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HASSI
MESSAOUD: PETITES HISTOIRES AUTOUR D'UNE DENATIONALISATION
Par Daïkha
Dridi, Le Quotiden d'Oran, 3 mars 2001
Retour vers le passé.
En 1963, le gouvernement algérien décide de s'impliquer dans la
construction envisagée par les compagnies pétrolières françaises
d'un nouveau pipe-line. Les Français refusent l'intrusion des Algériens,
les Algériens posent une série d'obstacles administratifs pour
les contrarier et finissent par décider de réaliser eux-mêmes
le pipe. "Qu'allez-vous faire avec ce pipe-line, puisque le pétrole
est à nous ? Vous aurez un pipe qui ne servira à rien. Ils s'amusaient
à nous dire ''qu'allez-vous faire avec votre tube ? et nous nous amusions
à leur dire ''nous soufflerons dedans'', la décision de réaliser
ce pipe-line a entraîné la création de Sonatrach",
raconte Belaïd Abdesselam dans le livre-entretiens, Le hasard et l'Histoire.
Le 24 février 1971, les nationalisations des sociétés pétrolières
françaises clôturaient, par ce que le jargon de l'époque
qualifiait d'"acte de vigueur et de vitalité de la nation et de
la révolution", le cycle entamé au lendemain de l'indépendance.
L'Algérie exerçait désormais sa souveraineté sur
toutes les richesses du pays.
Hassi Messaoud du 19 au
22 février 2001. Dans les bases de vie de Sonatrach, les deux bouts de
l'échelle hiérarchique du personnel, chargés des préparatifs
de la célébration du trentième anniversaire de la nationalisation
des hydrocarbures sont pris de frénésie. Les grands patrons de
Sonatrach-Messaoud ont les traits creusés des grands jours. Les chargés
des relations publiques sont déjà exténués, les
professionnels de l'accompagnement, de la sécurité, de la préparation
logistique s'affairent et appréhendent les inévitables impondérables
des grands jours. Des jardiniers plantent de nouveaux palmiers, les manoeuvres
passent les dernières retouches de maçonnerie, les électriciens
refont les installations électriques des salons VIP, où seront
dressés de copieux banquets, les serveurs, les cuisiniers se préparent
aux délires orgiaques des grands jours. Les patrons syndicalistes se
réunissent à tour de bras, dans les salons réservés
aux chakhsiyate, le 24 février est aussi pour l'UGTA un grand jour. Et
entre les deux bouts de cette longue échelle hiérarchique de Sonatrach,
le gros de l'armée des pétroliers, vaque dans une torpeur mécanique
à ses habituelles occupations.
Il y a trente ans, l'Algérie a frappé fort en décidant
de nationaliser les sociétés pétrolières françaises.
La "deuxième fête de l'indépendance" est aujourd'hui
en passe d'être ensevelie sous un "projet de loi sur les hydrocarbures"
qui s'apprête à arracher à Sonatrach l'humus historique
et idéologique de sa création. Cela se fait dans un calme absolu
des esprits, comme hébétés. Sur la carte d'invitation aux
festivités de cette année, il est écrit, sans ironie aucune
: "24 février 71- 24 février 2001... Trente ans. Pour un
nouveau départ".
Pour les hauts cadres de Sonatrach-Messaoud, le projet de loi est "une
très bonne chose" ou n'est "pas encore définitif, ce
ne sont que des articles à débattre et à enrichir".
Le premier commentaire est de M. Heghoug, responsable des ressources humaines,
numéro deux de la zone. Le second commentaire, plus circonspect, celui
de M. Ziada, chef de région, grand patron de Sonatrach-Messaoud. Et si
le premier concède que les peurs sourdes, quoique muettes, qu'a engendrées
ce projet de loi, "sont d'abord dues aux résistances naturelles
face au changement, à l'inconnu", le second préfère
s'en tenir au strict présent, aux défis technologiques et de réduction
des coûts que se doit de relever Sonatrach. Lapsus involontaire ou délibéré,
tous deux continuent à qualifier de "partenaires" les compagnies
pétrolières étrangères à qui ce projet de
loi ouvre la possibilité de venir concurrencer Sonatrach sur l'exploitation
du sous-sol algérien, dans des conditions qui sont loin de privilégier
notre compagnie nationale.
