort et à travers. Au plan médiatique, la télévision a connu une régression dantesque. Celui qui la regarde est transporté dans les années 60 et 70. La seule fonction de la télévision est de montrer les activités du président et d'ânonner ses messages de remerciements et de félicitations. C'est une régression terrible au point que l'émission politique "Moultaqa el itidjahat" (1998) paraît relativement comme quelque chose d'extraordinaire par rapport à ce qui se passe aujourd'hui. Cette émission a été supprimée avec l'arrivée de Bouteflika et le journaliste qui l'animait a quitté le pays pour aller à Al Jazira ! La liberté d'expression et d'association sont des éléments essentiels - encore que les libertés ne se saucissonnent pas - dans la transition démocratique. La guerre que mène le régime contre les organisations et les personnalités politiques autonomes, l'interdiction de faire des partis ou des associations, le verrouillage du champ politique pour empêcher tout contact avec la population sont des pratiques totalitaires et dictatoriales. Elles sont en contradiction avec la Constitution en vigueur et avec les aspirations des Algériens à la démocratie. Alors qu'ils attendaient des initiatives fortes après le référendum, les Algériens ont été bouleversés par l'assassinat d'Abdelkader Hachani, qui est la plus grave opération d'assassinat politique depuis celle du président Mohamed Boudiaf. Au moment où l'on faisait du tapage pour la concorde civile et la grâce pour les organisations islamistes armées, l'une des plus importantes et des plus brillantes personnalités politiques islamistes était assassinée. Cette opération confirme que c'est le politique et non l'élément armé qui est considéré comme un "danger" en Algérie. En résumé, Bouteflika a adopté le discours de l'opposition, notamment sur la paix et la réconciliation, pour le vider de son contenu. Jusqu'à présent, Bouteflika n'a rien fait d'autre que ce qui était préparé par ceux qui l'ont amené. Pour certains observateurs, la manière dont s'est faite la "désignation" du président portait en elle-même les germes de l'échec ; qu'en pensez-vous ? N'oublions pas que Bouteflika a participé à l'élaboration d'une règle pernicieuse, la règle du président dépendant, du président ornement. C'était quand le chef d'état-major des frontières, Houari Boumediene, l'a envoyé, au lendemain de la conclusion des négociations d'Evian , en mission auprès des cinq dirigeants historiques qui avaient été placés dans une résidence près de Paris. La mission de Bouteflika était de choisir la personnalité qui agrée l'état-major pour devenir le premier président de la République algérienne. Il est connu que Boumediene préférait Boudiaf, mais ce dernier n'était plus acceptable en raison des critiques dures qu'il a émises à l'égard de l'action de l'état-major contre le GPRA. A son retour au Maroc, Bouteflika a recommandé à Boumediene de désigner Ben Bella au poste de président. Quand, plus tard, Ben Bella a essayé de prendre son indépendance à l'égard de l'armée, il a été limogé par un coup d'Etat. Tout président qui essaye de déroger à cette règle est soit limogé, soit assassiné. Avant les présidentielles, j'ai écrit un article où je disais que Bouteflika sera président, car il est le candidat de l'armée, mais que son plus grand défi serait de convaincre l'institution militaire qu'il est de l'intérêt du pays de revoir cette règle à l'élaboration de laquelle il avait participé pour entrer dans l'étape du président effectif. J'avais dit que s'il échouait à les convaincre, il deviendrait un simple outil pour ne pas dire un simple ornement. En réalité, la manière dont le régime a imposé la candidature de Bouteflika aux partis dépendants, au prix de grandes divisions dans leurs rangs, et la victoire imposée sur les six avant même le début des élections ont fait perdre au président toute crédibilité et l'ont transformé en otage du régime. Du point de vue du régime, les élections n'ont pas pour objectif de permettre le libre choix des Algériens pour réaliser pacifiquement leurs aspirations au changement. Elles ont pour unique objectif de renforcer le régime et le pérenniser. Un stratagème a été mis en ouvre avec l'élection de Zeroual. Il consistait à dire que s'il est massivement élu, cela lui permettra de se libérer des pôles du pouvoir qui l'ont installé et, de ce fait, il pourra réaliser la réconciliation souhaitée. Le même stratagème s'est répété lorsque Bouteflika a annoncé le référendum sur la concorde civile. Ses partisans et même certaines figures de l'opposition ont prétendu