Aucune peine requise contre Souaïdia

Le Parisien 6. 07. 2002

"On demande à ce tribunal de juger l'histoire contemporaine de l'Algérie..." Or Béatrice Angellil, procureur de la 17 e chambre correctionnelle du tribunal de Paris, est nette : ce n'est pas ce qui est en question dans le procès en diffamation intenté par le général Nezzar, ancien ministre algérien de la Défense, contre l'ex-sous-lieutenant Souaïdia. Pour la magistrate, le jeune officier n'a pas " attenté à l'honneur " du général puisqu'il s'est seulement exprimé lors d'un débat télévisé consacré au livre qu'il avait publié : " la Sale Guerre ". Un livre qui accuse l'armée algérienne d'être responsable de certains massacres imputés aux islamistes." Pour tout ce qui s'est dit, insiste la jeune femme, l'histoire jugera. Pour le reste, nous sommes dans un débat d'idées, indispensable au caractère démocratique de notre société. La liberté d'expression doit rester le principe. "
" Petit capitaine Courage " Pendant les cinq jours du procès, les parties en cause et les témoins cités ont chacun clamé leur " vérité " sur ces dix dernières années, qui ont fait 200 000 morts. Pour les avocats du général, Mes Fartouat et Gorni, Saouïdia, " officier félon ", " amer " d'avoir été chassée de l'armée, est " venu en France pour régler ses comptes ". Il y aété " manipulé " par un groupe d'intellectuels, dont le seul but est de déstabiliser l'armée algérienne. Alors que Nezzar, soldat " pétri du sens de l'honneur, sincère et loyal ", n'a eu à c¦ur que de sauver son pays de la barbarie islamiste. Le tableau qu'esquissent les deux conseils de Souaïdia, Mes Comte et Bourdon, est, bien sûr, tout différent. Il est question de la lutte d'un " petit capitaine Courage " qui a osé s'opposer aux généraux. Eux se félicitent que le procès ait eu lieu : " Grâce au général, des gens ontété entendus, une fenêtre s'est ouverte " et " le masque de la légalité " que le régime algérien s'efforce d'afficher " est tombé ". Une dernièrefois, hier, le minuscule sous-lieutenant s'est dressé devant celui qui commandait toute l'armée algérienne. Nezzar saura, le 27 septembre prochain, date où le jugement sera rendu, si son honneur, l'honneur d'un militaire, aété entaché. Mais hier, à l'issue du procès, aucune peine n'a été requise contre Souaïdia.

Catherine Tardrew

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L'armée algérienne devant la justice française

"On a fait de nous une armée de sauvages"

Le procès en diffamation intenté par le général Nezzar a fini par se retourner contre lui.

Par Florence AUBENAS, Libération, samedi 06 juillet 2002

"On servait de chair à canon et on ne recevait même pas à manger. Et eux, ils comptaient leurs millions." Habib Souaïdia

Un vieux général contre un jeune lieutenant. Une génération contre une autre. Le procès en diffamation, qui s'achève aujourd'hui à Paris, a pénétré une des citadelles algériennes les plus secrètes : l'armée, son fonctionnement, ses fractures. Pour la première fois à visage découvert, des officiers dissidents réfugiés en Europe, et cités par Habib Souaïdia, sont venus témoigner, comme lui, de la sale guerre. Pour la première fois aussi, un général, Khaled Nezzar, un de ces hommes de l'ombre du régime algérien, est apparu dans la lumière d'une salle d'audience. Ce déballage sur une institution taboue tombe au moment des cérémonies officielles du 40e anniversaire de l'indépendance de l'Algérie, vouées traditionnellement à la gloire militaire.

