« Ce régime vendra chèrement sa peau »

Bruno Fanucchi, Le Parisien, 19 juin 2001

SPÉCIALISTE du monde arabe, le politologue Antoine Basbous est l'auteur de « l'Islamisme, une révolution avortée ? », paru aux Editions Hachette. Jusqu'où peuvent aller les manifestations ? Antoine Basbous. Le régime est dépassé. C'est un mouvement de fond. Il ne s'arrêtera pas, car on assiste à une rupture entre les générations : les jeunes, qui descendent dans la rue, ne se satisfont plus de belles paroles et de promesses alors qu'ils ne voient rien venir. Ils réclament aujourd'hui des logements, du travail et la liberté. La revendication sociale explose. Les gens n'ont plus peur et vont eux-mêmes imposer leurs droits. Comme à Bouira, la troisième ville de Kabylie, où des centaines de familles ont occupé dimanche des logements sociaux sans attendre la décision d'attribution du wali (préfet). C'est un phénomène nouveau. La révolte ne se limite plus à la Kabylie... Les Kabyles sont les pionniers d'une contestation qui gagne maintenant tout le pays. Ces derniers jours, on a ainsi noté des troubles à Béjaïa, à Tizi-Ouzou, à Bouira, mais aussi à Annaba, à Guelma (la ville de l'ancien président Boumediene), à Aïn Eminas, dans la province pétrolière d'Illizi (à 2 000 km au sud d'Alger), à Biskra, à Sétif, à Tebessa et à Khenchala, dans les Aurès. Et c'est très dangereux pour le régime puisque c'est de cette dernière région que sont issus tous les cadres importants de l'armée.
« Le pouvoir réagit par la répression » Le président Bouteflika reste silencieux... Bouteflika est curieusement absent. Au lieu de tenter de calmer les esprits et de proposer des solutions, il laisse faire la police. Il n'apporte aucune réponse politique à un mouvement sans précédent. Le pouvoir réagit uniquement par la répression et par la manipulation. D'abord en tentant de le limiter à une revendication identitaire des Kabyles, en évoquant un « complot » contre l'Algérie. Ensuite, en opposant aux Kabyles les Arabes autochtones, et notamment les « voyous » de la capitale recrutés et payés pour casser, comme ils l'ont fait jeudi dernier dans le centre d'Alger. Enfin, en diabolisant cette contestation dans les médias pour la discréditer. Quels peuvent être les scénarios de l'après-Bouteflika ? Nous n'en sommes pas encore là car le régime vendra chèrement sa peau. Il n'y aura pas d'alternance douce. Nous sommes dans un pays arabe autoritaire, dont les dirigeants préfèrent se battre plutôt que d'abandonner « lâchement » le pouvoir comme, autrefois, le shah d'Iran. Tous les généraux algériens ne sont pas « pourris », mais beaucoup craignent d'être demain poursuivis pour torture ou corruption. Ceux-là vont donc tenter d'exploiter les violences et les débordements. Si ce régime est moralement anéanti, il peut encore tenir car il lui reste les attributs de la puissance : les armes, l'argent et une bonne partie des médias.

 

 

 

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