qu'il voulait le changement et qu'il avait besoin du soutien de la population. En vérité, ce mode de désignation ne diffère guère de la règle que j'ai évoquée. Il lui a permis de prendre la présidence, mais il ne lui donne pas le pouvoir qui reste entre les mains des véritables décideurs. Pouvez-vous être plus précis ? Oui. Au Nigeria, par exemple, Obasanjo a pu prendre des décisions courageuses dès qu'il est devenu président. Il s'est imposé à l'armée et aux autres institutions de l'Etat. Cela tient au fait qu'il n'était pas redevable de sa victoire au régime en place mais aux Nigérians qui l'ont élu dans des élections libres. Le président indonésien Abderrahmane Wahid s'est imposé aussi à l'institution militaire et a agi rapidement pour s'assurer le contrôle des institutions qui relèvent de lui. Quand Bouteflika a accepté la règle de la désignation, qu'il connaît mieux que quiconque, cela signifie qu'il allait nécessairement vers l'échec. Car les faits prouvent qu'il fait face au même blocage qui a contraint Zeroual à démissionner de son poste et dans un contexte politique, économique et social encore plus difficile. Pensez-vous que le régime est prêt, à l'occasion des prochaines élections par exemple, à laisser la liberté aux urnes ? En d'autres termes, peut-on imaginer une transformation démocratique réelle avec le régime en place ? Le régime a raté de nombreuses occasions de changer de l'intérieur à moindre coût et sans pertes humaines ni matérielles, notamment après la promulgation de la Constitution de février 1989 et le début des réformes politiques et économiques sous la direction de Mouloud Hamrouche. Des réformes qui avaient été bien accueillies à l'intérieur comme à l'extérieur. En vérité, ceux qui ont arrêté le processus électoral en 1992, sur la base d'analyses étriquées et bornées, se refusent à admettre leur grave erreur d'évaluation. Ils ouvrent encore à le justifier en persistant dans la même démarche, alors que la logique et l'intérêt du pays commandent d'ouvrir le champ à des idées nouvelles et de mener de larges consultations pour traiter une crise qui perdure et continue, huit ans après, d'apporter quotidiennement son lot de graves pertes humaines et matérielles. Le plus grave n'est pas de commettre une faute, mais de persister dans cette faute qui a coûté plus de 100 000 morts et des milliers de disparus. Quand on lit ce qu'écrit Me Ali Haroun dans la préface du livre du général Khaled Nezzar sur le fait que des élections honnêtes peuvent mener à des résultats non désirés par le régime, et quand on voit que les responsables du coup d'Etat continuent d'occuper des positions influentes dans le pouvoir, je ne pense pas que le régime puisse admettre la tenue d'élections libres et honnêtes. Ce régime n'entrera dans des élections qu'en s'assurant préalablement d'avoir les résultats qu'il désire. Je pense que le mémorandum adressé par le général Nezzar à Chadli Bendjedid, mémorandum élaboré par un certain nombre de généraux encore en activité et très influents au sein du groupe dirigeant, est la référence essentielle du régime en place. Aussi, une lecture attentive de ce mémorandum détaillé par Nezzar dans son livre confirme la persistance de la démarche du régime, malgré le blocage atteint par la crise, la tragédie et les souffrances subies par les Algériens. Les nombreuses élections organisées depuis le début de la crise et les conditions de fraude qui les ont entourées ont fait la démonstration de leur inefficacité et de leur absence de crédibilité comme moyen de solution de la crise. Les citoyens ne veulent d'élections et ne respectent les élections que si elles sont un moyen qui leur permet d'exprimer leur volonté, de choisir librement leurs représentants et de réaliser les changements auxquels ils aspirent. Le régime en place refuse de traiter sérieusement la crise et refuse le changement car il craint que cela n'entraîne sa disparition. Y a-t-il une solution selon vous ? Une alternative ? La situation a, en réalité, dépassé le régime, les partis qui lui sont liés et les éléments qui lui apportent une couverture de légitimité. On peut dire qu'il existe un consensus chez les Algériens sur la nécessité de trouver une alternative au régime en place et à la situation en vigueur. Le verrouillage de la scène politique par le régime et les entraves qu'il met devant l'action politique ne justifient en aucun cas l'inaction au niveau des partis, des associations et même à l'échelon individuel. Cette action est une nécessité impérieuse pour rendre l'espoir à la population et renforcer sa