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Les
généraux veulent-ils embraser la Kabylie ?
Akram B. Ellyas*, "Courrier international" , 1 juillet 2001 Pour garder le pouvoir, les hauts gradés jouent la carte de laffrontement entre Kabyles et Arabes. Quant aux jeunes officiers démocrates, ils ont été éliminés depuis longtemps. Au cours des dernières semaines, alors que chaque jour apporte son lot de victimes à la suite daffrontements entre manifestants et forces de lordre, la stratégie principale du régime algérien consiste à empêcher que les protestations populaires qui embrasent la Kabylie depuis le mois davril ne sétendent au reste du pays. Lenjeu est en effet de taille pour le pouvoir, tant il est vital pour lui déviter une explosion sociale généralisée qui pourrait conduire à son effondrement. Au cours des dix dernières années, le régime na jamais réellement craint le terrorisme islamiste, explique un éditorialiste algérois. En revanche, les militaires savent quune Intifada à léchelle nationale, quils ont réussi à éviter jusque-là et qui serait accompagnée par des grèves et des campagnes de désobéissance civile, peut remettre en cause leur mainmise sur le pays. Entre 1992 et le mois davril 2001, le terrorisme islamiste mais aussi la crainte inspirée par larmée et les services de sécurité ont ainsi contenu toute velléité de contestation sociale, et les manifestations étaient dautant plus rares que lUnion générale des travailleurs algériens (UGTA), le principal syndicat, était aux ordres dans une conjoncture pourtant marquée par une grave crise économique et plusieurs centaines de milliers de suppressions demplois. Mais, aujourdhui, les Algériens, excédés par leurs conditions de vie - 14 millions dentre eux vivent désormais au-dessous du seuil de pauvreté - et par les méfaits dun régime décrié et coupé de toute réalité sociale, ne semblent plus avoir peur. Vous ne pouvez pas nous tuer car nous sommes déjà morts, disent de nombreuses banderoles, et cela suffit à résumer létat desprit dune jeunesse qui constitue les deux tiers de la population algérienne. Et cest donc pour éteindre ce feu dangereux pour ses intérêts que le pouvoir algérien ressort ses vieilles recettes, en faisant tout pour convaincre que le mouvement parti de Kabylie est uniquement fondé sur des revendications ethniques, voire séparatistes. Déjà, en 1980, lorsque les Kabyles avaient manifesté pour la reconnaissance de la culture berbère mais aussi pour la démocratie, le régime avait réussi à discréditer le mouvement en convainquant le reste du pays que les protestataires avaient brûlé le drapeau algérien, craché sur le Coran et réclamé le rattachement de leur région à la France. Pour lheure, ce genre de manipulation ne semble guère fonctionner, notamment grâce à la presse indépendante, qui, chaque jour, insiste sur le caractère national des revendications des manifestants kabyles. Et cest paradoxalement cet échec du pouvoir algérien à déconsidérer la révolte kabyle qui inquiète nombre dAlgériens. Si le reste du pays continue dafficher sa solidarité avec les gens qui manifestent en Kabylie, alors, le régime va aller plus loin et il naura de cesse que de prouver que la revendication est bien ethnique, avertit ainsi un ancien ministre. Ce qui signifie que le pouvoir risque de tout mettre en oeuvre pour que le mouvement se radicalise en Kabylie et que ses organisateurs, les comités de village, soient débordés par une frange radicale, pour lheure minoritaire, dont les revendications sont principalement ethniques. En février 1992, en créant des camps demprisonnement dans le Sud et en semant la terreur dans les quartiers populaires, le régime a fabriqué de futurs terroristes islamistes. Il va essayer de faire la même chose avec les jeunes Kabyles, en les défiant de manière permanente et en usant à leur encontre dune violence et dune répression disproportionnées, relève le journaliste algérien Farid Dziri. Cela explique pourquoi la gendarmerie algérienne multiplie les provocations et les humiliations à légard de la population kabyle. Tirs de grenades lacrymogènes contre des habitations, bastonnades de jeunes pris au hasard, propos outranciers et vulgaires à légard des femmes sont des actes fréquents et nauraient jamais pu avoir lieu sans laccord de la hiérarchie. Ils veulent nous faire péter les plombs, raconte Azzedine, comptable et habitant de Tizi Ouzou. Si cela continue, les gens vont finir par utiliser leurs armes contre les gendarmes. Déjà, en France - où vivent de nombreux berbéristes radicaux - circulent des tracts qui appellent au départ des Arabes dAlgérie, alors quil est un fait que la population