"Cheptel". Quand témoignent les anciens ministres algériens ou les hauts fonctionnaires, surtout ceux venus le défendre devant la cour, il bâille, oeil mi-clos. Qu'est-ce qu'un général algérien peut attendre de civils, de cette classe politique, sinon de leur servir de paravent ? "Le cheptel", dit-il volontiers. "Pas un de bon", se fâche-t-il à l'audience. Eux qu'il vient de fusiller d'un mot, eux qui s'asseyent chaque matin au premier rang, eux l'applaudissent. Nezzar appartient à cette poignée de généraux qui, depuis l'indépendance et avec la toute-puissante Sécurité militaire, fait et défait les présidents, contrôle la rente pétrolière, coopte les futurs gradés qui assureront la survie du système. "En Algérie, ce n'est pas l'armée qui est au service de l'Etat, mais l'inverse, a lancé, à la barre, l'historien Mohamed Harbi. Dès la création du Front de libération national, les voies militaire et politique se sont confondues : un régime militaire à façade civile." Soudé face à ce qui la menace et pourrait mettre en cause sa pérennité, ce "bunker au pouvoir absolu" se déchire sur tout le reste, l'argent, le partage du pouvoir... "Des rapports de force permanents, incestueux, où se mêlent rivalité et complicité", explique l'économiste Omar Benderra.

Quand on parle du massacre de Benthala, 400 morts aux portes d'Alger en 1997 sans que l'armée intervienne, Nezzar part dans un cours magistral sur les modèles d'hélicoptères. L'ascension de cet homme "pas spécialement adroit", comme dit pudiquement son avocat Jean-René Farthouat, est révélatrice du fonctionnement du pouvoir algérien. Pour conforter leur marge de manoeuvre, Boumédiène, le premier président, puis Chadli ont toujours préféré, à "l'armée des maquis", ces résistants de la première heure, ceux qu'on appelle "les déserteurs de l'armée française", plus dociles car moins légitimes. Nezzar est l'un d'eux.
Trilogie sacrée. Lorsque Ahmed Chouchène s'engage vingt ans plus tard, il a, lui, cette sincère exaltation de la plupart des jeunes sous-officiers pour la "glorieuse armée" que chantent les manuels. Devenir militaire, c'est aussi changer de monde, rejoindre "l'élite de la nation" dans un pays où le seul fait de "connaître une casquette" est une garantie de vivre moins mal. Aujourd'hui réfugié en Grande-Bretagne, Chouchène lance à la barre face à Nezzar : "Que chacun assume aujourd'hui ces responsabilités avec le même courage qu'il a eu pour prendre les décisions qui nous ont conduits à la situation actuelle." Il se souvient de ces années 80, où "il n'y avait pas d'entraînement pour apprendre à disperser une manifestation, car il était impensable qu'il y ait des révoltes de masse". La mythologie nationale fonctionne en effet sur la trilogie sacrée, fondatrice : l'Etat-l'armée-le peuple. Les émeutes de 1988 vont cristalliser la rupture entre le pouvoir et la rue. Lorsque, par centaines de milliers, des adolescents envahissent Alger, puis tout le pays, le haut commandement prend peur en découvrant que le peuple peut oser se révolter. Le général Nezzar, alors commandant des forces terrestres, est chargé de rétablir l'ordre : plus de 500 morts au total, selon des sources médicales, 198 officiellement. "A partir de là, l'armée change de mission, raconte Chouchène. Elle ne représente plus le pays, elle n'est plus "nationale", "populaire". C'est une institution qui va veiller à protéger ses pouvoirs et ses biens aux dépens des gens."

A l'académie militaire de Cherchell, que dirige Chouchène devenu capitaine, s'enclenche une restructuration avec un programme de formation et des régiments spéciaux d'intervention. "Une partie des cours expliquait comment ne pas tomber sous le coup de la loi. L'un commençait ainsi : "Tu peux tuer ton bonhomme directement, mais tu dois en rendre compte. Ce qu'on va enseigner, c'est comment le faire sans être pris." Une nouvelle culture naît : il ne s'agit plus d'appliquer la loi mais de l'éviter. Il était clair que l'armée commençait à marcher à deux vitesses." Le compte à rebours démarre.

