Le bilan de l'incendie de Serkadji s'alourdit

23 morts et 2 blessés

Samira I. , Le Matin, 6 mai 2002

Le bilan de l'incendie provoqué mardi dernier à Serkadji s'est alourdi hier. On dénombre au total 23 morts et 2 blessés contre 19 morts et 6 blessés au premier jour du drame. C'est ce que nous avons appris hier au niveau de cet établissement pénitentiaire. Du côté du ministère de la Justice, on avance le chiffre de 22 morts. La tension était toujours perceptible chez le personnel chargé de la sécurité à l'entrée de la prison. De même pour les familles des détenus venues nombreuses rendre visite à leurs proches. Pour ces derniers, beaucoup de zones d'ombre sont encore à éclairer d'autant que la version officielle des faits ne semble pas les convaincre. « Il faut rendre publiques les véritables raisons qui ont poussé le jeune détenu à attenter à sa vie. Les gardiens sont directement impliqués avec leur comportement inhumain avec les prisonniers », accuse le frère de deux prisonniers. Les responsables de Serkadji affichent, pour leur part, un black-out. On ne donne aucun détail sur l'affaire et on nous interdit même l'accès à la cour transformée en salle d'attente. « Vous devez être munis d'une autorisation du ministère de la Justice », nous signifie un officier en rappelant que l'enquête menée par la commission d'inspection ministérielle se poursuit.
Il était 13 h quand les familles chargées de paniers pleins de provisions commençaient à affluer vers la prison. « On nous a interdit de ramener de la nourriture à nos enfants depuis l'incendie. Ce n'est que ce matin qu'on nous a accordé l'autorisation », dit une mère de famille dont le fils âgé de 20 ans est détenu à Serkadji depuis plus d'un mois. En effet, les responsables du pénitencier ont donné l'instruction de ne plus laisser les parents ramener des repas et autres produits à leurs enfants incarcérés. En revanche, les visites n'ont pas été interrompues, apprend-on auprès des proches des prisonniers dont un grand nombre d'entre eux ont été transférés vers d'autres établissements pénitentiaires, notamment à Constantine. Une maman qui s'est déplacée hier à Serkadji pour voir son fils a eu la désagréable surprise d'apprendre que son enfant est depuis quelques jours à Constantine. La même attristée a demandé à rencontrer le responsable de la prison pour avoir plus d'informations sur le nouveau lieu de détention. Elle n'est pas la seule à être dans cette situation, puisqu'une autre mère de famille nous racontera la même chose. « Il paraît que Serkadji a été vidé de ses prisonniers après ce qui s'est passé mardi », nous a t-elle déclaré. Et à un jeune d'une vingtaine d'années, lui-même ex-détenu, et qui venait d'assister à l'enterrement de l'une des victimes de l'incendie, Kamel, de dire : « Depuis l'incendie, les prisonniers n'ont plus le droit d'accéder à la cour du pénitencier. Ils sont enfermés toute la journée dans les cellules surchargées. » C'est ce qu'a appris H'mida lors d'une visite rendue à son frère Merzak détenu depuis trois mois (pour utilisation de poignard lors d'une altercation) en attente d'être jugé. L'ex-prisonnier, faut-il le noter, était de passage hier du côté de Serkadji. Il a marqué une petite pause en face de l'entrée principale de la prison pour répondre aux signes de mains lancés par son frère de la petite fenêtre barricadée de sa cellule. Nous avons assisté en effet à un langage de signes entre les deux frères pendant quelques minutes. « Les jours où je ne lui rends pas visite, je viens ici. Nous nous sommes mis d'accord sur ce code de conversation », confie H'mida en tentant de se faire comprendre par Merzak.

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Les avocats craignent le pire

Soraya Akkouche, Le Matin, 6 mai 2002

«Nos clients ont peur », disent les avocats que nous avons rencontrés, ce dimanche, au tribunal d'Alger. Vingt-quatre heures après les événements dramatiques d'El Harrach, la psychose gagne les prétoires. Aujourd'hui, le spectre des derniers incendies a plané sur les salles d'audience. Beaucoup, dans leurs plaidoiries, ont fait référence aux victimes de Serkadji et d'El Harrach pour demander la relaxe de leurs clients. Les avocats craignent le pire. C'est le cas notamment de Me Boumerdassi, dont l'un des clients a péri dans l'incendie de Serkadji, mardi dernier. Bouleversée, l'avocate, nous raconte que ce jeune de 19 ans, condamné pour vol, l'avait avertie, deux mois auparavant, qu'il se donnerait la mort si aucune mesure de grâce n'intervenait. « Je l'ai rencontré, il y a deux mois. On avait perdu son procès et il avait écopé de six mois ferme pour vol. Il avait déjà purgé la moitié de sa peine. Mais il me disait qu'il ne supportait plus ce qui se passait en prison. « Je vais me suicider s'il n'y a pas de grâce, ne cessait-il de me répéter. C'était un garçon dépressif. J'ai mis ses propos sur le compte de son état, mais pas une minute je n'avais pensé qu'il allait se donner la mort. » Malheureusement, l'optimisme de l'avocate l'a trahi et le jeune homme sera le premier d'une longue liste de détenus à périr dans les flammes. Selon des témoignages de prisonniers recueillis par leurs avocats, au lendemain du sinistre, c'est la tentative de suicide du jeune garçon qui aurait tout déclenché. D'après leur récit, ce dernier se serait ouvert le ventre à l'aide d'un morceau de verre. Après avoir subi des soins à l'infirmerie de la prison, il aurait été raccompagné à sa place. Et là, il aurait ouvert sa plaie dans une ultime tentative de se tuer. C'est là que ses codétenus pris de panique auraient décidé de mettre le feu à leurs paillasses pour manifester leur colère et leur désarroi. La suite, tout le monde la connaît ou presque, car beaucoup de zones d'ombre entourent encore cette affaire. Les détenus des autres cellules, qui ont assisté de loin aux événements, ne comprennent pas, par exemple, pourquoi le suicidé a été reconduit dans la salle. Tout comme ils s'interrogent sur le fait que les gardiens n'aient pas ouvert la cellule en feu, laissant les prisonniers en proie aux flammes. « En fait, Ils auraient pu tous y passer », rapportent leurs défenseurs. « Le désespoir et la panique étaient tels que certains parmi les mutins se sont automutilés », nous dit Me Boumerdassi, qui note la tension qui règne encore chez les prisonniers. Cette psychose, Me Miloud Brahimi qui revenait d'El Harrach où il avait rendu visite à ses clients, en témoigne : « Ce sentiment est d'autant plus exaspéré, dit-il, que les gens ont perdu confiance en le système judiciaire. » « Le problème ne se situe pas uniquement dans les conditions matérielles de détention qui, du reste, se sont améliorées ces dernières années, mais dans ce sentiment d'injustice et d'humiliation généralisé qui fait qu'un jeune offre sa poitrine aux balles en Kabylie ou qu'un détenu s'immole en prison. Tous deux n'ont plus rien à perdre et n'ont plus peur de la mort », conclut-il.


   
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