Reporters sans frontières, 5 février 2001

Cinq journalistes "disparus" :

Aucune enquête sérieuse menée

Les forces de sécurité impliquées dans trois cas

Environ 7 000 personnes sont aujourd'hui portées "disparues" en Algérie, selon les associations algériennes de défense des droits de l'homme. Parmi eux, cinq journalistes, Aziz Bouabdallah, Kaddour Bousselham, Mohamed Hassaïne, Djamil Fahassi et Salah Kitouni, ont "disparu" entre 1994 et 1997. Une délégation de Reporters sans frontières s'est rendue, du 14 au 19 janvier, en mission en Algérie pour enquêter sur ces cinq cas. Il est ressorti de ce travail d'investigation qu'aucune enquête sérieuse n'a été menée et que, dans trois cas, les forces de sécurité sont impliquées.

Au regard des nouveaux éléments d'information en sa possession, Reporters sans frontières peut affirmer que ces cinq journalistes ont bien été arrêtés ou enlevés. Kaddour Bousselham et Mohamed Hassaïne ont été enlevés par des groupes armés islamistes et, selon plusieurs témoignages, assassinés par des membres de ces mêmes groupes. Aziz Bouabdallah a été arrêté à son domicile par des policiers en civil. Djamil Fahassi a été enlevé en pleine rue par des hommes en civil dont tout indique qu'ils appartenaient aux forces de sécurité. Quant à Salah Kitouni, suite à une convocation, il s'est présenté au commissariat de Constantine avant d'être remis, selon un procès-verbal officiel, à la 5e région militaire. Pour ces trois journalistes, il ne fait donc aucun doute que les autorités portent toute la responsabilité de leur "disparition". Tout laisse penser que les sensibilités politiques de deux de ces journalistes - Djamil Fahassi et Salah Kitouni - sont à l'origine de leur "disparition". On leur reprochait leur sympathie pour les thèses islamistes.

Les investigations menées par Reporters sans frontières mettent en évidence que, dans les cas de ces cinq journalistes, aucune enquête sérieuse n'a été menée pour identifier les responsables de ces "disparitions" et ainsi, soulager la douleur des familles. Par ailleurs, le refus des autorités de recevoir la délégation de Reporters sans frontières atteste de l'indifférence des pouvoirs publics à l'égard de ce dossier. Une attitude qui vient corroborer les témoignages de plusieurs familles qui ne cessent de dénoncer le "mépris" des autorités, politiques comme judiciaires, à leur égard. De plus, tout au long de son enquête, la délégation de Reporters sans frontières a pu prendre la mesure du climat d'insécurité et de peur dans lequel vivent des proches des journalistes "disparus". De nombreux témoins, parmi les familles ou les collègues de certains des journalistes "disparus", ont soit requis l'anonymat, soit refusé de parler de peur des conséquences.

Dans son rapport de mission, Reporters sans frontières demande aux autorités algériennes que des enquêtes exhaustives et indépendantes soient menées sur chaque journaliste "disparu" et que leur famille soit informée du résultat de ces investigations.

L'organisation demande également au Parlement européen d'envoyer en Algérie une mission chargée de rencontrer les responsables politiques, les familles, les proches et les avocats des "disparus", et notamment des cinq journalistes cités dans ce rapport, ainsi que les organisations locales de défense des droits de l'homme.

Enfin, dans le cadre de l'accord de partenariat euro-méditerranéen, Reporters sans frontières invite la Commission européenne à prendre en compte les atteintes aux droits de l'homme et notamment la question des "disparus", dans le cadre des négociations en cours avec l'Algérie en vue d'un accord d'association entre ce pays et les Quinze. En effet, en adoptant, en novembre 1995, la Déclaration de Barcelone, l'Algérie s'est engagée à respecter les droits de l'homme et les libertés fondamentales.


Parallèlement à ce travail d'investigation, Reporters sans frontières a proposé à la presse algérienne d'accueillir une campagne de sensibilisation sur ces journalistes. Seuls deux journaux, au 19 janvier, avaient publié cette campagne.

L'intégralité du rapport sera disponible en français, anglais, arabe et espagnol sur sur le site de RSF : www.rsf.fr

Pour tout renseignement complémentaire, veuillez contacter Virginie Locussol au (33) 1 44 83 84 84

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Cinq journalistes " disparus " :

Aucune enquête sérieuse menée

Les forces de sécurité impliquées dans trois cas

" Mais qui en parle ? Qui oserait ? La peur tue, la parole exécute l'expression libre et muselle les langues.
Motus et bouche cousue : l'omerta, c'est l'assurance-vie "
Djamil Fahassi, " disparu " le 6 mai 1995

 

Entre 1994 et 1997, cinq journalistes ont " disparu " en Algérie : Aziz Bouabdallah, Kaddour Bousselham, Djamil Fahassi, Mohamed Hassaïne et Salah Kitouni. On est toujours sans nouvelles d'eux. Environ 7 000 personnes sont aujourd'hui portées " disparues " en Algérie, selon les associations algériennes de défense des droits de l'homme. Amnesty International a reçu des informations concernant environ 4 000 cas depuis 1994. Le ministère algérien de la Justice a reçu 3 019 plaintes pour " disparition ". Selon les autorités, 1 146 cas auraient été élucidés. De son côté, l'Observatoire national des droits de l'homme (ONDH, gouvernemental) explique qu'il a reçu environ 4 150 déclarations de " disparition " qui ont été transmis, pour la plupart, aux forces de sécurité. Ces dernières auraient répondu à propos de plus de 2 000 cas, souvent avec plus d'un an de retard.