Pendant la campagne des législatives à l'automne 1991, où tout le monde donne le FIS gagnant, l'Algérie est sous l'état d'alerte numéro 1. "Nous avons commencé à nous occuper exclusivement de la lutte contre l'intégrisme", raconte de son côté le colonel Mohamed Samraoui. Réfugié lui aussi. Témoin pour Souaïdia. "Notre mission était de le faire imploser par tous les moyens, chantage, corruption, menaces", poursuit celui qui fut l'adjoint du général Lamari, le patron du contre-espionnage. Lorsque le FIS remporte le premier tour, le processus est annulé le 11 janvier 1992, et le président Chadli "démissionné". Commencent les rafles, tortures, exécutions. "Les actions violentes n'avaient pas commencé, poursuit Samraoui. Nous avions établi la liste des personnes les plus dangereuses et demandé leur arrestation. En vain : on avait besoin d'eux pour créer des groupes terroristes. A la place, on a arrêté à tort et à travers. On cherchait à radicaliser le mouvement." Violence contre violence. "On commençait par infiltrer les noyaux des mouvements armés. Puis cela a pris une telle proportion qu'on ne savait plus qui était qui. Plus personne ne parvenait à contrôler tous ces groupes. Nous avons lutté contre le terrorisme avec des méthodes de terroristes. Ce n'était pas une tolérance, mais une méthode de travail. Sinon on n'aurait jamais atteint les 200 000 morts." Quand Lamari lui demande de préparer l'exécution de deux chefs du FIS en Allemagne, il refuse un ordre pour la première fois. "Nous sommes en Allemagne et pas en France, où vous avez des amitiés... En plus, je ne voulais pas servir de bouc émissaire en cas de pépin."

Chair à canon. Entre 1993 et 1995, alors que désertions et insoumissions se multiplient, les troupes spéciales passent de 15 000 à 70 000 hommes. Habib Souaïdia est l'un d'eux, jeune lieutenant. Tout sauf un dissident : "J'avais 24 ans et je venais faire mon devoir : combattre les islamistes, sauver la nation. Au début, on parlait de maintien de l'ordre. Et, petit à petit, on a fait de nous une armée de sauvages. Le matin, on partait "à la chasse", aux êtres humains, des gens qu'on sortait de chez eux. On pouvait les tuer pour rien." Il est arrêté pour vol de voiture en 1995. "Il y en avait un qui avait été arrêté pour une cuisse de poulet. Personne ne demande pourquoi un soldat vole en Algérie ? Parce qu'il a faim. On servait de chair à canon et on ne recevait même pas à manger. Et eux, lance-t-il en désignant Nezzar, ils comptaient leurs millions." Sept ans plus tard, après avoir publié la Sale Guerre, son procès pour diffamation aura été le premier sur les responsabilités de ce conflit l

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LE MONDE | 06.07.02 | 12h18

Le procès intenté à Paris par le général Nezzar s'est clos vendredi

La coïncidence était trop symbolique pour n'être pas soulignée à maintes reprises : le procès pour diffamation intenté par l'ancien homme fort du régime algérien, le général Khaled Nezzar à Habib Souaïdia, l'auteur de La Sale Guerre, s'est achevé, vendredi 5 juillet à Paris, le jour du 40e anniversaire de l'indépendance de l'Algérie.

Dans son réquisitoire, le substitut du procureur, Béatrice Angelelli, a mis en garde le tribunal. "Alors que les plaies ne sont pas complètement cicatrisées, on vous demande de juger l'histoire contemporaine de l'Algérie, ou du moins d'y contribuer." Il ne faut pas s'égarer, a-t-elle ajouté. "On est sur le terrain de la diffamation. Il faut recentrer le débat sur le plan juridique et juger des propos et non pas des faits" - autrement dit l'histoire récente de l'Algérie.
Il était sans doute illusoire de croire que l'avertissement serait entendu par les deux parties. Tant Me Farthouat que son collègue Me Gorny, les deux avocats de l'ancien ministre algérien de la défense, se sont efforcés dans leur plaidoirie de refaire l'histoire de l'Algérie depuis l'interruption du processus électoral de janvier 1992 en donnant le beau rôle à leur client et, au-delà, à l'armée tout entière. "Le général Nezzar est un homme qui a le sens de l'honneur. Il est sincère, loyal. C'est un militaire, un homme de terrain avec son franc-parler et ses maladresses, pas un politicien", a dit Me Farthouat. "Ministre de la défense, on a fait de l'un des chefs militaires les plus prestigieux, du général Nezzar, un bouc émissaire parce que, à la demande des autorités, il a mené la lutte antiterroriste. Son but, comme celui de l'armée, c'était de protéger les populations", a surenchéri son confrère Me Gorny. Et Me Farthouat de lancer : "Si le général Nezzar avait été un dictateur, il ne serait pas ici, mais à la tête de l'Etat algérien."

