Plaidoyer pour les mutins

Par El Kadi Ihsane, Le Quotidien d'Oran, 9 mai 2002

Je connais la prison. J’y ai séjourné huit mois, avec 21 camarades, il y a longtemps, en 1981, lorsque j’étais étudiant à l’université d’Alger. J’y ai fait un passage éclair, notamment grâce à la solidarité de mes collègues, en mai 1998, lorsqu’un douteux mandat d’arrêt m’a rattrapé pour une affaire de conflit syndical vieille de 5 ans. Dans mon entourage militant ou professionnel, des amis ont fait de la prison à d’autres périodes, droits de l’homme, cadres du secteur public. Bref, je pense pouvoir parler de la prison autrement que comme le journaliste que je suis.

Une première exclamation. Plutôt révoltée. Les esprits fins qui, ces derniers jours, ont cherché dans les colonnes de la presse nationale une subtile corrélation entre l’imminence des élections législatives et le soulèvement national dans les détentions n’imaginent pas combien ils ont insulté la souffrance qui tente de nous parler de derrière ces remparts. Il faut le savoir une fois pour toutes. Les prisonniers algériens ne sont plus des citoyens. Ils sont des survivants. A des millions d’années-lumière des préoccupations vaudevillistes de la société médiatico-politique. Il faut être dans un autisme absolu à la misère de la prison pour songer chercher des manipulations politiciennes anti-Ouyahia derrière le sursaut vital des détenus. Comme si le malheur de la détention en Algérie à lui seul ne suffisait pas pour motiver des centaines d’intifadas. Les détenus n’en peuvent plus. Ils sont prêts à aller jusqu’à la mort pour que cela cesse. Cela ? La persistance d’un silence entendu sur le régime humainement dégradant de la prison algérienne. Le sujet fâche ? Pas vraiment, il incommode plutôt. Sans doute parce qu’il est impudique et en même temps révélateur de nos pires archaïsmes.

D’abord la majorité des prisons sont insalubres. Elles sont très vieilles, très lugubres et très surpeuplées. Des mouroirs pour certaines. C’est en tout cas absolument vrai pour Serkadji. En 1998, d’entrée, dans la salle de tri, je suis tombé sur deux «spéciaux» (condamnés par les tribunaux du même nom). Ils revenaient d’un long séjour d’hôpital. Ils étaient tuberculeux. J’ai pu confirmer après, avec d’autres «spéciaux» ce qu’ils m’ont raconté. La tuberculose fait des ravages à Serkadji. En particulier dans El-habs el-kdim (la vieille prison). Cette bâtisse, c’est le temple sinistre de l’humidité. Elle ne connaît pas le soleil. C’est là qu’étaient entassés des centaines de «spéciaux». Ils étaient à 7 dans des cellules de 10 m² dont 2 m² sont occupés par le coin septique. Dès qu’ils rentraient de promenade, une heure une fois par jour, ils étaient obligés de rester allongés en largeur de la cellule, sinon c’est impossible. Un détenu m’a rappelé que les prisonniers du FLN ont fait ici la grève de la faim durant la guerre de libération parce que les Français les mettaient à 3 par cellule. Depuis la concorde civile, les «spéciaux» sont moins nombreux à cet endroit mais El-habs el-kdim est toujours surpeuplé. Les malades ne s’y comptent pas. Ce tableau est comparable dans de nombreux autres centres de détention. Les autorités pénitentiaires le savent.

Ensuite les détenus vivent sous le joug de l’administration pénitentiaire.

Le sujet est évoqué en surface épisodiquement depuis des années. En mai 1999, presque trois ans jour pour jour, décédait un détenu à la prison d’El-Harrach dans de sombres circonstances. Le ministère dépêchait une mission d’information. Puis plus rien. En réalité, c’était là «une bavure» de plus. Un détenu qui, sans crier gare, n’a pas résisté à un passage à tabac.

Tout le monde parle depuis l’incendie de la prison de Chelghoum Laïd de la surpopulation carcérale. Elle est patente. Mais le recours systématique aux mauvais traitements contre les détenus est l’autre source aggravante du stress carcéral dont il est plus difficile de parler.