L'effervescence de cette année-là est plus intense encore que
celles des célébrations qui l'ont précédées.
Ce n'est probablement pas seulement parce que l'Algérie a bouclé
le chiffre rond et ronflant de trente ans de souveraineté économique.
C'est aussi peut-être parce qu'il se chuchote partout, que cet anniversaire-là
sera rehaussé de la présence d'un invité très spécial
: le président Abdelaziz Bouteflika.
Nationalisations
: retour vers le point zéro
Dans ce qui
était déjà du temps de CFPA (compagnie française
des pétroles d'Algérie) le bureau du responsable du laboratoire,
ils sont assis face à face.
Ils sont une denrée rare ici. Pourtant ils ne sont pas si âgés,
ils ont à peine 54 ans et 55 ans. Mais eux sont arrivés à
Hassi Messaoud en 1969-70, embauchés par les sociétés françaises
dans le cadre de "l'algérianisation du recrutement" exigée
par l'Algérie au lendemain des accords d'Evian. Leurs souvenirs de la
nationalisation de 1971 ne sont teintés d'aucune grandiloquence, et il
n'y a pas trace de rancune non plus dans le récit qu'ils font de leurs
débuts aux côtés des pétroliers français,
juste de la nostalgie. De la nostalgie ? "Oui, c'est notre jeunesse que
vous réveillez là... " Ils ont passé une multitude
de tests, puis ont commencé à bosser dur, "c'était
pas de la tarte", opérateurs polyvalents, de jeunes techniciens
qui intervenaient sur les champs. Au début, ils ont eu peur, "quand
on m'a mis entre les mains la combinaison, le casque et les gants, j'avais envie
de me sauver, moi j'étais habitué au costume-cravate de mise à
l'époque pour les instructeurs", dit en riant M. Djouad originaire
de Touggourt. Son complice, M. Mezreg, originaire de Jijel, était lui
aussi enseignant, et s'est retrouvé dans la base qui s'appelait alors
"Maison Verte" aujourd'hui "24 février". "J'étais
très inquiet, mais en même temps c'était une nouvelle aventure,
et puis on nous a très bien accueillis et c'était beau, il y avait
des fleurs partout, partout, il faut le dire". Aujourd'hui il y a moins
de fleurs mais beaucoup de verdure encore, des arbres de toutes sortes, des
palmiers, continuellement arrosés, rafraîchissent les allées
de ce qui ressemble à une île en plein désert, la base de
Irara. La discrimination à l'intérieur des bases françaises
pétrolières françaises ne s'exerçaient pas à
l'encontre de MM. Djouad et Mezreg et de tous les techniciens et cadres algériens.
"C'étaient le personnel d'intendance et d'hôtellerie qui était
tenu éloigné, ils ne mangeaient pas la même nourriture que
nous, il y avait deux restaurants, deux salles de cinémas, deux piscines,
pour eux et pour nous." La nationalisation, ils n'en ont entendu parler
qu'avec le discours de Houari Boumediene, le soir du 23 février 1971.
Ils avaient 24 et 25 ans, ne s'intéressaient pas forcément "à
la politique", une nouvelle vie commençait pour eux, un bon salaire
et l'aventure.
Le matin du 24 février 1971, "les cadres français étaient
inhabituellement agités, ils allaient et venaient, les téléphones
n'arrêtaient pas de sonner, ils parlaient entre eux, ne prêtaient
pas attention aux employés algériens... ", racontent-ils.