confiance dans l'action politique. Il est impératif de réaliser et d'entretenir l'interaction politique et intellectuelle avec les Algériens. N'oublions pas que les régimes totalitaires et dictatoriaux ouvrent constamment à dévaloriser l'action politique et les hommes politiques. Ces régimes aiment l'absence de l'action politique et la dépolitisation car ils en profitent. Il est temps pour les forces agissantes de la société, les partis d'opposition et les hommes politiques crédibles dans le pays d'ouvrer individuellement ou collectivement à faire mûrir un projet cohérent pour sortir l'Algérie de la crise et y instaurer la démocratie. Cela nécessite la participation de toutes les forces politiques et populaires qui croient au changement. Le grand défi qui attend toutes ces forces est de déterminer les contours et le contenu de ce projet pacifique, ses cadres et ses détails. L'attentisme a vidé la réconciliation et la paix de leur contenu. Il est impérieux que l'opposition élabore une alternative autour des éléments, des détails, des principes et des règles de la réconciliation, de la paix et de la transition vers la démocratie. Et les moyens nécessaires pour cela avec, si possible, la mise en place d'un calendrier. Un tel projet doit être porté en direction des Algériens car son adoption par eux est la meilleure garantie de sa réalisation et de sa concrétisation. Les forces démocratiques doivent agir pour lancer un tel projet et assurer sa réussite. Regardons ce qui s'est passé au Portugal dans les années 70 et comment ce pays a réussi sa transformation grâce au mûrissement du projet démocratique chez ses forces politiques et à la conviction des dirigeants de l'armée que la mission de l'institution militaire n'est pas de gérer la société. En tant qu'observateur averti de l'évolution des choses dans le monde arabe, avez-vous perçu, quelque part, des signes d'évolution vers la démocratie et l'Etat de droit ? Dans la plupart des pays arabes, les peuples sont en avance sur leurs gouvernants, contrairement à la situation dans les années 50 et 60. Pour être honnête, les peuples arabes ont vécu comme une catastrophe l'avortement du projet démocratique en Algérie dont l'aura est considérable chez eux. Les plus grands bénéficiaires de cet avortement ont été les régimes qui n'ont eu de cesse de faire peur à leurs peuples et aux Etats occidentaux en arguant de l'expérience algérienne et des conséquences qu'aurait chez eux une ouverture politique et démocratique. Bien entendu, cela est faux ! Le régime tunisien ne s'est pas attaqué aux partisans du mouvement Nahda seulement, il a utilisé cela pour s'attaquer à toutes les forces politiques dans la société. Résultat : la Tunisie est devenue le plus grand Etat policier de la région. Et voilà qu'aujourd'hui le journaliste Taoufik Ben Brik dévoile le caractère odieux de ce régime. Il est sûr que la plupart des régimes arabes vivent sous des volcans dont ils ne savent pas le moment de l'éruption. Il existe aujourd'hui des classes moyennes instruites, conscientes et informées de ce qui se passe dans le monde, grâce à l'évolution prodigieuse des technologies de communication. Evidemment, il y a des pays comme l'Algérie, la Tunisie et le Maroc où la crise de légitimité politique est apparue de manière aiguë, et qui doivent trouver une solution qui ne peut attendre ; il y a également des pays comme l'Egypte, la Syrie et l'Irak qui font comme s'ils n'étaient pas concernés, alors que certains pays du Golfe comme le Qatar ont commencé à faire des pas encourageants vers l'ouverture politique. Il est connu que des régimes arabes sont fondés sur la transmission héréditaire du pouvoir ; c'est le cas aussi de régimes qui se disent républicains. Ne pensez-vous pas que le régime algérien soit fondé, indirectement, sur la même logique ? Il est pénible de voir que les régimes qui scandaient les slogans de la révolution et du nationalisme arabe, dont certains avaient aboli la monarchie pour ériger une république, ont complètement échoué à mettre en ouvre sinon un modèle démocratique, du moins certaines formes d'alternance. Et voilà que, défiant le sentiment de leurs peuples, certains dirigeants de ces Etats commencent à préparer leur succession par leurs fils. Nous voilà ramenés à une situation d'Etats "révolutionnaires" en voie de transition vers des républiques monarchiques ! Un comble quand on sait que certaines monarchies du Golfe réfléchissent déjà à une évolution de type monarchie constitutionnelle sur le long terme. En Algérie, il y a un modèle fondé sur le statut particulier