|
|||||
|
19 MORTS ET 6 BLESSES dans un incendie Serkadji: des versions pour un drame Mounir B., Le Quotidien d'Oran, 2 mai 2002 Il a suffi dun quart dheure pour que la salle 10 de la prison de Serkadji brûle entièrement. Lorsque les «matons» ont finalement ouvert la cellule, à 20h55, 17 corps étaient déjà calcinés et 8 autres suffoquaient dans une fumée noire. Le bilan dhier a grimpé à 19 morts et 6 blessés. Les circonstances de cette tragédie sont contradictoires. Officiellement, un jeune de 19 ans avait fait une «tentative de suicide». Il y aurait eu une altercation entre détenus, lorsque ce jeune avait proféré des insultes et avait cassé un néon en voulant se trancher la gorge avec. En voulant le maîtriser, les autres détenus ont mis le feu aux matelas en éponge et aux couvertures ! Mais les témoignages recueillis, durant cette nuit, laissent perplexes. La salle 10, qui regroupait 25 détenus pour des délits mineurs, quon appelle «les primaires» et qui en sont à leur premier séjour dans un pénitencier, a flambé dans...lindifférence. Tous étaient des jeunes de 18 à 25 ans, des Algérois pour la plupart, condamnés pour des vols à la tire ou des «deal» de drogue. «Des petites frappes», comme ils sont surnommés dans le milieu de la petite délinquance. Cest à 20h40 (officiellement à 22h30), que lincendie sest déclaré au niveau 2 de cette prison de haute sécurité, dans le quartier-ouest où sont regroupés les détenus de droit commun, à deux blocs unitaires des condamnés à mort et des islamistes, là où se trouvent des prisonniers comme Boulemia, lassassin de Hachani : «le feu a pris rapidement, alors que les détenus de la salle 10 ont apparemment actionné le bouton dalerte rouge, qui se trouve dans chaque cellule. Les gars des salles 9 et 12 criaient pour alerter les gardiens et tapaient sur les barreaux pour faire du «boucan». Pour dire que quelque chose de grave se passait», relate un des premiers secouristes arrivés sur place. Certaines sources ont même déclaré que les gardiens étaient en train de...voir le match Bayer Leverkusen-Manchester. Lalerte donnée, il sest passé 15 bonnes minutes pour que les matons ouvrent les grilles de la cellule en question, celle-ci pouvant contenir jusquà 40 personnes. Pourquoi la brigade de surveillance de nuit na-t-elle pas réussi à éteindre rapidement le feu ? Cette interrogation est sur toutes les lèvres au lendemain de la catastrophe. Pourtant, depuis la mutinerie du 21 au 23 février 1995, la prison de Serkadji était à labri dincidents de cette sorte. Le ré-aménagement du système de sécurité a rendu le pénitencier de lex-Barberousse tel un des centres de détention les plus sophistiqués dAlgérie. Des caméras de surveillance, dans chaque rayon de cellule et dans les couloirs. Une vidéo-surveillance interne qui capte les moindres faits dans lenceinte de la prison. Un système dalerte sonore à lintérieur de chaque salle,... Déjà, dans la soirée, cest le temps de réaction des gardiens de la prison qui est pointé du doigt. Les matons avaient des lances à incendie quils pouvaient actionner sans attendre lintervention externe des pompiers : «Ils (les matons) pouvaient faire le boulot tout seuls, sils sétaient déplacés rapidement vers la salle 10. La pression des lances à incendie aurait éteint le feu en 3 minutes», estime une source bien informée. Les informations collectées font état dune sombre histoire de...clefs. Cette nuit, cétait le responsable de la brigade qui les avait en sa possession mais, selon certaines sources, il était quelque part...dans la prison mais injoignable à temps, pour venir ouvrir les 4 grilles successives barrant les couloirs menant au brasier. Dautres informations font état du fait que ce sont plutôt les clefs de la chambre à moteur, où leau devait être pompée, qui sont restées introuvables. Lenquête diligentée par le parquet dAlger définira certainement les responsabilités exactes dans ce sinistre. Mais le doute est total sur une «négligence humaine», sans laquelle on aurait pu sauver des vies. Certains évoquent même le fait que, ce soir-là, il y avait...une coupure deau dans le secteur. Toutes les hypothèses sont avancées pour expliquer quelque chose dévitable. A 21 heures, le ballet dambulances était déjà visible. Les premiers sur place étaient des éléments de la Gendarmerie Nationale dont la caserne jouxte la prison. Ils assuraient la sécurité extérieure