Eux ont continué à travailler sans vraiment se rendre compte de
la nature de l'irruption de ce jour-là. Ce n'est que deux mois plus tard
qu'ils ont compris l'ampleur de l'événement : "Le 1er Mai
1971, je passais devant le poste de garde et derrière moi arrivait le
chef de district. Je suis entré normalement et j'ai entendu l'agent de
sécurité dire au chef de district : non monsieur vous ne passez
pas... ". C'est là que M. Mezreg a réalisé. Il s'est
retourné, stupéfait, "cet agent de sécurité,
M. Dendougui, était minuscule, tout petit comme ça, mais il avait
la voix ferme et il disait au patron des tous les Français qui tentaient
de négocier pour entrer récupérer au moins des documents
: vous ne passez pas". Cela s'est passé sans brutalité, se
souviennent-ils, "entre gens civilisés, pas de police, pas d'armée...
".
Puis ils se sont "retrouvés seuls entre Algériens, l'angoisse
au ventre. Les instructions sont tombées : il faut continuer à
faire fonctionner la machine, normalement. On s'est remis au boulot, on travaillait
dix fois plus qu'avant, mais on était happés par une sorte d'extase,
à Alger on attendait beaucoup de nous, c'était un challenge...
"
M. Krouma, les traits fatigués, 55 ans, a commencé, lui, en 1967
avec CFPA, et pose aujourd'hui un regard moins nu sur ces moments-là,
un regard habillé de triste ironie. La nationalisation pour lui, "ce
coup de redjla", l'a fait passer de son poste d'opérateur à
celui de contremaître, "comme il y avait très peu de cadres
algériens, il a fallu demander à tout le monde de prendre des
responsabilités. On a passé une période critique, il y
avait les rumeurs d'embargo international sur notre pétrole, devenu rouge,
nos équipes étaient réduites de moitié,
les renforts ne sont arrivés que deux mois plus tard" et en attendant
c'est aux renforts de journalistes que les pétroliers algériens
devaient faire face. Quand il s'en souvient, il se tient encore la tête
d'épuisement, "les journalistes arrivaient en grand nombre et écrivaient
n'importe quoi, ils disaient par exemple : malgré le départ des
Français, les torches brûlent de leurs plus belles flammes. C'est
un peu ridicule parce qu'en principe moins il y a de feu, mieux c'est, les pétroliers
savent qu'il n'est pas bon de brûler le gaz... On était obligés
de trafiquer pour montrer que tout va bien, que toutes les unités tournaient.
Je me souviens qu'on ne démarrait la pomperie que lorsque le poste de
garde nous avisait d'un nouveau débarquement de journalistes". Sonatrach
fête aujourd'hui le trentième anniversaire de la nationalisation
aux portes d'un projet de loi qui lui reprendra la gestion de la propriété
des gisements et qui la lâche sur son propre territoire face à
la concurrence des multinationales. M. Krouma hausse les épaules, "moi
rien ne me fait plus peur, j'ai tout vu venir et j'ai terminé mon rouleau".
MM. Djouad et Mezreg sont moins secs. Ils ont assisté à "l'effilochage
progressif, la bureaucratie, la machine devenant de plus en plus lourde, tout
ce qui débouche aujourd'hui sur ce... cirque". Leurs voix perdent
le cristal des souvenirs de jeunesse, ils parlent avec des mots simples qui
font des détours, le bureau où ils se trouvent, les armoires à
tiroirs métalliques, la chaise sur laquelle est assis l'un d'entre eux
sont des témoins, comme eux, du passage à la nationalisation.
Sur une vieillerie d'autocollant qui résiste comme une relique burlesque
: la photo du président Houari Boumediene, est entourée d'un slogan
qui sonne comme un ricanement, "dors tranquille ô Boumediene, nous
sommes là pour continuer la révolution".