qu'avait l'Armée de libération nationale à laquelle a succédé l'Armée nationale populaire. Alors que la génération de la Révolution au sein de l'ANP s'est réduite à moins de 3%, l'institution militaire, dont la plupart des membres seront des professionnels dans les années à venir, continue d'avoir l'hégémonie sur les choses en se référant à la légitimité historique. Il existe au sein du régime une tendance à vouloir préserver ce qu'il considère ses bases traditionnelles, ce qui explique l'encouragement apporté à la création des organisations des enfants de moudjahidine et de chouhada. Des organisations de ce genre ont certes le droit d'exister, mais ce qui est à craindre est leur instrumentation par le régime pour empêcher l'émergence et le développement des partis politiques et parasiter la scène politique. N'oublions pas que les valeurs suprêmes qui ont poussé les Algériens au combat et au sacrifice sont le rétablissement de la souveraineté nationale sur le territoire algérien et la souveraineté populaire sur la décision politique. De ce fait, toute entrave à la démocratie - dont les partis politiques sont un des éléments les plus importants - est contraire aux objectifs du combat des moudjahidine et au sacrifice des chouhada. A mon tour, j'appelle les moudjahidine et les enfants de chouhada à adopter les mêmes valeurs et principes pour lesquels sont tombés les chouhada, en ouvrant à l'instauration de la démocratie et au respect des droits de l'homme en Algérie. Dans vos interventions sur les chaînes satellites arabes, vous tenez à vous inscrire en faux contre l'idée que les sociétés dans les pays arabes ne sont pas prêtes pour la démocratie. On retrouve cette thèse même chez certains penseurs occidentaux. Est-ce une forme d'incompréhension, voire de racisme ? La prétention selon laquelle les sociétés arabes ne sont pas prêtes pour la démocratie est absolument sans fondement. Ce n'est qu'un alibi pour la perpétuation de la dictature. Si l'on fait un sondage au sein des opinions arabes, on se rendra compte que les citoyens dans tous ces pays aspirent à la souveraineté de la loi, au respect des droits et des libertés individuelles et collectives et qu'ils refusent la torture et l'arbitraire de l'Etat. Bien sûr, certains pays sont, pour des raisons objectives, plus préparés que d'autres à adopter une démarche démocratique. Mais cela ne signifie pas nécessairement que toutes les sociétés arabes ne veulent pas d'un régime fondé sur la confiance entre gouvernants et gouvernés. Avancer l'argument de la spécificité culturelle et religieuse pour s'opposer à la marche de la démocratie est une tentative vaine dont usent ceux qui ne respectent pas leur peuple, son génie et ses aspirations. Les droits de l'homme et les libertés fondamentales forment un tout et ne sont pas saucissonnables. Dire qu'ils sont en contradiction avec la religion et la culture est un mensonge éhonté. La meilleure réponse est venue d'Abdoulaye Wade qui, en prenant la charge présidentielle après sa victoire, a dit que les peuples africains étaient prêts pour la démocratie. C'est ce qu'ont démontré les citoyens au Sénégal en votant en sa faveur contre le candidat d'un parti qui a gouverné le pays depuis l'indépendance. On a l'Afrique du Sud qui a adopté, sans hésitation, la démocratie pluraliste. Sans aucun doute, d'autres pays suivront cette voie et les pays arabes également. Certes, la plupart des régimes refusent de sortir du siècle dernier pour entrer dans le présent, mais c'est un comportement qui va à l'encontre de la nature des choses et il ne peut qu'échouer. C'est vrai également que la liberté ne s'octroie pas, elle s'arrache. Et les sociétés doivent s'organiser pour s'imposer et consacrer la volonté populaire comme cela est arrivé en Indonésie, en Albanie et dans les anciens pays de l'Est. Vos interventions sur les chaînes satellites gênent et suscitent la colère des responsables arabes et des responsables algériens aussi ; vous l'a-t-on signifié ? La colère de certains responsables, notamment algériens et tunisiens, à l'égard de mes commentaires fait partie de la pratique en vigueur dans les deux pays qui consiste à essayer de fermer les espaces médiatiques aux opinions différentes après les avoir complètement verrouillés à l'intérieur. Pour ma part, j'exprime mes opinions en toute objectivité dans des conférences auprès d'institutions intellectuelles et universitaires, devant certaines commissions parlementaires dans différentes parties du monde, sans accorder la moindre importance à ces critiques. Il est regrettable de voir qu'au