"UN DÉBAT D'IDÉES"
Autant les deux avocats ont tressé des couronnes à leur client, autant ils ont été intraitables pour le lieutenant Habib Souaïdia, l'homme qui, en mai 2001, avait accusé les "généraux", les "décideurs", d'avoir "tué des milliers des gens pour rien du tout". Le qualifiant d'"officier félon" venu en France pour "régler ses comptes avec l'armée", les avocats de la partie civile l'ont présenté comme "un instrument entre les mains d'une faction politique", le parti de Hocine Aït Ahmed, le Front des forces socialistes (FFS). L'éditeur de La Sale Guerre, François Gèze a, de son côté, été accusé d'être un "manipulateur" responsable de "la mise en cause de l'armée et de la tendance à minorer la responsabilité des islamistes".

Les avocats de la défense n'ont pas été en reste. Me Bourdon s'est efforcé dans sa plaidoirie de discréditer les témoins cités par la partie civile. Entre "un journaliste flic", un "laquais du pouvoir", un "fou du roi", et une "âme damnée du général Nezzar", aucun chef de gouvernement, ministre, journaliste venu d'Alger n'a été jugé crédible. L'avocat a qualifié l'ancien ministre de la défense de "mandataire du quarteron de généraux au pouvoir à Alger", "l'homme qui a amené le cauchemar", celui qui a "saccagé les libertés publiques". "Vous êtes l'expression du pire de l'humanité. Et si quelqu'un a diffamé, c'est le général Nezzar. Il a diffamé le peuple algérien et l'humanité", a lancé Me Bourdon.

Me Comte, l'autre avocat d'Habib Souaïdia, a pour sa part déclaré, à propos de la plainte en diffamation, au président du tribunal : "Les temps ont changé. Votre justice n'est plus sensible à la raison d'Etat. Il faut en tirer les conséquences."

Le substitut du procureur n'a pas demandé de peine contre l'auteur de La Sale Guerre. "Nous sommes dans un débat d'idées, indispensable au caractère démocratique de notre société. La liberté d'expression doit rester le principe", a dit la magistrate. Le général Nezzar, qui faisait l'objet d'une plainte pour "tortures", a vu celle-ci rejetée jeudi par le parquet "en l'absence d'élément grave ou concordant". "Le général Nezzar n'a plus besoin pour l'instant de fuir la France puisque la France fuit ses responsabilités", a commenté Me Bourdon.
Le jugement du tribunal sera rendu le 27 septembre.

Jean-Pierre Tuquoi

o ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 07.07.02

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Le Figaro, 6 juillet 2002

 

Fin, à Paris, du procès de Habib Souaïdia,
qui avait dénoncé les " massacres " des militaires

Pas de peine requise contre l'accusateur de l'armée

Marie-Estelle Pech [06 juillet 2002]