"Rabina el kebda" dit M. Mezreg, "je ne vois pas aujourd'hui
la nécessité de ce qu'ils nous préparent". M. Djouad
qui jusqu'alors trépignaient des pieds à l'évocation des
souvenirs, s'assombrit, sa voix se casse à l'évocation de l'anniversaire
d'aujourd'hui : "j'ai mal au cur, ce projet de loi me fait mal au
cur, pourquoi est-ce qu'ils célèbrent le 24 février,
à quoi ça sert exactement ?", ses yeux se ferment. Ce projet
de loi, ils en ont lu les extraits et contenu, "comme vous, à travers
la presse", personne n'a jugé utile d'en informer les premiers concernés,
"on regarde ça comme de simples citoyens, on en a tellement vus,
nous sommes saturés". Lorsque le ministre de l'Energie, M. Khellil
est venu débattre sous les projecteurs des médias du texte de
loi avec les cadres de Hassi Messaoud, il y a moins d'un mois, "on ne nous
a pas invités", disent ces ancêtres malgré eux, "ils
n'ont appelé au débat que les cadres qui ont moins de 5 ans de
boîte, ils veulent faire passer un message mais ce que nous constatons
est que ce message ne passe pas, ni chez les jeunes, ni chez les vieux".
"Les deux moments les plus importants de ma vie ont été l'indépendance
et les nationalisations, ça m'a fait le même effet, la fierté
d'appartenir à un peuple, un peuple qui a décidé de se
prendre en charge" dit M. Mezreg qui se tait et conclut la réflexion
silencieuse qui agite ses yeux par une question : "Où est la faille
? Des années sont passées qui ont usé la vigilance".
Aux portes de la retraite, ils auraient aimé partir en laissant "une
entreprise, un pays mieux loti que ça, Sonatrach était le dernier
maillon de la chaîne... c'est vraiment dommage qu'aujourd'hui on reparte
de zéro".
Hassi
Messaoud, l'abcès sur le gâteau
Au début, il y avait
le puits de chamelier du célèbre malgré lui Messouad Rouabeh
et la petite église construite par l'évêque de Laghouat
en 1959, au fronton de laquelle une prière pour les pétroliers
: "Notre Dame des sables vous invite à remercier le Seigneur de
ses dons enfouis sous les sables et à implorer, en un "ave"
la protection des âmes et des corps des travailleurs du pétrole".
Ensuite une sorte de tunnel métallique suspendu qui hébergeait,
du temps de la France, les bureaux de l'ancienne mairie et commissariat. Aujourd'hui,
quarante ans plus tard, Hassi Messaoud est une ville qui s'est parée
de tous les attributs de la laideur charriés surtout par la mode des
dernières années de la guerre. La volonté de faire un lieu
touristique du puits qui a donné son nom à ces lieux, a érigé
une clôture en béton, a piqué son pourtour d'arbres nains
frappés de sécheresse et planté là une pancarte
ridicule, peinte à la main qui décrète : "Al B'ir
a tarikhi", le "puits historique". En forme de trois-quarts de
coupole, l'intérieur des parois du puits sont plâtrées de
henna. Par ceux qui viennent non pas pour la visite culturelle mais pour la
ziara. Hassi Messaoud, création du pétrole, a fini par s'attribuer
son "wali", le saint-patron des chercheurs de fortune. Avant les années
1980, ces lieux n'étaient hantés que par les employés de
Sonatrach, une zone industrielle, pas de commune, seulement quelques infrastructures
de santé et de scolarité, pour les besoins du personnel. Et puis,
soudain, se souvient l'un de ceux qui ont fait partie du premier conseil municipal
de la ville, "le gouvernement a décidé d'injecter d'un coup
plus de 4000 logements". A leur installation donc en 1985, les élus
FLN de la première commune, ont hérité d'une ville fantôme,
"on n'avait rien compris quand on a vu arriver les constructeurs, et une
fois achevés les bâtiments, ils étaient vides". Le
premier ministre de l'époque avait, tous les employés de Sonatrach
s'en souviennent, décidé de casser le mental "de coopérant"
du personnel Sonatrach. "C'est vrai qu'on se sentait absolument aucune
attache avec Hassi Messaoud, on venait pour le travail et on partait après,
mais nous traiter de coopérants, c'est un peu fort". Après
la mort de Boumediene, la volonté politique a été fermement
appliquée, à l'encontre de toute rationalité et surtout
des règles les plus élémentaires de sécurité