du périmètre. Ils ont dû attendre plus de 20 minutes, avant de pouvoir pénétrer dans lenceinte, alors que tout le monde craignait une mutinerie. La porte principale de la prison ne sest ouverte quaprès que la salle 10 ait été totalement dévorée par les flammes et que la fumée ait vite fait den asphyxier les 25 occupants. Une cinquantaine dambulances étaient là également avant 21h15. Le commandant Mohamed Tirlestine, Directeur de la Protection civile à la wilaya dAlger, supervisait les opérations de secours. Ce sont ses hommes qui ont évacué les premiers cadavres carbonisés. Du charbon humain : «Lorsquon a pénétré dans la salle, à travers nos masques, nous avons vu des flammes qui sortaient encore...de la bouche de lune des victimes. Mais je me demande encore comment les autres blessés ne sont pas morts. Cest un miracle quil y ait eu des survivants !», raconte un jeune pompier. Au milieu des ambulances, une Lancia arriva. Yazid Zerhouni en sortit, sans escorte. Le ministre de lIntérieur, premier responsable à être arrivé sur les lieux, sengouffra dans la prison. 30 minutes après, ce fut le ministre de la Justice qui se présenta, accompagné dune imposante garde rapprochée. Le procureur dAlger, Benradja, lintercepta au passage pour lui faire le premier rapport verbal sur lincident. Des médecins légistes saffairaient, comptant les morts et dressant la liste des victimes. Le général Boustila, Commandant de la GN, était également présent. Le ministre de la Santé arrivera à minuit... LEtat découvre, impuissant et effaré, les dégâts dans une prison réputée «sans risques majeurs» et ce, depuis 1995. Cest normal, on les traite comme du bétail. Ce sont des jeunes qui ont commis de petits larcins et quun PV de police ou un magistrat sans pitié a envoyé dans une prison pareille avec des criminels endurcis. Cest le système de condamnation qui doit être revu...», souligne un connaisseur du dossier. Le constat est dautant plus terrible que le jeune de 19 ans, qui avait mis le feu à son matelas et ses couvertures, se trouvait sous leffet de psychotropes : «Ils ingurgitent des cachets comme des bonbons dans les cellules de jeunes. Ils ont des cigarettes, des allumettes et sont constamment drogués. Cétait prévisible, mais le tout est de savoir comment peuvent-ils se procurer ces drogues avec cette impunité ?», indique un familier des tôles algériennes : «Normal, yakhou, tant quil ny a pas darmes dans ces prisons, cest déjà ça...», rétorque un parent de détenu. Il était 11 heures du soir, lorsquun semblant de calme est revenu. Les ambulances ont emmené les 9 survivants vers la clinique Pasteur, spécialisée des grands brûlés, ou vers lhôpital Maillot sous lescorte des Nissan des BMPJ. Des attroupements se firent autour de la prison et déjà, les familles des prisonniers vinrent là, aux nouvelles. Pour certaines dentre elles, elles seront funestes. Un cordon de sécurité empêchera les familles et les curieux de sapprocher davantage des lieux. Ouyahia ne quittera les lieux que vers les 3 heures du matin. Cest dans la matinée que la situation commença à se compliquer. Plus de 200 personnes assiégèrent la prison de Serkadji. Gendarmes, policiers et matons tentaient de mettre de lordre dans la cour dentrée du pénitencier, envahie par les vieilles femmes en pleurs et linquiétude. Ce nest quà 10h45 du matin, quun policier en civil, tenant un talkie-walkie dans une main et la liste macabre dans lautre, monta sur un muret pour donner les noms des victimes. Malgré tout ce temps enduré, malgré langoisse qui se lisait sur les visages, le policier dira quon ne sait pas «encore qui est mort et qui est blessé...». Sensuivra une lecture difficile des noms que le feu et la fatalité ont emportés. Une mère seffondra évanouie à lénoncé de celui de son fils. Il était dans le salle 10. Un autre parent cria alors son indignation : «Cest la honte. Distribuez la liste à tout le monde, on dirait quon parle de logements...». A langoisse succédera alors la...colère. La prise en charge psychologique de ces familles est carrément absente. Regards hagards, interpellant chaque policier qui passe à la recherche de nouvelles rassurantes, les familles sagitent. De lintérieur de la prison, des bruits de mutinerie se font entendre. Le cinquième incendie de prison depuis 1995 ne sera pas un autre fait à classer dans le registre des incidents sans conséquences du