Une première délégation de Reporters sans frontières, qui s'était rendue en Algérie du 24 au 30 juin 2000, avait recueilli des témoignages sur les cas de ces cinq journalistes " disparus ". L'organisation avait alors conclu : " Deux d'entre eux ont été [enlevés] par des groupes armés islamistes. Pour les trois autres, différents éléments permettent de penser, dans l'attente d'enquêtes approfondies, qu'ils ont été enlevés par des individus appartenant aux forces de sécurité. "

Une nouvelle mission de Reporters sans frontières est retournée en Algérie, du 14 au 19 janvier 2001, pour mener de nouvelles investigations sur ces cinq " disparitions ". Tous les éléments recueillis confirment que, dans trois de ces cas - Aziz Bouabdallah, Djamil Fahassi et Salah Kitouni -, les forces de sécurité sont bien responsables de ces " disparitions ". Or, tout indique qu'aucune enquête en bonne et due forme n'a été menée sur ces affaires. Il existe pourtant des témoignages attestant que ces personnes ont été enlevées par des membres des services de sécurité. Malgré les preuves disponibles, et bien que les autorités en aient l'obligation aux termes du droit algérien, des investigations sérieuses n'ont pas été menées.

A l'occasion de cette mission en Algérie, Reporters sans frontières a proposé aux journaux algériens, privés comme publics, francophones comme arabophones, de diffuser une campagne d'information sous la forme de deux visuels, avec les textes suivants : " Pour cinq familles de journalistes en Algérie, il y a pire que d'avoir perdu un être cher : ne pas savoir si elles l'ont perdu / En Algérie, cinq journalistes sont portés disparus. Mais où en sont les enquêtes ? " (Ces deux visuels figurent en fin du rapport). Au 19 janvier, date du départ de la mission, sur les vingt-huit journaux contactés, cinq d'entre eux avaient diffusé ou s'étaient engagés à diffuser cette campagne (L'Authentique, Le Jeune Indépendant, Le Matin, La Nation et El Youm).

Malgré ses demandes, la délégation de Reporters sans frontières n'a été reçue par aucun responsable du ministère de la Justice, ni par le procureur de la République de Constantine.

Aziz Bouabdallah

Né en 1974, Aziz Bouabdallah a fait des études de droit à l'université de Ben Aknoun à Alger. Il travaillait depuis 1996 pour le quotidien El-Alam Es-Siyassi, aujourd'hui disparu. Aziz Bouabdallah signait sous le pseudonyme d'Aziz Idriss.

La famille Bouabdallah vit dans le quartier de Chevalley, à Alger, où se situe l'école supérieure de police de Châteauneuf. Elle réside dans la cité des Mudjahidin, " hautement sécurisée ", de nombreux policiers et militaires y habitant.

Le 12 avril 1997, à 23h30, on sonne au domicile d'Aziz Bouabdallah. Une voix ordonne : " Police, ouvrez ! " Deux hommes " très bien habillés, en civil, comme des membres de la sécurité militaire " selon la famille, pénètrent dans l'appartement. L'un d'eux pointe son pistolet à double canon sur la tempe du père d'Aziz. Le journaliste, qui se trouve alors dans la cuisine, sort dans le couloir où se tiennent les deux hommes ainsi que son père, sa mère et sa s¦ur. " Vous êtes bien Aziz Bouabdallah ? " Il acquiesce. " Viens avec nous. " Le journaliste se rend alors dans une chambre pour chercher un manteau : il est seulement habillé d'un pyjama et d'une paire de tongues. Pendant ce temps, les deux hommes enferment son père dans une chambre, sa mère et sa s¦ur sont retenues dans le salon. Lorsque les deux hommes quittent l'appartement, tous les membres de la famille se précipitent à la fenêtre : Aziz Bouabdallah, et quatre hommes se dirigent vers une voiture, garée à une trentaine de mètres de l'immeuble, qui démarre en trombe. " C'est la dernière fois qu'on l'a vu ", explique son père. Dès le lendemain, les parents du journaliste portent plainte à la Brigade mobile de la police judiciaire (BMPJ) de Bouzareah puis à la police judiciaire.