industrielle, celle de créer les conditions de l'enracinement. C'était
aussi le temps, dit-on aujourd'hui en riant, "de la valorisation des terres
sahariennes, le gouvernement avait décidé de donner les terres
à ceux qui les mettraient en valeur, résultat : un débarquement
exubérant d'apprentis agriculteurs. Ils se sont mis à clôturer
des hectares et des hectares de terres, ils ne sont pas allés gratter
le sable, là où c'est aride, mais ont préféré
s'installer sur le champ pétrolier". Parce que le champ de Hassi
Messaoud se confond avec le lit d'un oued, Igharghar, la terre y est plus fertile
et "les cultivateurs irriguaient leurs cultures directement du maillage
souterrain des réseaux d'incendie de Sonatrach, ils piquetaient dans
les tuyaux de l'entreprise qui les regardait faire, impuissante" tandis
que la mairie construisait des bassins de décantation pour aider à
faire pousser les tomates et les fleurs dont tout Alger s'enorgueillissait de
révéler qu'elles ont poussé à Hasssi Messaoud. Puis
Sonatrach a fini par imposer que soit éloigné tout ce désordre
et on n'a plus jamais entendu parler des maraîchages sahariens ici.
Le véritable rush vers Hassi Messaoud a, en réalité, commencé
beaucoup plus tard, avec le terrorisme, après 1992. Fuyant la violence,
à la recherche d'un travail partout ailleurs introuvable, les Algériens
ont commencé à déferler sur cette ville par milliers. En
1994, de peur que soient sabotées les installations pétrolières,
la zone est décrétée d'exclusion, n'y pénètrent
que les porteurs de laissez-passer délivrés par les services de
sécurité. Paradoxalement, c'est pendant la période où
le laissez-passer a été instauré que la population a véritablement
doublé de volume, puis triplé : "En 1995, je me souviens
que le corps électoral était de 25 000 personnes", dit l'ancien
élu. "Aujourd'hui Hassi Messaoud compte 70 à 80 000 personnes
avec les travailleurs célibataires" affirme le secrétaire
général de l'APC. Ce n'est qu'en 1995 que l'idée d'élaborer
un plan global d'urbanisme qui mette de l'ordre et de la rationalité
dans la construction frénétique de la ville s'est faite jour.
Pour être immédiatement découragée face à
l'ampleur de la "pagaille".
Hassi Messaoud a grossi comme un abcès, mûri dans le huis clos
de la zone d'exclusion, nourrie des abus de pouvoir concentrés aux mains
de ceux chargés de sécuriser "l'Algérie utile",
devenu le haut-lieu des passe-droits les plus excentriques de "la sécurité
militaire qui faisait régner sa loi ici, tout était dirigé,
décidé par ces gens-là, ils se baladaient ici en maîtres,
les uniformes décidaient de tout, leur but s'en mettre plein les poches
et en mettre à leurs supérieurs, les administratifs n'avaient
qu'un choix : exécuter ou se faire ratatiner. Le résultat est
là", dit encore un... "administratif". Le résultat
est une ville pétrie d'incohérence, bourrée d'énormes
ronds-points hideux qui ne servent pas à grand-chose si ce n'est à
remplir les poches de leurs commanditaires, une ville qui part dans tous les
sens, sans véritable centre de gravité, qui parfois débouche
sans crier gare dans le désert, une ville où les HLM s'étendent
aux côtés des stations de compression, où des pipes ont
été "un peu détournés" de leur tracé
intial pour laisser la place à l'érection d'un lycée, où
le Club des Pins local, "les Vingt et Une villas" posé sur
une plate-forme naturellement élevée, entourée d'un genre
de tranchée artificiellement creusée, offre une vue en plongée
directe sur le plus célèbre bidonville d'Algérie, El Haïcha,
littéralement la bête. Une ville où les plus grosses fortunes
sont bâties sur le marché d'un bétail humain. Une ville
qui danse au sens propre et au figuré sur un volcan. Pour le propre,
il suffit de regarder la carte de la zone : Hassi Messouad, la ville, est plantée
eu beau milieu des champs pétroliers. Elle a poussé sans même
que les règles strictes de sécurité aient eu le temps de
se faire respecter. Pour le figuré, il suffit d'ouvrir les yeux sur les
cohortes de misérables venus chercher du travail. Pour eux, il y a longtemps
que la nationalisation ne veut plus rien dire.