monde carcéral. Après Cherchell, Berrouaghia, Mostaganem et Chelghoum Laïd, Serkadji, avec ses 1.500 détenus, est la cinquième prison qui brûle. Mais cette fois, la fumée noire épaisse, qui a couvert le ciel algérois, a provoqué un autre feu : une mutinerie... ------------------- Après le choc des 19 morts La prison a frisé la mutinerie Abdelkader Mostefai, Le Quotidien d'Oran, 2 mai 2002 Dedans le drame, dehors langoisse. Et la colère. Hier dans la matinée, les familles des détenus ont assiégé la prison de Serkadji pour savoir si les leurs sont sains et saufs. Une colère entretenue par le mutisme officiel et lincapacité des responsables à donner des informations simples: qui a été tué et qui a été blessé? On a même été à deux doigts de lémeute alors que la citadelle de Serkadji demeurait impitoyablement silencieuse. Dix-neuf morts qui attendaient dêtre nommés et des centaines de personnes, en majorité des femmes, qui nen pouvaient plus dattendre. Elles voulaient savoir ce qui était arrivé aux leurs, maris, fils ou frères, elles le hurlaient à la face des gendarmes et des policiers qui assuraient le service dordre devant les portes du «ghouane». «Où est mon fils!». Cétait hurlé de manière péremptoire, ce nétait pas une question, cétait une plainte et un avertissement. Ceux qui représentaient lEtat, dans sa version ordre public, nen menaient pas large. Que dire à des femmes en état de légitime angoisse quand on na pas dinformations à donner et que lon nest pas mandaté pour le faire? Rien que les mots sans cesse entendus dans ce pays usé par laccumulation des malheurs: Sabr, sabr. De la patience! Mais de la patience, elles nen avaient plus, surtout pas à légard des responsables de la prison. Et, au milieu de la foule, des récits de la vie triste des visiteuses de prison, du couffin quon ramène et quon nest pas sûr quil arrive, à celui qui est là-bas, derrière le mur. Derrière le mur, là où la mort est revenue visiter la prison de Barberousse. On ne comprend pas comment cela a pu arriver et lon dit que les mesures avaient été prises, après la mutinerie sanglante de 94, pour que rien de tel ne puisse se reproduire. La colère libère ce quon a contenu depuis longtemps et on dit à voix haute que la prison est devenue un haut lieu de corruption et que des affaires se mènent sur les dos des prisonniers ou plutôt de leurs familles. Et puis, il y a ceux qui croient dur comme fer que les leurs sont là, injustement, et quils ont, peut-être subi une autre injustice, celle dêtre grillés dans la «géhenne de Serkadji». Enfin, arrive le moment tant souhaité et tant redouté: ladministration livre les noms: une liste de 25 personnes, tous de la salle dix. Des gars de Bab El-Oued, la Casbah, Oued Koriche et de Aïn Benian. La foule sagglutine devant la porte pour lire la liste qui est affichée. Certains qui ont reconnu les leurs parmi les victimes, sont effondrés, dautres hurlent. Vers midi trente, alors que personne ne sy attendait, le souvenir de la mutinerie de 94 est revenu. Puissant et inquiétant. Sur les toits, une centaine de détenus, en majorité des jeunes, torse nu, certains cagoulés, crient leur haine. «dawla haggara», «Flicha, Napoli, rana kamel waqfines». Tous debout, torse nu, main levée au ciel. Là, sur le toit, entrain de narguer les services de sécurité et de tenter la mort. Et ce fut des parents, les femmes surtout, hantés par le sinistre épilogue de 95 qui ont réussi à apaiser des jeunes déchaînés et prêts à tout. «Descendez, ne vous inquiétez pas, si par malheur ils vous touchent, nous allons faire un malheur «nguelbouha». Les parents qui se sont improvisés négociateurs avec les leurs ont fini, après deux heures de lutte contre ce quils appelaient la «tentation de lirréparable», à calmer la situation. Les jeunes qui sétaient tus, ont finalement écouté les porteuses de couffins et ont regagné leurs quartiers. Le début de la mutinerie a été vaincu par la tendresse des parents. Plus tard, le ministre de la Justice, Ahmed Ouyahia, improvise dans le hall de la prison un point de presse bref et laconique: une enquête sera ouverte et des mesures seront prises à lencontre des responsables de la situation. Amer, un père de détenu disait, en rentrant chez-lui, quil navait aucun soulagement à lidée que son fils soit sain et sauf. «Ici, cest le pouvoir de largent et de la mafia...».
|
|||||
|
www.algeria-watch.org
|
|||||