moment où le régime multiplie les professions de foi sur la démocratie, le pluralisme et la liberté d'expression et de presse, il n'a cessé d'envoyer des instructions à ses ambassadeurs dans les pays occidentaux pour protester auprès des différents médias contre l'invitation faite à des dirigeants de l'opposition légale et à des commentateurs indépendants. Des campagnes sales et d'une grande bassesse ont été menées pour porter atteinte à leur réputation. Mais ces tentatives ont échoué du fait de l'expérience qu'ont les médias libres des manouvres des gouvernements dictatoriaux et de leurs campagnes contre ceux qui ont des opinions différentes. Récemment, le tribunal Old Bailey de Londres a acquitté trois Algériens accusés de terrorisme car l'informateur des services de renseignements britanniques a refusé de témoigner ; est-ce un échec des lois antiterroristes mises en place dernièrement en Grande-Bretagne ? Oui, le tribunal Old Bailey de Londres a acquitté trois Algériens après que l'accusation ait refusé de présenter le témoin principal qui était à la base des renseignements qui ont permis leur arrestation et leur présentation devant la justice. L'accusation a demandé à la cour de permettre l'audition du témoin par un avocat indépendant, au lieu de l'avocat de la défense, afin de préserver le secret de l'identité de ce témoin qui craignait que son apparition publique ne mette en péril sa vie et celle des membres de sa famille en Algérie. Les groupes armés dont feraient partie les trois accusés pourraient exercer des représailles contre sa famille, selon l'accusation. Mais le juge a réaffirmé que les règles de la justice imposaient que le témoin soit présent et qu'il soit interrogé par l'avocat des accusés. Quand l'accusation a refusé cela, le juge a pris la décision d'élargir les trois accusés. C'est un jugement juste car une personne ne peut porter des accusations contre d'autres personnes sans venir devant la justice confirmer ses dires et être interrogés par l'avocat des accusés. Ce qui est important aussi dans cette affaire est que l'avocat de la défense a demandé des documents au gouvernement britannique relatifs à l'évaluation des actes de violence en Algérie par ses différents services et administrations. Et de fait, le gouvernement britannique a remis au collectif des avocats de la défense environ 500 documents dans lesquels il y avait des rapports mentionnant la responsabilités des groupes armés islamistes dans les actes de violence contre les civils en Algérie. Certains de ces documents n'ont pas exclu la responsabilité de certaines parties relevant du régime dans certaines de ces violences. Un autre document indiquait que cette évaluation était conforme à la lecture faite par les responsables américains au sujet des actes de violence en Algérie. Comment voyez-vous l'état de la justice en Algérie ? Y a-t-il des indices d'une évolution vers plus d'indépendance ? L'indépendance de la justice est fondamentalement liée à l'existence d'un système politique démocratique respectueux de la séparation des pouvoirs et de la souveraineté du droit. Il est absurde de parler d'indépendance de la justice en Algérie alors que l'exécutif contrôle tous les aspects de la vie. Je trouve étrange que Bouteflika ait créé une commission nationale de réforme de la justice comme s'il s'agissait d'un problème purement technique. Je trouve encore plus étrange que des juristes renommés acceptent d'être désignés dans cette commission alors qu'ils savent d'avance que l'indépendance des juges est impossible à réaliser dans un système où les appareils sécuritaires dominent l'ensemble des aspects de la vie publique. Peut-on faire semblant d'oublier, par ailleurs, que c'est Ouyahia qui a en charge le ministère de la Justice, un homme qui n'a pas hésité à jouer sur les chiffres des victimes de la tragédie puisqu'il affirmait qu'il ne dépassaient pas 26 000 ! Bouteflika a révélé, et cela ne reflète pas toute la réalité, que le chiffre réel dépassait les 100 000 victimes. Quand on pense que certains secteurs du régime ont voulu l'imposer comme président, cela donne une idée de la perte de sens qui y sévit ! Au regard de l'histoire de cet homme, il est à craindre qu'il n'ouvre à entraver les tentatives de savoir ce qui est advenu des disparus et qu'il ne traite pas ce dossier avec responsabilité. Je n'exclus pas qu'il ouvre à empêcher toute forme d'enquête sur les dépassements dont ont été - et sont toujours - victimes des Algériens du fait des autorités publiques. Les autorités algériennes ont permis à des ONG des droits de