La tante d'Aziz Bouabdallah apprend la nouvelle deux jours plus tard. Elle explique alors à son frère qu'elle connaît un capitaine. Elle se propose d'aller le voir et de lui demander de les aider à localiser Aziz. Contacté, l'officier affirme qu'il est le responsable de " l'opération " et, lors d'une rencontre avec la famille, il explique qu'Aziz Bouabdallah " n'a rien fait. Il a simplement écrit un article diffamatoire ". Il ajoute : " Il a passé de très mauvais moments, mais je vais le faire remonter du sous-sol et il sera bien traité. " Deux semaines plus tard, ce capitaine du Département de renseignement et de sécurité (DRS) se rend chez la famille Bouabdallah. Il leur explique : " Votre fils n'a rien fait mais ils le soupçonnent. " Le capitaine répète qu'" il a passé de très mauvais moments " mais ajoute : " Je l'ai retiré du sous-sol. Il est avec moi. Il mange ce que je mange. Il dort dans un lit de camp. " Il précise qu'il a assisté à l'interrogatoire. Trois semaines plus tard, la belle-s¦ur de Mme Bouabdallah demande à celle-ci de préparer du linge pour Aziz. Un sac contenant quelques habits, une paire de chaussures et des friandises lui est remis. Trois jours après, la belle-s¦ur de Mme Bouabdallah ramène le sac. Les vêtements n'y sont plus mais il reste la paire de chaussures et les friandises. Elle explique que la nourriture n'est pas autorisée. Une vingtaine de jours plus tard, le capitaine retourne chez les Bouabdallah. Il change de ton et nuance ses promesses : " S'il n'a rien fait, je le relâche. Mais s'il a fait quelque chose, je ne le raterai pas ". Dans les semaines qui suivent, la famille tentera en vain de contacter à nouveau le capitaine. On leur répond qu'il est " trop occupé ". Un jour, pressé par le cousin d'Aziz, il rétorque : " Ne me parle plus de ton cousin ! " La tante d'Aziz Bouabdallah a toujours refusé de donner le nom de famille du capitaine qui se faisait appeler " Rafik ". Depuis, M. Bouabdallah n'a plus aucun contact avec sa s¦ur.

Le 19 avril 1997, la s¦ur d'un ami d'Aziz Bouabdallah, qui a été arrêté puis libéré deux jours plus tôt, explique à la mère du journaliste : " Ne vous inquiétez pas, votre fils se trouve à la prison de Ben Aknoun. Il va être bientôt relâché. " Sept mois plus tard, cet ami lui confirmera qu'il était bien détenu avec Aziz Bouabdallah dans cette prison.

Quelques jours après l'enlèvement, le quotidien El Watan écrit que ce sont bien les " services de police " qui ont interpellé le journaliste : " Nous croyons savoir, de sources policières, que sa détention répond aux besoins d'une enquête judiciaire menée à cet effet. Après plusieurs jours passés dans les locaux des services de police, Aziz Bouabdallah devrait être relâché au plus tard aujourd'hui. " Dans son édition du 19 avril 1997, la version change : El Watan se déclare désormais " préoccupé par la disparition de notre confrère ". Selon un journaliste bien informé auprès de la sécurité militaire, le colonel Hadj Zoubir, directeur du centre de contrôle et de documentation, aurait donné des instructions à l'auteur du second article - qui n'est pas signé - pour qu'il revienne sur les premières affirmations du journal.

Selon l'ONDH, la gendarmerie nationale a affirmé que le journaliste " a été enlevé par un groupe armé non identifié de quatre hommes ". Les multiples démarches des parents d'Aziz Bouabdallah ont abouti, le 20 mai 2000, à un non-lieu prononcé par le tribunal d'Alger. La famille a fait appel devant la chambre d'accusation d'Alger. Le 27 juin, les services du ministère des Affaires étrangères ont informé la délégation de Reporters sans frontières que la chambre d'accusation avait annulé ce non-lieu. Le 30 septembre 2000, la famille reçoit un deuxième avis de non-lieu d'une autre chambre et émanant d'un autre juge d'instruction. Selon l'avocat de la famille, Me Khalili, " ces deux non-lieux rendus par deux chambres différentes démontrent bien que c'est la pagaille ". Un des deux juges d'instruction s'est même déclaré très étonné que l'affaire soit entre les mains de deux juges en même temps. Me Khalili explique que " dans les affaires de disparitions, un non-lieu est équivalent, de fait, à un classement de l'affaire. Le procureur peut alors engager une action dans le but de rendre un jugement constatant une disparition. Et au bout de quatre ans, une procédure peut être engagée pour solliciter un jugement consacrant le décès. "

A ce jour, l'enquête menée par les autorités s'est réduite, selon la famille du journaliste, à cinq ou six interrogatoires des parents d'Aziz par la gendarmerie. Personne d'autre n'aurait été auditionné. Ni ses collègues, ni ses proches, ni ses amis, selon la mère du " disparu ".

Kaddour Bousselham

Correspondant du quotidien public Horizons à Hacine, dans la région de Mascara (ouest du pays), Kaddour Bousselham a été enlevé le 29 octobre 1994. Suite au tremblement de terre d'août 1994 qui a touché la région, Kaddour Bousselham et sa famille avaient été relogés sous une tente, dans un " centre pour sinistrés ". Son épouse était enceinte lorsqu'il a été kidnappé.

Le 29 octobre 1994 au soir, quatre hommes armés se présentent au " centre pour sinistrés ". Ils appellent le journaliste par son prénom et lui expliquent qu'ils ont besoin de lui mais Kaddour Bousselham refuse de les suivre. Les hommes le saisissent, le ligotent puis le jettent dans une voiture.