algérienne est majoritairement berbère, même si une grande partie est arabophone. La revendication dune autonomie de la Kabylie na de sens que si le régime algérien tombe et que la démocratie sinstalle. Demain, dans une Algérie débarrassée de la mafia qui la gouverne, tout peut être envisagé, y compris un schéma décentralisé à lespagnole, avec un large pouvoir des régions, mais, dici là, lurgence, cest la démocratie pour tous. Il ne faut pas que les Kabyles tombent dans le piège, plaide Ahmed K., 58 ans, universitaire et sympathisant de lancien courant réformateur du Front de libération nationale (FLN). Il nose même pas imaginer ce sur quoi déboucherait un embrasement armé de la Kabylie. Une vraie guerre civile, avertit Lotfi Mostefaï, médecin algérois. Et le pire, cest que le régime naura aucun scrupule à nous y amener si sa survie en dépend. Ce jugement sur le cynisme du pouvoir se retrouve aussi lorsquon évoque la possibilité dun échec de la stigmatisation du mouvement parti de Kabylie et donc dune généralisation des manifestations à lensemble du pays. Ceux qui connaissent le système algérien assurent que le pouvoir naura aucun état dâme à réprimer cette contestation dans le sang, même si le bilan dépasse de dix ou vingt fois les 500 morts doctobre 1988, lorsque larmée avait ouvert le feu sur la jeunesse algérienne qui manifestait déjà son ras-le-bol. Cette certitude quant au caractère impitoyable des décideurs est dautant plus confortée que lOccident nen finit pas de ménager le régime. La présence à Alger dun ministre du gouvernement français à la Foire dAlger, le jour même de lorganisation de la grande marche du 14 juin, montre bien à quel point le pragmatisme vis-à-vis dun pays riche de ses hydrocarbures et grand acheteur sur le marché international finit toujours par lemporter. Du coup, nattendant rien de létranger tout en doutant de la capacité des partis politiques dopposition à affaiblir le régime, une partie des élites algériennes place ses espoirs dans un sursaut républicain et démocratique de larmée. Depuis plusieurs mois, plusieurs intellectuels évoquent avec insistance la possibilité dune révolution des oeillets où de jeunes officiers, écoeurés par la déliquescence de leur pays et par le népotisme des généraux favoriseraient lémergence dune vraie démocratie. Certes, lidée nest pas abordée sur la place publique car cela entraînerait vraisemblablement des poursuites pénales, mais elle fait son chemin au point que les chancelleries occidentales sont très attentives à cette question. De fait, il est logique de penser que de jeunes lieutenants ou capitaines, voire des commandants, dont le quotidien est aussi dur que celui du reste de la population, avec en outre le statut terrible dêtre une cible pour les groupes armés, puissent un jour prendre des initiatives pour faire sortir leur pays de la crise. Impossible, affirme Abdelkrim, 37 ans, médecin militaire. Il faudrait pour cela que ces jeunes officiers soient organisés, et ils ne le sont pas. Létat-major veille au grain, et les mutations sont nombreuses. Les militaires éprouvent le même sentiment daccablement et dimpuissance qui caractérise la société. De son côté, le Département du renseignement et de la sécurité (DRS, lex-Sécurité militaire) veille. La plupart des officiers convaincus de sympathies islamistes ont ainsi été radiés ou mis à la retraite anticipée, et il est vraisemblable quune telle démarche serait adoptée pour tous ceux qui soutiendraient trop ouvertement les forces démocratiques. Quand une tête émerge, soit elle est coupée, soit elle est cooptée. Et puis, il faut bien vivre. Etre militaire, cest quand même avoir une solde en fin de mois, alors que tant de cadres algériens sont au chômage, ajoute Abdelkrim. Le personnel politique nose même pas envisager cette possibilité. Ceux qui plaident pour que de jeunes officiers chassent les généraux ne connaissent pas le système algérien, explique un cadre du Front des forces socialistes [FFS, parti dopposition, majoritairement berbère]. Si jamais larmée venait à se diviser, nous aurions le pire des scénarios. Ce serait encore plus grave quun embrasement de la Kabylie. Comme lancien Premier ministre réformateur Mouloud Hamrouche, ce responsable politique estime que lespoir réside dans une négociation avec les généraux. Il faut leur offrir une porte de sortie honorable, ajoute-t-il. A condition que les décideurs, comprenant le danger mortel qui guette leur pays, veuillent bien partir...
* Journaliste algérien,
auteur des Cent Portes du Maghreb (en collaboration avec Benjamin Stora),
éd. LAtelier, 1999.
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