l'homme de venir en Algérie après des années d'interdiction ; comment expliquer ce changement d'attitude ? L'interdiction faite aux ONG des droits de l'homme à la crédibilité universellement reconnue suscite de grands doutes sur les raisons qui ont poussé les autorités à cette attitude. Si les autorités n'avaient rien à cacher, pourquoi cette interdiction et ce refus de recevoir ces ONG des droits de l'homme qui accomplissent un travail remarquable dans toutes les régions du monde ? En vérité, enquêter sur la situation des droits de l'homme en Algérie est une entreprise très complexe en raison du climat de peur qui règne, de l'absence d'instrument indépendant à l'intérieur pour collecter les cas d'atteinte aux droits de l'homme et l'absence de transparence sur les cas soumis - s'ils existent - à la justice. Le dossier des disparus n'a pas encore de solution dans le cadre national et en même temps, les autorités continuent de dénoncer toute internationalisation ; qu'en pensez-vous ? Le droit international relatif aux poursuites contre les auteurs de crimes contre l'humanité et de torture a évolué et s'est imposé, il n'est pas soumis aux limites de la souveraineté nationale. Il est possible aujourd'hui de poursuivre ceux qui commettent de tels actes dans la plupart des Etats, notamment des pays européens et d'Amérique du Nord comme ce fut le cas dans l'affaire Pinochet. Aussi, entraver la recherche d'une solution dans l'affaire des disparus en Algérie ne fera que compliquer la situation. Il est préférable pour toutes les parties concernées de réunir les conditions objectives pour traiter ce dossier de manière saine au niveau local. C'est un sujet qui doit être abordé sérieusement en raison de ses dimensions tragiques et humaines pour les familles des disparus. Un échec dans la solution de cette question peut ouvrir la voie à toutes les éventualités. Comment expliquer la grande ouverture des chaînes satellites arabes sur des débats interdits dans les pays arabes ? Est-ce une évolution durable ? Il existe un très fort attrait dans nos pays pour les chaînes satellites qui permettent les opinions différentes contrairement aux chaînes nationales. Les entreprises qui ont investi ce créneau ont pris conscience de cette brèche et elles ont offert des tribunes pour les débats contradictoires libres. De fait, la création de la chaîne Al Jazira a constitué un saut qualitatif important dans le monde arabe car elle a adopté le modèle de la chaîne satellite que gérait la BBC à partir de Londres. Celle-ci s'est arrêtée après le retrait des bailleurs de fonds arabes après la diffusion d'un entretien avec un opposant saoudien à Londres. Le système médiatique officiel arabe a fait preuve d'une grande hostilité à l'égard d'Al Jazira. Les régimes aussi n'ont eu de cesse de réagir négativement à l'égard de la liberté d'expression permise par Al Jazira. Certains ont fermé les bureaux de la chaîne dans leur pays, d'autres ont élevé des protestations officielles auprès du Qatar, d'autres ont rappelé leurs ambassadeurs de Doha. On s'attendait à ce qu'une chaîne pareille vienne de pays qui n'ont cessé de claironner les slogans de la révolution et du progrès au cours des précédentes décennies, mais elle est venue du Qatar, un Etat jeune, dont la surface, la population et les ressources sont limitées. Sans aucun doute, les régimes arabes qui refusent de changer et de se mettre au diapason de l'ère actuelle continueront de croire, à tort, que leurs problèmes proviennent des médias libres comme la chaîne Al Jazira. Et que la solution à leurs problèmes serait de bâillonner les gens. En fait, Al Jazira a dévoilé avec force la grossièreté et l'incapacité des médias officiels à répondre aux besoins des citoyens. Le problème de ceux qui protestent contre Al Jazira ressemble à celui de ceux qui croyaient que la Terre était une surface plane, c'est-à-dire qu'il n'y a qu'une ligne droite. C'est l'avis du régime en place dans un Etat comme la Tunisie et dans d'autres pays arabes. Quant à Al Jazira, elle a pour politique que la terre est ronde et qu'elle contient un point de vue et son contraire, c'est ce qui met en furie les partisans de l'opinion unique et du leader unique. Un dernier mot ? Je salue ceux qui vivent en Algérie et qui continuent à se battre pour la paix, la réconciliation et la construction de l'Algérie démocratique. Surtout qu'ils mènent ce combat malgré tant de risques, encourus à chaque instant, pour leur intégrité physique et dans les nécessités de leur vie quotidienne.
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