Selon un témoin, enlevé le même jour et séquestré avec Kaddour Bousselham dans la forêt de Fergoug, ce dernier aurait été pris à partie par ses ravisseurs qui auraient trouvé sur lui des articles qu'il avait rédigés. Ils lui auraient notamment reproché de ne pas écrire sur le Djihad. L'homme détenu avec Kaddour Bousselham parviendra à s'échapper après avoir entendu que les terroristes allaient changer de campement, les forces de sécurité s'apprêtant à lancer une opération de ratissage. Les terroristes auraient décidé de se réfugier dans une zone située sur le mont Stamboul, non loin de la station thermale de Bouhanifia, le quartier général de Zoubir, un émir de la région.

L'émir Mrabet Mouadeb Djamel-Eddine, dit l'émir Farouk, a déclaré, lors de son procès devant une cour d'Oran - qui le condamnera à la prison à perpétuité en 1998 -, que Kaddour Bousselham avait été égorgé par Zoubir. Selon Farouk, son corps aurait été enterré, avec d'autres, sur le mont Stamboul. Zoubir, la seule personne capable de localiser le lieu où aurait été enseveli le journaliste, aurait été abattu, quelque temps plus tard, par les forces de sécurité.

Selon les services du ministère de la Justice, une information judiciaire a été ouverte le 27 novembre 1994. Elle a débouché sur un non-lieu, prononcé le 18 février 1995.

Djamil Fahassi

Journaliste pour la Chaîne 3 de la radio d'Etat, un programme en français, Djamil Fahassi est traduit, le 16 décembre 1991, devant le tribunal militaire de Blida. Il est accusé de " diffamation ", " atteinte à corps constitué " et " diffusion d'informations tendancieuses portant atteinte à la sûreté de l'Etat et à l'unité nationale ". On lui reproche un article, publié dans El Forkane, hebdomadaire francophone du Front islamique du salut (FIS), intitulé " Beni Mered, la barbarie est passée par là " sur la répression d'une manifestation du FIS par l'armée. Il est condamné, le 1er janvier 1992, à un an de prison avec sursis. Il a déjà passé six mois en détention.

Le 17 février 1992, il est convoqué à la gendarmerie pour interrogatoire. Pendant plus d'un mois, on sera sans nouvelles de lui. Lors d'une réunion de l'Association des journalistes algériens (AJA), en février, un débat houleux oppose ceux qui veulent soutenir le journaliste et ceux qui déclarent qu'il n'est pas question de " prendre la défense d'un intégriste islamiste qui n'a que ce qu'il mérite ". Au terme d'une longue discussion, il est décidé de demander des explications au ministre de la Culture et de la Communication. Celui-ci explique alors que le journaliste est incarcéré au centre de sûreté d'Aïn Salah, l'un des centres de détention pour islamistes du Sahara. Djamil Fahassi ne refait surface que le 29 mars 1992, date à laquelle la radio nationale annonce sa libération. " A son retour, Djamil est à nouveau sous pression " raconte un ancien collègue qui précise que le journaliste était victime d'un véritable harcèlement psychologique de la part du rédacteur en chef de l'époque, Chadli Boufaroua. " Evidemment, il lui reprochait d'être un sympatisant du FIS. Mais Djamil ne s'en cachait pas, même s'il restait discret. Djamil assumait simplement ses opinions ", ajoute l'ancien collaborateur de Djamil. Petit à petit, le journaliste est marginalisé au sein de sa rédaction. Au mois d'avril 1995, il prend un congé sans solde de six mois. Il tentera alors, en vain, de se rendre en Allemagne chez son frère. L'invitation dont il a besoin ne parviendra qu'après sa " disparition ". " Notre courrier était bloqué " affirme aujourd'hui son épouse.

Le 6 mai 1995, comme plusieurs fois par semaine, Djamil Fahassi se rend chez un ami, restaurateur dans le quartier d'El Harrach, à Alger. Le journaliste y va à pied : son domicile n'est pas très loin. Le restaurant est situé rue Nourreddin Houmiri, à environ 100 mètres de la prison d'El Harrach. Djamil Fahassi arrive sur les lieux aux environs de midi. Vers 14 heures, son ami lui demande s'il veut l'accompagner acheter un mouton. Djamil s'excuse : il doit aller s'occuper de son bébé à la maison. Il quittera le restaurant une heure plus tard. A l'angle de la rue Nourreddin Houmiri, deux hommes en civil sortent d'une Peugeot 205 et le forcent à monter dans leur véhicule. Selon des témoins, la voiture l'attendait depuis plusieurs heures. Toujours selon ces mêmes personnes, le véhicule a pu franchir, sans difficulté, un barrage de police, situé tout près de la prison d'El Harrach. D'autres habitants du quartier affirment que le journaliste était suivi depuis plusieurs jours.

Le lendemain, son épouse porte plainte auprès du commissariat. Elle contacte l'Agence France-Presse pour l'informer de la disparition. Suite à une dépêche de l'agence, la direction de la radio appelle Mme Fahassi et lui demande pourquoi elle fait tant de " tapage médiatique ".

