La
souffrance de nos frères berbères a assez duré !
Boumédiene
Sid-Lakhdar (*), La Tribune, 22 janvier 2002
Des
mois de souffrance, des vies sacrifiées et des millions de gens
meurtris par le mépris qui leur est opposé, ce crime qui
cause la douleur intarissable de nos frères berbères doit
cesser !
Il
est temps aujourd'hui d'affronter sérieusement et sans faillir
la grande question de l'unité nationale. Nos frères berbères
souffrent et les autres citoyens de ce pays ne peuvent continuer à
détourner la tête en refusant d'entendre le cri du désespoir.
L'atteinte au libre usage d'une culture est un crime car elle se confond
toujours avec le bien le plus précieux de l'humanité,
celui de l'intelligence, celle là même qui nous distingue
des bêtes et des civilisations ancestrales et barbares.
La révolte de nos frères de Kabylie est légitime
car elle réplique à une situation intolérable de
déni de droit et d'oppression. Nul arabophone, et certainement
pas moi-même, ne saurait dicter à quiconque ce qui serait
la culture dominante, la culture officielle ou encore la culture historique
d'un pays. Chacun a non seulement le droit de vivre sa citoyenneté
avec la richesse culturelle qui lui a été transmise mais
aussi le devoir impérieux de contribuer à son épanouissement
au bénéfice de la nation.
Même le problème islamiste, bien que douloureux et violent,
n'a jamais posé à ce point la question de la rupture nationale
car il est un accident de l'histoire dont les dirigeants de ce pays
ont largement contribué à alimenter. La question berbère
est d'une toute autre envergure car elle dissimule les plaies les plus
profondes et les rancurs les plus dangereuses jusqu'à risquer
de provoquer un jour ou l'autre l'irréparable.
L'aveuglement des nationalistes, trop occupés à leurs
incantations ridicules et à leur égocentrisme aveugle
n'ont bien évidemment pas su consolider cette nation. Les seules
fondations solides qu'ils ont pu ériger sont celles des patrimoines
personnels et des pouvoirs inamovibles avec l'aide du ciment de la terreur
et de la corruption.
Depuis des mois des révoltes sanglantes éclatent sans
perturber le moins du monde ce système monolithique d'une rare
insensibilité. Comme il est impossible de leur parler de démocratie,
d'humanisme, de culture et même de la beauté des petits
oiseaux, essayons de nous introduire dans la logique psychologique et
lexicale de leur monde de violence. Essayons par conséquent de
nous mettre à leur place pour recenser les possibilités
qui leur sont ouvertes pour résoudre la question berbère,
eu égard à leur caractère.
Jeter les berbérophones à la mer ! Impossible. Les supprimer
par un génocide ! Dangereux par les temps qui courent car l'opinion
internationale et le TPI font régner la politique d'ingérence.
En corrompant certains ! C'est déjà fait et ça
ne fonctionne plus. La lamentable histoire des " dialoguistes "
le démontre aisément. L'intimidation par la terreur et
l'assassinat politique ! Une rentabilité marginale qui mobilise
des fonctionnaires de plus en plus difficiles à recruter. La
plupart des grands professionnels dans ce domaine se bousculent aujourd'hui
dans les médias étrangers pour le repentir d'un métier
qu'ils qualifient d'assassin (métier qu'ils n'ont d'ailleurs
quitté que récemment). Décidément, l'impasse
est manifeste et nous ne sommes pas prêts de voir la fin d'un
régime qui continue une politique dont il n'a plus tout à
fait les moyens et pas du tout l'intention d'arrêter.
Quant à nous-mêmes, l'impasse est aussi manifeste car nous
serions aujourd'hui, comme en 1991, aussi mal à l'aise avec un
fusil qu'ils ne le seraient avec un dictionnaire. La gravité
des évènements nous interdit pourtant de continuer à
reproduire les mêmes stratégies d'opposition qui sont vouées
à l'échec et qui engloutissent à chaque fois davantage
de vies humaines pour un résultat nul.
Des décisions radicales doivent être prises et notamment
celles qui tournent le dos définitivement à toute discussion
avec un pouvoir dont nous n'avons rien à attendre. Aucune solution
ne semble donc envisageable si trois conditions essentielles ne sont
pas réunies :
__ La réconciliation de tous les démocrates par la mise
à l'écart des leaders des deux partis dont la responsabilité
est très lourde même si la qualification des fautes ne
peut être identique. Sans cette condition préalable je
ne vois vraiment pas comment le mouvement des démocrates pourrait
réussir à s'unifier et imposer sa puissance. Les militants
du FFS doivent avoir le courage de mettre fin à une " barzanisation
" d'un mouvement qui n'a plus l'adhésion des jeunes et ceux
du RCD de définitivement s'éloigner de l'image de collaboration
que prouve leur passé. En démocratie la révocation
est la sanction normale de l'échec, il ne faut pas s'en offusquer.
Autrement il s'agirait de sectes, pas de politique et encore moins de
démocratie.
__ Le retrait immédiat de tous les démocrates des institutions
dans lesquelles ils se déshonorent. Continuer à percevoir
des subsides des institutions de l'Etat est probablement la fautes la
plus grave que l'on puisse leur reprocher. Cette participation est coupable
et intolérable.
__ La non-participation à toute élection et le rejet définitif
du système, y compris dans ses tentatives de régler la
question berbère.
Mais encore plus important est que nos compatriotes berbères
doivent impérativement recevoir un signe d'encouragement et de
bonne volonté si l'on ne souhaite pas aller vers l'horrible impasse
de la guerre civile. Il suffit de surfer dans les différents
forums de l'Internet pour s'épouvanter de la querelle qui y fait
rage entre de très jeunes citoyens. Les insultes et les invectives
réciproques atteignent des niveaux horrifiants de racisme, d'intolérance
et de bêtise. Quant à la pseudo réflexion, chacun
y va de son Khalife ou de son Jugurtha pour lancer à la figure
de l'autre son passé, qui antérieur, qui plus honorable
que celui de l'autre.
Cela est indigne et doit cesser.
(*) Enseignant.