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Alger se lasse du «vote guignol» Par FLORENCE AUBENAS Libération 16 avril 1999 Alger envoyée spéciale
Bouteflika ou le temps arrêté Avec lui reviennent les effluves de l'ère du parti unique.
Le «choisi», pour ne pas dire l'élu, a donc 63 ans et un parcours taillé moitié lumière, moitié ombre. Ou bien il occupe le devant de la scène, ou bien il se fait invisible. Ou bien il hurle, ou bien il ne dit mot. Commandant de l'Armée de libération nationale (Aln) pendant la guerre d'indépendance, il fait partie de cette génération qui passe, à l'âge de 20 ans ou presque, du maquis au sommet du nouvel Etat. D'abord ministre des Sports dans le gouvernement Ben Bella, il prend les affaires étrangères sous Boumédiène, portefeuille qu'il garde dix ans. Intime du Président, il semble devoir en être le successeur naturel. En 1979 pourtant, l'armée le sacrifie au profit de Chadli. Et Bouteflika disparaît. Même un procès pour fonds occultes dans le cadre de ses fonctions passées (dont il sort blanchi) n'entame pas un silence distant et ombrageux, qui va durer quinze ans. Spécialiste du dossier pétrolier, pour l'avoir géré pendant la crise de 1973, il devient conseiller privé, circulant entre Genève et les pays du Golfe. Bouteflika ne réapparaîtra plus sur la scène algérienne que dans le rôle qui semble le sien depuis la mort de Boumédiène, celui de «candidat préféré» du système. En 1994, d'abord : cette fois, c'est lui qui refuse le trône au dernier moment, à la stupéfaction des militaires. Ainsi va Bouteflika, à coups de gueule, de portes claquées, de poings qui martèlent. Il revient donc aujourd'hui pour son troisième essai, pareil à lui-même, comme si le temps s'était arrêté à l'ère du parti unique. Il traite les journalistes de «commères de hammam», ponctue ses discours de «Boumédiène, je t'aime» et affiche pour programme de rendre «sa fierté à l'Algérie» En revanche, autour de lui, tout a changé dans un pays à genoux, et misère et violence. Sa position de candidat - et Président- du système lui vaut désormais la méfiance de la rue, tant tout ce qui touche au pouvoir est aujourd'hui discrédité. Une présidence mal partie avant d'avoir commencé Les «parrains» de Bouteflika sont divisés. L'opposition s'est renforcée.
Demande de retrait. «Pour nous, les élections ne seront pas légitimes, la fraude était un coup de force du pouvoir que nous avons refusé», remarquait hier Mouloud Hamrouche à l'unisson des autres candidats et en estimant que Bouteflika «devrait se retirer car les taux officiels de participation sont erronés». Sans aller jusqu'à cette demande de retrait, les premières réactions internationales ne diffèrent guère. Le nouveau chef de l'Etat risque dés lors d'avoir les pires difficultés à s'imposer. Dans un pays où la rue est déjà totalement désabusée et qui connaît une crise économique et sociale sans précédent, le successeur de Liamine Zeroual ne peut même pas espérer bénéficier du préjugé vaguement favorable qui avait entouré l'élection de ce dernier, simplement parce qu'elle avait suscité l'espoir un peu fou, mais vite déçu, qu'elle ramènerait la paix. Il devra au contraire affronter d'emblée une situation politique aussi difficile qu'inédite. Rien ne dit en effet qu'il pourra compter sur le soutien d'une haute hiérarchie militaire déjà très divisée et qui risque de connaître de sérieux règlements de compte après la défaite cuisante que lui a imposé le «groupe des six» en se retirant. En effet, les militaires algériens entendaient prouver à travers ce scrutin qu'ils n'intervenaient plus dans la vie politique. Ils ont démontré très exactement le contraire. Avec le retrait des «six», l'Algérie est non seulement revenue à l'époque du candidat et du parti unique, mais le forcing du commandement militaire pour l'imposer a montré que l'armée détenait bien, aujourd'hui comme hier, les rênes du pouvoir et qu'elle refusait toute «ouverture» démocratique réelle. Reste que si les «décideurs» ne paraissent pas vouloir lâcher du lest, cette attitude est loin de faire l'unanimité au sein d'une