Les onze dernières années de guérilla en Algérie ont été mises à plat, cette semaine, au tribunal correctionnel de Paris, devant une salle comble. Un procès opposant l'ancien sous-lieutenant Habib Souaïdia, poursuivi pour diffamation, et le général et ancien ministre de la défense Khaled Nezzar. Auteur d'un livre à scandale, La Sale Guerre, Habib Souaïdia, petit homme tout en nerfs, accusait le gouvernement algérien d'avoir laissé l'armée prendre le contrôle du pays pour conserver le pouvoir, après avoir interrompu le processus électoral qui avait vu le Front islamique du salut (FIS) remporter le premier tour des législatives de 1991. Aucune peine n'a été requise contre lui, le parquet ayant implicitement reconnu sa bonne foi.
Selon Souaïdia, des militaires ont massacré les populations civiles en se déguisant en " barbus " islamistes, décuplant volontairement la terreur et la confusion dans le pays. Lors d'une émission sur la Cinquième, il avait déclaré que les responsables des massacres étaient les généraux, " qui (auraient) tué des milliers de gens pour rien du tout ", accusant nommément Nezzar d'avoir mené le pays à l'anarchie.
Me Jean-René Farthouat, l'avocat du général Nezzar, a dénoncé hier la manipulation du " qui tue qui ? " et la technique de l'amalgame, patente, selon lui, tout au long du procès : " Si les tours du World Trade Center avaient été à Alger, tout le monde dirait que l'attentat a été organisé par le gouvernement algérien ! " tonne-t-il. " L'histoire jugera ", a estimé pour sa part le procureur Béatrice Angelelli, soulignant que le rôle du tribunal ne consistait pas à juger les événements survenus ces dernières années en Algérie. Les propos de Souaïdia peuvent paraître de bonne foi et sa thèse n'est pas isolée, a-t-elle souligné. " Cette semaine, deux thèses, deux vérités se sont affrontées ", a-t-elle conclu.
La vingtaine de témoins qui ont défilé à la barre ces jours-ci se sont en effet rangés dès leurs premiers mots dans un camp ou dans l'autre, à l'image d'un pays qui continue à s'interroger sur les responsabilités respectives de l'armée et des islamistes dans les massacres.
On a vu cette mère algérienne pleurer ses trois garçons égorgés par des islamistes ou ce jeune homme meurtri raconter les tortures subies dans des geôles militaires. L'ancien premier ministre Sid Ahmed Ghozali, cité par le général Nezzar, a martelé de son côté qu'il n'avait " jamais reçu d'ordre de l'autorité militaire ", tout en précisant que l'armée était alors " le seul rempart possible contre l'obscurantisme des islamistes ", la stratégie de ces derniers étant de " discréditer l'État et l'armée pour prendre le pouvoir ". Il défend l'interruption du processus électoral sur la base de " l'évaluation de l'intérêt du pays : on nous a dit que c'était un viol constitutionnel, mais notre conviction, c'est que l'arrivée du FIS au pouvoir ne pourrait que déclencher une guerre civile ". Certes, des exactions commises par les militaires, il y en a eu, indique Ali Haroun, ancien ministre des Droits de l'homme, " mais elles ont été jugées ". Ce dernier répète que tous les " démocrates, intellectuels, artistes se sont retrouvés victimes des fous de Dieu. Nous étions en état de siège et l'armée algérienne était le seul allié objectif des démocrates. C'est grâce à elle que nous avons tenu ", s'exclame-t-il.
En revanche, Mohamed Harbi, professeur et militant historique du FLN, estime que l'Algérie présentait la spécificité " d'une armée avec un État à son service plutôt qu'une armée au service de l'État. C'est un régime militaire à façade civile ". Opposé à l'interruption du processus électoral, il considère en outre que " l'Algérie avait suffisamment de ressources pour empêcher le pays de devenir une dictature ". Il affirme que le FIS était infiltré par la sécurité militaire, tout comme l'ancien colonel Mohamed Samraoui, adjoint du responsable du contre-espionnage de l'époque. " Notre mission, martèle ce dernier, était de casser le FIS, l'infiltrer, le disloquer. D'ailleurs le GIA (Groupe islamiste armé. NDLR) est une création des services de sécurité algériens. " Le général Nezzar lui répond : " Tout à fait d'accord avec vous, mais le GIA, émanation des services, alors ça non. Par contre, les infiltrations et les coups de Jarnac, c'était partout. " Et Samraoui de s'exclamer : " Mais les assassinats quand même, mon général ! "
Le jugement sera rendu le 27 septembre

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Algérie Un attentat particulièrement sanglant endeuille les quarante ans d'indépendance
Un anniversaire et trente nouveaux morts

Une bombe sur un marché a fauché trente âmes à Larbaa, près d'Alger vendredi matin. Une façon sanglante pour certains de célébrer le quarantième anniversaire de l'indépendance de l'Algérie.

BAUDOUIN LOOS, 6 juillet 2002, Le soir (Bruxelles)

Depuis vendredi, l'Algérie moderne a quarante ans. Il y a donc quatre décennies que le colonisateur français quittait le sol algérien après que, le 19 mars 1962, les fameux accords d'Evian eurent mis fin à une âpre guerre de libération nationale menée par le FLN contre l'armée française depuis 1954. L'événement, déjà fêté dans la morosité en raison d'une faillite socio-politique de grande ampleur, a donc encore été assombri par un terrible attentat perpétré hier matin dans un marché de Larbaa, à vingt kilomètres au sud d'Alger, dans la plaine de la Mitidja. Trente-six blessés ont été relevés en plus des trente tués. Des GIA (groupes islamiques armés) seraient toujours actifs dans la région.