Le bétail
humain
Soudain, la lumière
du soleil ne passe plus, ils sont des cercles de dizaines à vous entourer,
que personne n'a vu arriver. Des petits yeux noirs comme des olives sèches,
Ali se met à raconter en criant, sans que personne ici ne le lui demande,
la visite de Houari Boumediene. "On était tout petits, on comprenait
rien, on nous a fait sortir à la rue, on a habillé les petites
filles aux pieds nus de foulards verts, on nous a mis des drapeaux entre les
mains et on nous a dit "Erraïs jay" (le président arrive)
et il est venu et on l'a vu et on a agité nos foulards et nos drapeaux
et on a crié tahya Boumediene, thaya El Jazaïr". Ali est comme
transbordé vers le passé, il tourne, agite les bras et hurle véritablement
au milieu du silence des autres comme hypnotisés "tahya el Houari,
tahya el Houari". Sa voix enrouée scande les vivas comme si elle
crachait des insultes. Ce n'est plus le drapeau qu'il agite mais une pièce
à conviction, son premier certificat de scolarité à l'école
de Hassi Messaoud en 1971. Il avait six ans, venu avec son père qui "faisait
du transport privé". Aujourd'hui il a 36 ans et des enfants qui
n'ont jamais connu de toit en dur. Il a fait tous les métiers, sondeur,
mécanicien, clariste, chez les privés. En 1994, recruté
par le biais d'une société de sous-traitance de main-d'uvre
chez Anadarco, il est victime d'un accident de travail, "mes deux collègues
y ont laissé la vie", lui s'est retrouvé dehors. Pour trouver
du boulot ici, il faut d'abord le laissez-passer. "Tout le monde l'achète,
2500 dinars, ensuite pour le renouveler, c'est 500 dinars le prix du cachet",
s'engouffrent le reste des ensevelis de Hassi Messaoud dans la discussion du
disjoncté Ali. Eux sont de nouveaux débarqués, Khenchela,
Djelfa, Tizi, Medea, Touggourt, de tous les coins d'Algérie, ils sont
venus travailler dans l'eldorado d'un pays partout ailleurs sinistré.
Le laissez-passer est le premier d'une longue série d'obstacles. "Quand
tu n'as plus d'argent pour payer le policier qui te renouvelle le passeport
de Hassi Messaoud, tu peux te faire embarquer par une patrouille qui vérifie
les pièces des citoyens. Ils te mettent dans leur véhicule et
roulent jusqu'au barrage de Haoud el Hamra, à 15 km d'ici, à 80km
de Ouargla et ils te jettent là", expliquent-ils patiemment. Quand
l'épreuve du laissez-passer est surmontée, reste le plus dur :
"graisser la patte au sous-traitant qui te fera embaucher dans une société
et qui prendra les deux-tiers du salaire qui t'était destiné".