institution militaire qui redoute en s'exposant trop sur la scène politique de voir exploser ses contradictions et donc remettre en cause sa cohésion. «Expérience positive». Dès lors, rien n'assure à Bouteflika qu'il pourra compter sur des «parrains» déjà très divisés et qui risquent de se déchirer davantage encore sur les responsabilités de la Bérézina qu'ils ont subie. Face à ces parrains désunis, il devra affronter une opposition représentant réellement les différents courants politiques existant en Algérie. C'est une nouveauté de taille dans un pays où le pouvoir a toujours tout fait pour empêcher les opposants de s'organiser. Si le régime fera tout pour ramener les «six» à la portion congrue, rien ne dit qu'il parviendra à briser l'entente qui s'est établie entre les trois principaux ex-candidats, Hocine Aït-Ahmed, Mouloud Hamrouche et Ahmed Taleb Ibrahimi, qui savent que leur force vient précisément de leur union. «Notre retrait est une expérience positive pour l'Algérie parce que le pouvoir s'est dévoilé et que la coordination dont (nous avons) fait preuve va permettre de mettre au point des actions communes à l'avenir», remarquait hier Taleb Ibrahimi, tandis que Mouloud Hamrouche se félicitait de ce «renforcement du mouvement démocratique». Une situation qui, plus que le taux de participation, serait susceptible d'amener Bouteflika à renoncer. En France, silence officiel Pour la troisième fois en deux semaines, les Etats-Unis ont fait savoir, mercredi soir, que l'élection devait être «crédible». «Nous avons fait savoir clairement que des élections libres et justes étaient un élément décisif du processus de réformes politiques en Algérie», a déclaré un porte-parole du département d'Etat qui réagissait au retrait des six candidats. Washington semble ainsi marquer sa défiance à l'égard de la volonté des autorités d'imposer contre vents et marées leur favori, voire même approuver la démarche des «six». «Nous suivons de près ces élections, et notre intérêt réside toujours dans un processus électoral crédible», a en effet précisé le porte-parole. Ces prises de position répétées des Etats-Unis sur ce scrutin tranchent avec le silence sidéral de la France officielle sur le sujet. Seuls jusqu'ici, les responsables de partis politiques se sont exprimés. Pour François Hollande, le premier secrétaire du Parti socialiste, Abdelaziz Bouteflika ne pourra pas «tirer de ce scrutin une légitimité, même s'il aura l'apparence de la légalité». Parlant d'«occasion perdue» pour l'Algérie, François Hollande a estimé qu'en raison de la «suspicion» sur la régularité du vote, «il fallait reporter le scrutin» et «trouver les conditions» pour que «le candidat élu puisse être un président légitime». «On ne pourra pas en rester là», a poursuivi le leader du PS, en invitant les autorités algériennes à «prendre une initiative politique» au lendemain de l'élection présidentielle. La réaction de l'Internationale socialiste qui «salue l'acte courageux de Hocine Aït-Ahmed et des cinq autres candidats de l'opposition» est à l'unisson. Son président Pierre Mauroy estime qu'«un coup dur vient d'être porté à l'espoir d'un renouveau démocratique qu'avait fait naître la campagne électorale» et «déplore que le président Zeroual n'ait pas reporté un scrutin désormais vidé de son sens et dont les résultats, joués d'avance, sont dépourvus de toute légitimité démocratique». On n'est pas moins sévère chez les Verts où Noël Mamère considère que «c'est encore l'armée qui dirige et encore une fois le peuple algérien qui en sera la victime». Daniel Cohn-Bendit, lui, souhaite que l'on «remette le scrutin» d'hier et que «tout le monde fasse pression sur l'Algérie pour un vrai scrutin démocratique». Même tonalité chez l'ex-chef de la diplomatie, Hervé de Charette, pour qui, «seul candidat, Abdelaziz Bouteflika ne pourra pas se considérer comme le chef légitime de l'Algérie de demain». Et d'ajouter : «Il n'est pas facile d'être élu par la voie démocratique, mais c'est la seule façon d'exercer durablement le pouvoir.».
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