Le 10 octobre 1995, le quotidien Horizons affirme que Djamil Fahassi est vivant et qu'" il coule des jours heureux de l'autre côté de la Méditerranée " : une journaliste de la Chaîne 3 affirme que Djamil a appelé la rédaction, sans se présenter, mais qu'elle a reconnu sa voix. Il lui aurait affirmé qu'il ne fallait plus le chercher. Selon un ancien collègue, " la thèse du départ à l'étranger ne tient pas debout. Djamil, à ce moment-là, n'avait pas d'argent. Il était en congé sans solde. Il était contraint de piger. Et puis il était complètement gaga de sa petite fille et pour rien au monde il ne l'aurait quittée. " La dernière pige de Djamil Fahassi est parue dans l'hebdomadaire La Nation, après sa " disparition ". L'article intitulé " La mort pour mériter la paix " était consacré à la question des " disparus ".

L'épouse de Djamil Fahassi est convoquée, en mai, une première fois, par le commissariat de son quartier, à la suite du dépôt d'une plainte auprès du procureur. Elle sera convoquée à nouveau après qu'Amnesty International a adressé une demande d'information à l'ONDH. Et la gendarmerie d'El-Harrach entendra Mme Fahassi à deux reprises : une première fois en 1998 et une seconde, en août 2000, à la suite d'une mission de Reporters sans frontières. Ces interrogatoires ne durent pas plus d'une heure. Aucun autre membre de la famille du journaliste, aucun de ses amis, aucun de ses collègues de travail ne sera entendu dans le cadre de l'enquête.

Pourtant, selon le ministère de la Justice, cette affaire a donné lieu à une enquête préliminaire et serait en cours d'instruction devant le tribunal d'Alger. Pour l'ONDH, citant la gendarmerie nationale, Djamil Fahassi n'a fait l'objet " ni d'une interpellation, ni d'une arrestation ". Seuls éléments nouveaux depuis sa " disparition " : une semaine après l'enlèvement du journaliste, son épouse reçoit un appel téléphonique d'un homme qui affirme avoir été détenu avec Djamil (elle affirme que son interlocuteur lui a donné des détails sur sa vie privée que seul son mari pouvait connaître). En juillet 1995, l'hebdomadaire La Nation reçoit une lettre anonyme qui explique que Djamil Fahassi a été vu, à plusieurs reprises, et " très récemment " au centre de détention de Châteauneuf. Enfin, en juillet 1999, un ancien prisonnier affirme à une amie de la famille qu'" en 1997, [il était] avec le journaliste Djamil Fahassi de la Chaîne 3 en prison ".


Mohamed Hassaïne
Correspondant local du quotidien Alger Républicain, Mohamed Hassaïne est enlevé le 28 février 1994, aux environs de 7h30, à la sortie de son domicile à Larbatache (wilaya de Boumerdès), alors qu'il se rend à son travail. Selon les témoignages de ses proches et de sa famille, les quatre hommes qui ont enlevé Mohamed Hassaïne appartiendraient à des groupes armés islamistes. Des " repentis " affirment qu'il a été assassiné, le jour de son enlèvement.

Le 28 février 2000, une plaque à la mémoire de Mohamed Hassaïne a été apposée sur les murs de la clinique de la maternité de Larbatache. Cette cérémonie s'est déroulée en présence de sa veuve et de ses trois enfants ainsi que certains de ses amis, des élus locaux et la présidente de l'Association des familles de journalistes victimes du terrorisme.

Salah Kitouni

Après sa scolarité à Constantine, Salah Kitouni fait des études de sciences politiques à l'université de Ben Aknoun d'Alger. Ayant obtenu sa licence en 1983, il effectue son service militaire à Blida puis à Moulieh. Il est ensuite officier de réserve. En 1985, il entre au quotidien gouvernemental arabophone Al Nasr, dont il devient le responsable de la rubrique politique. Il quitte ce journal en 1990. En décembre de la même année, il crée, à Constantine, avec un ami, un hebdomadaire arabophone de sensibilité islamiste, El Nour. Le journal sera saisi à deux reprises. Salah Kitouni est en charge de la rubrique politique. En octobre 1992, il apprend par la radio que son journal est suspendu par le ministère de la Communication. Un an plus tard, il reçoit l'avis officiel de fermeture. En 1994, il travaillera quelques mois pour l'hebdomadaire Al Hilal.