Ce tragique épisode vient rappeler, comme un sinistre " message à qui de droit ", que l'Algérie demeure en proie à une " sale guerre " depuis l'interruption des élections législatives de janvier 1992 décidée par l'armée algérienne, celle-là même dont les spécialistes persistent à penser qu'elle conserve depuis l'indépendance un rôle prépondérant. Dans l'ombre le plus souvent, mais bien prépondérant.

Un procès s'est d'ailleurs déroulé cette semaine à Paris, qui mettait aux prises l'ex-général Khaled Nezzar, la partie civile (considéré comme l'un des " parrains " du régime), et l'ex-sous-lieutenant Habib Souaidia (auteur de " La sale guerre ", en 2001, vite devenu best-seller, qui mettait l'armée en cause dans divers massacres), accusé de diffamation par le premier pour avoir soutenu sur un plateau de télévision française que les généraux algériens avaient tué des milliers de gens, citant nommément le général Nezzar. Hier, le procureur a refusé de suivre l'accusation contre Souaidia et a estimé que l'histoire jugerait (le jugement est en délibéré).

Rompant avec la tradition, la " grande muette " algérienne a du reste estimé qu'il était temps de sortir du bois, ce qu'elle a fait mardi à Cherchell, juste après le début du procès parisien, par la voix du chef d'état-major, le général Mohammed Lamari, l'un des hommes forts du pays. Sans du tout nier la responsabilité des militaires dans le coup d'État de 1992 les institutions mêmes de l'État étaient défaillantes, il s'agissait de sauver la république , le général a lancé à une brochette de journalistes algériens dont, sans doute, quelques sceptiques, qu'il n'y a aucun cabinet noir ni centre de décision occulte, contrairement à ce que dit la " vox populi ", car cette armée était une armée républicaine, nos prérogatives sont déterminées par la constitution ; il y a un exécutif et des institutions, et c'est à eux seuls de décider.

S'agissant de la lutte antiterroriste, qui figure parmi ces prérogatives, Mohammed Lamari a estimé que le terrorisme vivait ses derniers jours. On avait affaire à 27.000 terroristes durant les années sombres. Actuellement, nous les estimons à 700. Une bête blessée est dangereuse (...). La situation est bonne, d'où une tendance à la baisse de la vigilance. Et d'ajouter, lourd de sens : Le terrorisme est vaincu mais l'intégrisme est intact, il fabrique encore des terroristes. L'AFP a répertorié le décès de 770 personnes dans des diverses violences.

Les Algériens, on le voit, ne semblent pas près de voir la fin de leur calvaire. Si l'on y ajoute la révolte de la région kabyle contre le pouvoir central et la faillite sociale chômage massif, problèmes insolubles de logement, adduction d'eau défaillante, etc. , la morosité ambiante se mesure mieux.

Certes, écrit ainsi notre confrère " La Tribune ", le pouvoir est sauf, mais le pays est exsangue, la société est atomisée, les jeunes sont sans repères, l'économie est en panne, la culture se meurt, l'identité éclatée, la politique tâtonne. (...) Quarante ans après les sacrifices suprêmes de leurs aînés, des milliers, voire des millions d'Algériens continuent à se sacrifier sans raison, sans but, sans le vouloir. Pourtant, en dépit de leur colère, de leurs rêves brisés, ils portent l'Algérie au cœur même s'ils la voient s'éloigner chaque jour davantage.·

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ALGERIE. Aucune peine n'a été requise par le procureur de la République du Tribunal correctionnel de Paris contre l'auteur du livre "La Sale Guerre", poursuivi en diffamation par un général en retraite.