Notre premier choc en prison, jeunes étudiants en 1981, était d’assister à des scènes de passage à tabac des détenus dans le quartier d’isolement d’El-Harrach où nous nous trouvions et qui est aussi un secteur punitif. Souvent les prisonniers en gardent des séquelles durant plusieurs mois. Rien n’a vraiment changé depuis. Tout le monde sait qu’à la prison de Tazoult (Lambèze), les détenus transférés sont accueillis par «un bizutage» féroce, histoire d’être maté dès le prologue. C’est la marque de la maison. On ne change pas de vieilles traditions. A Serkadji, en 1998, je n’étais pas arrivé depuis deux heures que j’ai assisté à une violence gratuite d’un gardien sur un prisonnier. Pour parler à un autre détenu, il s’était, sans s’arrêter, écarté deux secondes de sa file qui sortait vers la cour. Il a reçu une gifle monumentale et un coup de pied. C’est le code de conduite «naturel» du milieu. Un peu comme si dans la mission de la prison figurait aux yeux de «la sagesse populaire» et de son code coutumier le droit de redresser par la force les enfants déviants. En prison, seuls l’argent - comme dans le cas des gros privés qui tombent -, l’entregent - comme dans le cas des cadres d’entreprise - ou l’esprit de groupe - comme dans le cas des militants islamistes - protègent quelque peu des seuils ultimes du régime dégradant en vigueur.

Tous les trafics sont de fait tolérés en prison. Car rien de ce que doit garantir l’Etat ne l’est. La bouffe est immangeable, la literie se résume à une paillasse et une couverture en hiver, la couverture médicale est dérisoire et l’accès au savoir et à la culture interdit à la majorité des «délinquants». Les cadres du secteur public et les militants politiques - sauf les islamistes durant les années de guerre - ont toujours été traités avec quelques faveurs durant leur détention. De sorte que jamais vraiment ils n’ont pu se rendre tout à fait témoins et solidaires du terrible sort des «droits communs». Des cohortes d’élites politiques et intellectuelles ont fréquenté les prisons de la République depuis l’indépendance sans pouvoir sortir le régime carcéral de son anachronisme scandaleux pour la personne humaine. La pudeur normative a joué en faveur du silence. Conséquence, la prison algérienne est restée pré-coloniale dans un pays qui a pompeusement déplacé la guillotine de Barberousse au musée du Moudjahid.

Mon plus grand traumatisme de détention est une inexpugnable injustice. En 1981, nous avons côtoyé les cinq jeunes d’El-Biar qui avaient été accusés de l’assassinat du miniaturiste Mohamed Racim et de son épouse. Ils étaient là depuis 3 ans déjà et ne seront jugés que trois autres années plus tard, en mai 84, pour être bien sûr acquittés. Six ans pour rien. Là aussi c’est une marque de fabrique. Les prisons regorgent de faux détenus préventifs. Des gens qui auraient dû attendre leur procès en liberté. En 1998, j’ai retrouvé à Serkadji un jeune intellectuel islamiste de Diar El-Mahçoul qui attendait de finir son instruction depuis 2 ans. Libéré en 1995 après une peine de 3 ans pour complicité de terrorisme, il était à nouveau arrêté chez lui par la police l’année suivante. Elle l’a accusé d’avoir fait des fetwas pour des groupes armés à Alger. Comme le dossier était vide, le juge a préféré, plutôt que de lui rendre sa liberté, «le protéger en le gardant en prison, pour gagner du temps» en attendant que quelque chose arrive d’en haut. En prison, les détenus parlent moins de leurs conditions de vie que de la lourdeur de la machine judiciaire qui met tant de temps à boucler une instruction, à enrôler une affaire.

Le système judiciaire adore jouer du mandat de dépôt pour ensuite plancher tranquillement sur le dossier d’instruction. Un syndrome atavique de l’Oukase qui met sous écrou la Cité afin que le Prince trouve le temps de réfléchir au sort prochain de ses sujets qui posent problème.

Le régime carcéral algérien est intolérable. Au quarantième anniversaire de l’indépendance, il appartient aussi aux moudjahidine enfin de le dire. Eux qui ont connu de si dures détentions du temps de la France coloniale et qui ne veulent pas au soir de leur vie s’avouer que l’Algérie est encore plus inhumaine avec ses propres détenus. Quant à ceux qui se sont plus préoccupés du destin électoral de Ahmed Ouyahia que de la détresse des détenus durant cette poignante mutinerie du désespoir, oui, il y a matière à démissionner - mille fois - pour un ministre de la Justice qui se respecte. Dans son cas en particulier, il est dérisoire de l’énoncer, vu le chaos perpétuel qu’il laisse dans son sillage depuis tant d’années.

   
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