Le 1er juillet 1996, trois policiers en civil se présentent au domicile de Salah Kitouni et demandent à le voir. Celui-ci est à Alger. Le lendemain, deux policiers se rendent, cette fois, au domicile de ses beaux-parents où séjourne son épouse lorsque Salah part en voyage. Ils demandent encore une fois à rencontrer le journaliste. Sa femme leur répond qu'il est toujours à Alger. Le soir même, Mme Kitouni informe son mari par téléphone de la visite des policiers. Il décide alors de rentrer dès le lendemain à Constantine. Le 3 juillet, le journaliste se présente au commissariat pour voir ce qu'on lui veut. Après une garde à vue de trois jours, pendant laquelle il est longuement interrogé, il est libéré le 6 juillet, avec en poche, une nouvelle convocation pour le 9 juillet. Mais de retour chez lui, Salah Kitouni rassure sa famille : " Ce n'était qu'un interrogatoire, tout va bien. " Le 9, il retourne au commissariat. Le lendemain, deux policiers se présentent, en compagnie de Salah, au domicile de sa belle-famille, pour récupérer des " documents ". Ce dernier a tout juste le temps de rassurer sa femme et ses beaux-parents : "N'ayez pas peur, tout ira bien. " Depuis, sa famille est sans nouvelles.

Au bout d'une dizaine de jours (la loi algérienne prévoit qu'une garde à vue ne peut excéder douze jours), la mère de Salah se rend au commissariat pour prendre des nouvelles de son fils. Elle y retournera à de multiples reprises. On lui donne toujours la même réponse : " Il n'est pas ici. " Le 10 août 1996, elle écrit au procureur de la République pour porter plainte. En 1997, lors d'une convocation au commissariat, une secrétaire lui remet un procès-verbal daté du 29 mars de cette même année, qui mentionne : " Kitouni Salah, né le 23 mars 1955 à Constantine, fils de Farhat, a été arrêté par nos services, et a été remis au Centre territorial de recherches et d'investigations de la 5e région militaire en date du 19 juillet 1996 ". La mère du journaliste adresse alors à la direction de la 5e région militaire deux lettres, en date du 15 avril et du 30 décembre 1997. Elle ne recevra aucune réponse. Pas plus qu'aux lettres adressées à l'ONDH, au médiateur de la République au début de l'année 1998, et au chef de l'Etat, les 17 mai et 29 juillet 1999. Du côté de la presse, il faudra attendre le 29 juillet 1999 pour qu'un journal s'intéresse à l'affaire Kitouni : Ech Chourouk publie une lettre de la famille Kitouni dans la rubrique " courrier des lecteurs ".

En août 2000, un mois après une mission de Reporters sans frontières en Algérie et la publication d'un rapport exposant, pour la première fois, le cas de Salah Kitouni, la mère et l'épouse du journaliste sont convoquées à la gendarmerie. Au terme d'une demi-heure d'interrogatoire, un gendarme déclare qu'il les tiendra au courant.

A Constantine, deux autres familles de " disparus " sont dans le même cas de figure que la famille Kitouni : elles disposent, elles aussi, d'une preuve formelle de l'arrestation et de la détention de leurs proches. A la connaissance de Reporters sans frontières, ce sont les seuls cas en Algérie. Pour ces trois " affaires ", c'est le même officier de police, du nom de Salim Abdennour, qui a signé le procès-verbal. Pour la famille Kitouni, celui-ci est daté du 29 mars 1997. Pour les familles Saker et Aoubdia, il est daté du 27 février 1997. Arrêtés à Constantine en 1994, Salah Saker et Brahim Aoubdia ont été également transférés, selon les procès-verbaux, à la 5e région militaire. Leurs familles n'ont reçu aucune réponse aux nombreuses lettres adressées aux autorités algériennes.

Selon l'avocat de la famille de Salah Kitouni, l'arrestation du journaliste ne repose sur rien : " S'il avait quelque chose à se reprocher, il ne se serait pas présenté de lui-même au commissariat, à son retour d'Alger. Et surtout, il ne se serait pas rendu à la nouvelle convocation, le 9 juillet. "

Conclusion et recommandations

Tout au long de son enquête, la délégation de Reporters sans frontières a pu prendre la mesure du climat d'insécurité et de peur dans lequel vivent des proches et certaines familles des journalistes " disparus ". Ces dernières se disent suivies et pensent que leur téléphone est placé sur écoutes. De son côté, la délégation de Reporters sans frontières a été suivie en permanence par des voitures banalisées à Alger comme à Constantine. Cette surveillance n'a pu que contribuer à accentuer la pression sur toutes les personnes susceptibles d'apporter des informations sur les cas de ces " disparus ". De nombreux témoins, parmi les proches ou les collègues de certains des journalistes " disparus ", ont soit requis l'anonymat, soit refusé de parler de peur des conséquences. " Si je parle, c'est toute ma famille qui sera en danger ", " mais qu'est-ce que vous voulez que je vous dise ? On est terrorisé ", " si je témoigne, je risque de perdre mon emploi ", " si vous citez mon nom, je risque gros ", ont-ils déclaré à la délégation.

Les investigations menées par Reporters sans frontières mettent en évidence que dans les cas de trois journalistes - Aziz Bouabdallah, Djamil Fahassi et Salah Kitouni - la justice algérienne ne s'est intéressée à ces affaires que sous la pression des organisations nationales et internationales de défense des droits de l'homme. La gendarmerie, la police ou les magistrats en charge de ces dossiers ne se sont manifestés qu'à la veille ou au lendemain des interventions ou des visites sur place de ces organisations. Aucune enquête sérieuse n'a été menée pour identifier les responsables de ces " disparitions " et ainsi, soulager la douleur des familles. Par ailleurs, le refus des autorités de recevoir la délégation de Reporters sans frontières atteste de l'indifférence des pouvoirs publics à l'égard du dossier des " disparus ". Une attitude qui vient corroborer les témoignages de plusieurs familles qui ne cessent de dénoncer le " mépris " des autorités, politiques comme judiciaires, à leur égard.