Le face-à-face Souaïdia-Nezzar ou le procès à Paris du rôle de l'armée algérienne

Christian Lecomte, Alger , Le Temps (Suisse) Samedi 6 juillet 2002

C'est un procès inédit qui s'est achevé vendredi devant la 17e Chambre du tribunal correctionnel de Paris. Il a opposé pendant cinq jours le général Khaled Nezzar, ex-ministre algérien de la Défense, à Habib Souaïdia, l'auteur du livre La Sale Guerre (éditions La Découverte). Cet ancien sous-officier réfugié en France accuse dans son ouvrage l'armée algérienne d'avoir commis des atrocités dans sa lutte contre les islamistes. Le général aujourd'hui en retraite a porté plainte en diffamation pour les propos qu'a tenus le sous-lieutenant le 27 mai 2001 sur la chaîne La Cinquième. "C'est eux qui décident (les généraux). Il n'y a pas de président. Ils ont tué des milliers de gens pour rien du tout", avait-il dit. Aucune peine n'a été requise vendredi. Le jugement a été mis en délibéré au 27 septembre.

"Qui tue qui?"
Le procès, très politique, a relancé le débat sur le rôle de l'armée en Algérie. "Ce n'est pas le président de la République, ce n'est pas le gouvernement, ce n'est pas l'Assemblée nationale, mais un quarteron de généraux qui détient le pouvoir", a déclaré Patrick Baudouin, responsable de la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH), appelé à témoigner. En 1997 et en 2000, la FIDH a conduit avec Human Rights Watch, Reporters sans Frontières et Amnesty International deux enquêtes en Algérie. Patrick Baudouin cite "des arrestations arbitraires en masse, des camps d'internement, la pratique de la torture, des exécutions extrajudiciaires" et affirme que l'armée a tué des civils. Le point de vue est partagé par l'historien Mohamed Harbi, figure historique de la guerre de libération, devenu depuis opposant au régime. "Le processus historique algérien a mené à la formation d'une armée ayant un Etat à son service, et non pas à la formation d'un Etat ayant une armée à son service", a-t-il résumé.

Habib Souaïdia a relancé le débat sur le fameux thème du "qui tue qui?", lancinante question posée aussi par bon nombre d'organisations non gouvernementales. "J'ai vu des collègues qui s'habillaient en civils, portaient des barbes de trois ou quatre jours, sortaient dans des voitures banalisées et partaient faire la chasse aux Algériens, même pas aux terroristes", a-t-il affirmé. Il a été relayé par d'autres officiers dissidents qui ont évoqué des expéditions punitives auprès de civils pour venger la mort de militaires et la dérive des missions. Le capitaine Mohamed Samraoui, un ancien des services de contre-espionnage, a adressé la charge la plus rude: "On connaissait les Algériens formés en Afghanistan, on les pistait [...] ceux-là, on ne les a pas arrêtés car on en avait besoin pour créer des organisations terroristes." "Les GIA (Groupes islamiques armés), c'est la création des services de sécurité", a-t-il ajouté.

Le témoignage surprise est venu de Hocine Aït Ahmed, 76 ans, le chef du plus ancien parti algérien d'opposition, qui réside à Lausanne. Sa présence jeudi devant le Tribunal avait été, semble-t-il, tenue secrète. Il a reproché à Khaled Nezzar d'avoir effectué un coup d'Etat en interrompant le processus électoral en 1992 après que le FIS (Front islamique du salut, aujourd'hui dissous) eut remporté le premier tour des législatives. Il a ainsi répondu à Sid Ahmed Ghozali, l'ex-premier ministre (de juin 1991 à juillet 1992) qui lundi avait défendu ce choix. "Notre conviction était que laisser le pouvoir aux islamistes, c'était laisser tomber l'Algérie [...] Ce ne sont pas les militaires seuls qui ont décidé d'interrompre le processus électoral. Le gouvernement et la société civile étaient sur la même ligne", avait-il martelé.

"Seul rempart contre l'obscurantisme, l'armée algérienne a rempli son devoir. S'il est vrai qu'il y a eu des bavures, ce n'est pas une armée de barbares", a juré Khaled Nezzar. Aux témoins cités par la défense ont fait écho ceux venus parler pour le général et qui ont relaté les violences commises par les islamistes. Haj Haci Atikan, 21 ans, a raconté comment son père a été égorgé et comment elle et sa sœur ont été entraînées dans le maquis puis violées. "Ce sont les militaires qui nous ont sauvées", a-t-elle dit.