S'il n'y a que trois cybercafés pour une ville de 80 000 habitants, il
y a là une densité de sociétés de sous-traitance
de services et main-d'uvre hallucinante. Par exemple, personne n'éprouve
de choc émotionnel en découvrant à l'entrée de l'union
syndicale locale deux pancartes, pour une même entrée : la première
annonce "Union générale des travailleurs algériens",
la seconde "EMS-el Feth- SPA", société de sous-traitance
de transport.
La liste des noms de sociétés citées tend vers l'infini
dans la bouche de leurs victimes. Les sous-traitants "sont payés
trente ou quarante mille dinars pour chaque travailleur, il nous donne des miettes
et ni nous nourrissent, ni nous logent, ni paient des assurances pour nous".
Le travail dans les installations pétrolières n'est pas de tout
repos et les accidents de travail ne sont pas que des probabilités ici.
Ces hommes, "esclaves des salauds qui nous vendent et qui nous achètent",
retroussent les manches déguenillées de leurs pulls érodés,
les ourlets de leurs pantalons déchirés, pour montrer le palmarès
des cicatrices profondes, et longues, et fraîches. "Les étrangers
mademoiselle, si tu savais comment ils nous traitent les étrangers quand
on la chance de travailler chez eux, mademoiselle, si tu savais... ", s'écrie
une voix jeune. Mais une autre voix déclare la fin de l'entretien "non
prévu dans le reportage du 24 février que vous êtes sensée
faire mademoiselle". C'est la voix de mon accompagnateur, aimable et serviable,
jusqu'alors, mais qui ne veut plus continuer la balade en ville. Habituellement
c'est le "cycle normal" qui est servi aux journalistes, hôtes
de Sonatrach : tournées des installations, du complexe industriel, où
des quantités de données techniques vous sont balancées
d'un air évident, que vous faites semblant d'ingurgiter d'un air intelligent,
visites entrecoupées de repas pour carnivores, hyper copieux, et de longues
siestes dans des chambres sombres mais propres où vous rêvez de
champs de tuyaux, de torchères et de crépuscules sahariens.
Pourtant le 24 février n'est pas que la célébration oiseuse
des champs de tuyaux, il est vrai impressionnants. Le 24 février c'est
d'abord le souvenir d'un acte fondateur de la mémoire collective algérienne,
une date pas comme toutes les autres qui ornent les entrées de chaque
base ici. Plus que toutes les autres aujourd'hui, le 24 février est le
souvenir d'une époque ensevelie par toutes les brutalités politiques
et économiques que l'Algérie ne cesse d'encaisser. L'époque
où les Algériens vivaient dans un vrai pays.
Retour vers le passé.
Début février 1971, Boumediene dit à son homme de confiance,
son ministre des Affaires étrangères, chargé de mener les
négociations avec les Français: "Je veux 51% des actions
dans les sociétés pétrolières. Nous voulons être
les maîtres de l'industrie pétrolière chez nous. Le gaz,
on le prend entièrement, le transport, on le prend entièrement,
le pétrole c'est 51% et plus de sociétés concessionnaires
chez nous." Les Français rompent les négociations. "(...)Voyant
Boumediene se préparer à signer les textes de nationalisation,
Bouteflika a réagi violemment en disant : "Vous allez créer
avec la France une crise inutile. Moi je suis en mesure de vous rapporter 60%
de la production pétrolière. Les Français sont prêts
à donner des crédits importants, etc, mais pas de nationalisation
!". Boumediene lui répond : moi je ne renonce pas. Ces 51% ou bien
ils nous les cèdent ou bien je les prends.(...) Moi aussi, sur le plan
financier, je suis prêt à faire des sacrifices. Mais je veux reprendre
en main le contrôle des richesses du pays. Je veux un système d'exploitation
où l'Algérie, dorénavant, doit être le maître
du jeu et ne plus admettre le système des concessions." Ces extraits
sont encore de Belaïd Abdesselam, tirés d'un livre qui s'intitule
le hasard et l'histoire.
algeria-watch
en francais
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