Au terme de cette deuxième mission en Algérie en neuf mois, et au regard des nouveaux éléments d'information en sa possession, Reporters sans frontières peut affirmer que ces cinq journalistes ont bien été arrêtés ou enlevés. Kaddour Bousselham et Mohamed Hassaïne ont été enlevés par des groupes armés islamistes et, selon plusieurs témoignages, assassinés par des membres de ces mêmes groupes. Aziz Bouabdallah a été arrêté à son domicile par des policiers en civil. Djamil Fahassi a été enlevé en pleine rue par des hommes en civil dont tout indique qu'ils appartenaient aux forces de sécurité. Quant à Salah Kitouni, suite à une convocation, il s'est présenté au commissariat de Constantine avant d'être remis, selon un procès-verbal officiel, à la 5e région militaire. Pour ces trois journalistes, il ne fait donc aucun doute que les autorités portent toute la responsabilité de leur " disparition ". Tout laisse penser que les sensibilités politiques de deux de ces journalistes - Djamil Fahassi et Salah Kitouni - sont à l'origine de leur " disparition ". On leur reprochait leur sympathie pour les thèses islamistes.

Reporters sans frontières rappelle aux autorités algériennes que l'Algérie, en tant que membre des Nations unies, est tenue de se conformer à la Déclaration sur la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées, adoptée le 18 décembre 1992 par l'Assemblée générale des Nations unies. Dans son article 13, cette déclaration précise que " lorsqu'il existe des raisons de croire qu'une personne a été victime d'une disparition forcée, l'Etat défère sans délai l'affaire [aux autorités judiciaires] pour qu'[elles ouvrent] une enquête, même si aucune plainte n'a été officiellement déposée. Cette enquête ne saurait être limitée ou entravée par quelque mesure que ce soit. " Cette Déclaration ajoute que " tout Etat veille à ce que l'autorité compétente dispose des pouvoirs et des ressources nécessaires pour mener l'enquête à bien, y compris les pouvoirs nécessaires pour obliger les témoins à comparaître et obtenir la production des pièces pertinentes ainsi que pour procéder immédiatement à une visite sur les lieux. " Le moins que l'on puisse dire, c'est que les autorités algériennes ne respectent ni l'esprit ni la lettre de cette Déclaration.

Pour savoir ce que sont devenus les cinq journalistes " disparus ", de véritables enquêtes doivent être menées par les autorités qui disposent de tous les moyens nécessaires. Reporters sans frontières dénonce non seulement la passivité, mais également la mauvaise volonté des pouvoirs publics dans ces affaires. Contre l'évidence des faits, les autorités algériennes nient toute responsabilité dans la disparition de trois d'entre eux : Aziz Bouabdallah, Djamil Fahassi et Salah Kitouni. Dans ces conditions, l'organisation demande aux autorités algériennes que des enquêtes exhaustives et indépendantes soient menées sur chaque journaliste " disparu " et que leur famille soit informée du résultat de ces investigations.

Reporters sans frontières demande aux autorités algériennes qu'elles collaborent avec le groupe de travail des Nations unies sur " les disparitions forcées " ainsi qu'avec les organisations internationales non gouvernementales.

Reporters sans frontières demande au Parlement européen d'envoyer en Algérie une mission chargée de rencontrer les responsables politiques, les familles, les proches et les avocats des " disparus ", et notamment des cinq journalistes cités dans ce rapport, ainsi que les organisations locales de défense des droits de l'homme.

Enfin, dans le cadre de l'accord de partenariat euro-méditerranéen, Reporters sans frontières invite la Commission européenne à prendre en compte les atteintes aux droits de l'homme et notamment la question des " disparus ", dans le cadre des négociations en cours avec l'Algérie en vue d'un accord d'association entre ce pays et les Quinze. En effet, en adoptant, en novembre 1995, la Déclaration de Barcelone, l'Algérie s'est engagée à respecter les droits de l'homme et les libertés fondamentales.
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La mort pour mériter la paix

Par Djamel Benomar (pseudonyme de Djamil Fahassi)
La Nation n°102 du 6 au 12 juin 1995