Les Algériens qui ont suivi le déroulement du procès au travers des journaux soutiennent dans une large majorité le plaignant. On préfère ici savoir l'armée, aussi controversée fut-elle, aux commandes plutôt que les hordes de "barbus". "L'armée a fait œuvre de salut public en pourchassant les islamistes. En laissant sévir les clans terroristes dont les rivalités sont connues, l'Algérie serait devenue un second Afghanistan", affirme le journaliste Mohamed Issami qui enquête sur les réseaux terroristes.

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samedi 6 juillet 2002, 10h48

Une affaire de diffamation devient le procès du régime algérien

PARIS (AFP) - Le procès qui a opposé cette semaine à Paris l'ancien homme fort du régime algérien Khaled Nezzar à un militaire dissident, Habib Souaïdia, a tourné au procès de toute une classe dirigeante.

Pour l'ancien ministre de la Défense (de 1990 à 1993), le fait d'engager cette procédure en diffamation en France avait l'avantage de crédibiliser sa démarche. "Une procédure en Algérie, a-t-il expliqué, aurait été aux yeux de mes accusateurs un motif de suspicion supplémentaire".

Mais avec de part et d'autre des témoins de très haute-volée (hommes politiques, militaires, historiens, intellectuels), le général a pris le risque de faire d'une banale affaire de presse un débat politico-historique, offrant une tribune sans précédent à ses détracteurs. Et sur le fond, l'armée algérienne, accusée par Souaïdia d'avoir commis des massacres et d'instrumentaliser les islamistes pour se maintenir au pouvoir, en a pris pour son grade.

"Le GIA (Groupe islamique armé) c'est la création des services de sécurité", est ainsi venu dire, pour la première fois devant des juges, un ancien colonel des services de renseignement algérien, Mohamed Samraoui. Cet homme discret, ancien adjoint du général Smaïn Lamari, n°2 du Département des renseignements et de sécurité (DRS), a expliqué que bien avant l'interruption du processus électoral en janvier 1992 l'armée avait "infiltré" les groupes islamistes pour les manipuler.

Ce travail, qui revenait notamment, a-t-il expliqué, à "créer la division", "amadouer" ou "corrompre" les islamistes était destiné à "casser le FIS (Front islamique de salut) en leur attribuant des actions". Selon lui, parallèlement, l'armée a "arrêté à tort et à travers des gens qui n'avaient rien à voir avec le FIS, rien à voir avec les islamistes, rien à voir avec les actions violentes", dans le but de terroriser les populations civiles.

Dans un curieux télescopage, certains témoignages ont rappelé ceux entendus lors du procès à Paris, il y a quelques mois, de l'ancien militaire français Paul Aussaresses, poursuivi pour s'être vanté des tortures qu'il a commises durant la guerre d'Algérie (1954-1962).

Abdelramane Mosbah, 32 ans, ancien étudiant à l'Institut d'études islamiques d'Alger, a raconté en larmes les quarante jours passés dans des locaux de la gendarmerie d'Alger, dans un bâtiment "face à l'Etat-major des forces armées" où il était quotidiennement forcé à garder au fond de la gorge un chiffon constamment imbibé d'eau.

"Ces gens là, ils sont nuisibles à l'environnement humain de la planète !" a-t-il crié en désignant le général Nezzar, peu habitué à être traité de la sorte. Face à ces récits, les témoins venus soutenir le général, dignitaires intellectuels ou victimes du FIS, se sont succédés pour raconter l'incroyable violence des islamistes, dire que l'armée était "le seul rempart" contre le danger "d'afghanisation" du pays, que l'interruption du processus électoral était "la seule solution".

Et au milieu de ce grand déballage sur la "2e guerre d'Algérie", le livre de Souaïdia est paradoxalement passé au second plan. Pourtant, de l'aveu même de certains de ses défenseurs, il n'était pas exempt de critiques, étant truffé d'erreurs, d'approximations ou d'incohérences.

"Nous sommes dans un débat d'idées, indispensable au caractère démocratique de notre sociét. L'Histoire jugera", a estimé au terme du procès la substitut du procureur, Béatrice Angelelli, résumant la nature des débats. Jugement le 27 septembre.

 

   
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