Deux mères, deux Algériennes pleurent leur mort !
Le drame est unique. Il est algérien. La souffrance est une. Elle est algérienne. Mais sur terre, les morts (paraît-il) ne se ressemblent plus Š même si la nationalité des trépassés est la même. Le conflit algéro-algérien en a décidé ainsi ! La raison a été décalée. Puis filtrée Š
La mort officielle fait infailliblement l'objet d'un culte médiatique élevé au rang de panégyrique dont la victime elle-même frémirait. Les parents, consumés par la douleur, comprenaient-ils quelque chose à ce rite mortuaire ? Leur fils en état de vie est irremplaçable. La défaite de la mort n'a aucun prix. La vie on y tient toujours.
Même chez ceux qui, terrassés par la douleur de la perte cruelle d'une vie, pleurent dans le silence, cachent leurs larmes, puisqu'ils sont supposés ne pas en avoir, et ne pas mériter la solidarité, les condoléances et le partage social de la souffrance. Ils pleurent leur mort dans l'indifférence absolue. Ils sont interdits de publicité. Qui s'en soucie ?
C'est, à ne pas trop pousser l'exagération, un pavillon de cancéreux !
Une mère de Bordj-el-Kiffan, plus d'une année après, ne sait pas si son fils, enlevé du lieu de son travail, est encore en vie. Mais l'oeuvre du temps a ouvert pour son fils une tombe quelque part en Algérie. Dans un coin où la géographie du vivant tente désespérément de découvrir. M.C., enlevé il y a plus d'une année, laisse trois enfants, une femme et une mère gravement malade. Celle-ci scrute, chaque soir, un coin du ciel pour qu'un signe divin, dans son c¦ur, lui fournisse la certitude que son fils est encore en vie et qu'il lui reviendra un jour. L'espoir est permis et, désespérément, on le renouvelle. L'illusion du retour est assez forte. C'est comme la résurrection !
C'est aussi comme la grâce divine. Cette mère a frappé à de nombreuses portes des services de sécurité. Mais aucune nouvelle. Ses trois petits rejetons, eux, sont également impatients de revoir un hypothétique père ! Quelle parole faut-il leur prodiguer pour les rassurer, les tranquilliser et surtout pour leur dire : "Papa sera bientôt de retour !" Mais jusqu'à quand faut-il user de leurres ? Car ils grandiront et demanderont légitimement qui a fait disparaître leur père ? Quelles en sont les raisons ? Pourquoi n'avaient-ils pas les mêmes chances que les autres de grandir à côté de celui qui les a mis au monde ?
Autant de questions sur les véritables dimensions du drame qui serait les semailles d'une moisson de vindicte à ne pas trop laisser s'accumuler ou s'étendre à d'autres espaces où la paix est encore fertilisable !
Les exemples de ce type foisonnent. Mais qui en parle ? Qui oserait ? La peur tue, la parole exécute l'expression libre et muselle les langues. Motus et bouche cousue : l'omerta c'est l'assurance vie !
Est-ce déjà la "ghettoïsation" de toute une douleur dont les murmures sont réprimés par une presse qui entend tout mais ne dit rien ?
Mme M. est déchirée par une indicible blessure. Cinq de ses enfants ont été tués. Ce sont tous, dit-on, des "terroristes". Mais l'un d'entre eux, torturé à mort selon sa mère, n'a été enlevé que parce que ses frères ont pris les armes contre le Pouvoir ! C'est l'amok !
La seule assurance, pour cette femme, c'est qu'ils sont tous morts et enterrés. Un enterrement sans grande pompe, dans un silence de marbre qui interdit, par représailles, aux fils du quartier de se joindre à la procession funèbre.
Ces interdits de publicité (expression grossière) ont vu se dresser devant eux une muraille de l'étouffement et du bâillonnement. Un obstacle que la compassion des autres ne franchira jamais sous peine de Š C'est la pire des tortures que l'on ressent sans rien dire devant l'indifférence de l'histoire prise en otage par une littérature aseptisée à outrance.
L'humanisme, chez nous, dévoyé à coups de censure et de faux montage, est devenu négateur de l'assistance à toute personne endeuillée. Il n'est plus sans exclusive puisqu'il détermine, selon ses néo-promoteurs, les mérites et gloires post-mortem des âmes et voue aux gémonies les intouchables. C'est à ne pas si méprendre la résurgence d'une théosophie orientale avec, pour corollaire, le système des castes déifiées est des âmes impures. Les âmes mortes pour toujours. Celles de la discorde qu'aucun souvenir ne commémorera.
Or, sous terre, les morts se ressemblent et sont égaux devant l'éternel. Toutes les différences fallacieuses entretenues, ici-bas, s'estompent outre-tombe.
Au cimetière d'el-Alia ou ailleurs, des centaines de mères voire des milliers, posent chaque jour un regard interrogateur sur l'extrême abrutissement du drame dont elles ne comprennent ni la trame, ni le sens, ni l'origine.
Peut-on différencier la mère de felten. La souffrance les tiraille toutes les deux et en a fait même une communauté de destin de "souffre-douleur".
La tragédie est à son paroxysme quand elle se joue à huis clos entre gens de conditions sociales modestes que, pourtant, tout réunit et que rien ne sépare.
La paix, impérieusement nécessaire à tout équilibre, faut-il l'hériter seulement lorsque cesse la mécanique du mouvement biologique, lorsque c'est trop tard pour se voir inscrire comme épitaphe "repose en paix" ? A el-Alia ou ailleurs, les morts se ressemblent et reposent en paix. Mais les vivants les combattent ! Parce que, semble-t-il, il n'y a, chez nous, que la mort pour mériter la paix ! Triste ironie du sort ! D.B.

 

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