| |
|
L'armée
algérienne devant la justice française
"Pas
un homme politique correct, que des illettrés"
A
l'audience, le général Nezzar regarde défiler des
ex-ministres
Par Florence AUBENAS,
Libération, mercredi 03 juillet 2002
"Objectivement,
l'armée était l'alliée des démocrates. C'est
grâce à elle que nous avons pu tenir." Ali Haroun, ex-ministre
En Algérie,
les hommes politiques existent. Physiquement en tout cas. La preuve :
ils ont défilé hier devant la 17e correctionnelle de Paris.
Tous ont la même façon de se présenter. Ils tissent
longuement, comme des lauriers, leurs années d'exil et de prison,
leur opposition au pouvoir algérien ou leur traversée du
désert. Devenus ministres ou hauts fonctionnaires, les voilà
qui s'excusent : on leur a proposé, "im posé",
dira l'un d'eux... Pour conclure, tous se tournent vers le général
Khaled Nezzar, l'un des hommes forts du régime algérien,
en faveur duquel ils viennent témoigner pour l'assurer de leur
vibrant soutien. Et Nezzar, qui bâille sans écouter, pense
sans doute : "Quel cheptel !" C'était son commentaire
sur la classe politique algérienne, à Hélène
Flautre, députée européenne en visite à Alger.
Ce haut gradé attaque pour "diffamation" l'officier Habib
Souaïdia, auteur d'un livre sur les exactions de l'armée en
Algérie, pour avoir entre autres affirmé sur TV5 : "Cela
fait dix ans qu'il n'y a pas de président, il n'y avait que des
généraux (...). Ils ont tué des milliers de gens
pour rien (...). Il faut les juger." Dans ce premier procès
sur les responsabilités dans cette sale guerre, la cour a fait
hier un étrange voyage dans l'exercice du pouvoir en Algérie.
Décrets. Le cadre, c'est le début des années 90,
lorsque le FIS vole de victoire en victoire. Sid Ahmed Ghozali est nommé
chef du gouvernement en juin 1991. Il signe un décret, pour les
assignations à résidence, un autre étendant les pouvoirs
de l'armée, un troisième qui interdit des publications.
Son ministre de la Défense, c'est Nezzar. A l'Intérieur,
c'est Larbi Belkheir, autre général. "On aurait pu
rester dans l'Histoire comme ceux qui ont été démocrates
jusqu'au bout. Mais laisser le pouvoir aux islamistes, c'était
laisser tomber l'Algérie. L'armée était le seul rempart
contre l'obscurantisme", dit Ghozali à l'audience. Une autre
mesure crée des centres de déportation où furent
détenues 15 000 personnes. "Vous assumez cela aussi ?",
demande Antoine Comte, l'un des avocats de la défense. Ghozali
mollit. Dans ses yeux passe le spec tre de cette autre plainte pour "torture"
qui vient d'être déposée à Paris contre Nezzar
par six Algériens, dont certains furent internés dans ces
centres. Témoigner en faveur d'un général, certes.
Mais se retrouver demain avec lui dans un box est autre chose. Et Ghozali
se tait.
Elections annulées. Quand le FIS remporte le premier tour des législatives
fin 1991, les élections sont annulées. Mais Chadli doit
partir. Dans ses Mémoires, Nezzar écrit que la lettre de
démission de Chadli fut rédigée par un autre général.
Dans le hall du palais de justice, le capitaine Chouchène, lui
aussi témoin mais pour Souaïdia, raconte comment l'officier
de protection de Chadli est venu le trouver après son départ.
"Il m'a dit : "On l'a fait sortir comme un chien." Ce gradé
portait le jogging du Président et la seule chose qui le préoccupait
était de savoir s'il lui allait bien." Le pouvoir est con
fié au HCE, un haut comité civil et militaire. Ali Haroun,
témoin de Nezzar, en fait partie : "Objectivement, l'armée
était l'alliée des démocrates. C'est grâce
à elle que nous avons pu tenir." A moins que ce ne soit l'inverse.
Dix ans, 200 000 morts plus tard, les mêmes galons tiennent le pouvoir.
Tout le reste n'est que politique. Et, comme l'a lancé Nezzar,
"pas un homme politique correct, que des illettrés".
-----------------------------
LEMONDE.FR | 04.07.02 | 20h52
La
plainte contre le général Nezzar est classée sans
suite
Le parquet de
Paris a motivé sa décision par "l'absence d'élément
grave ou concordant reposant sur le général Nezzar au regard
de cette plainte".
Le parquet de Paris
a classé sans suite, jeudi 4 juillet, une plainte déposée
le 28 juin à Paris par neuf Algériens contre l'ancien ministre
de la défense algérien, Khaled Nezzar, pour tortures et
traitements cruels, inhumains et dégradants. Le parquet a motivé
sa décision par "l'absence d'élément grave ou
concordant reposant sur le général Nezzar au regard de cette
plainte".
M. Nezzar, ancien homme fort du régime algérien lors de
l'interruption du processus électoral en 1992, assiste, depuis
lundi, au Palais de justice de Paris, au procès en diffamation
qu'il a intenté à un ancien sous-officier de l'armée
algérienne, Habib Souaïdia, auteur du livre La Sale guerre.
Des plaintes précédentes déposées pour les
mêmes motifs en avril 2001 contre M. Nezzar ont, depuis, été
classées sans suite par le parquet de Paris.
La plainte déposée vendredi 28 juin était fondée
sur la convention contre la torture de 1984. La France, qui a signé
cette convention, a, de plus, introduit dans son droit une disposition
selon laquelle peut être poursuivie et jugée, si elle se
trouve en France, toute personne coupable de tortures au sens de la convention.
Il restait au parquet deux possibilités : soit le classement sans
suite, soit l'ouverture d'une information judiciaire nominative contre
le général Nezzar, la France n'étant compétente
au regard de ces plaintes que par la présence du général
Nezzar sur le territoire national.
Selon les plaignants, M. Nezzar a eu, jusqu'en 1994, les prérogatives
d'un "super-chef d'Etat", et c'est "sous sa direction que
fut appliquée la politique de répression systématique
des opposants, et notamment du FIS (Front islamique du salut, dissous).
C'est sous sa direction encore que continuèrent à être
commis de façon massive des crimes de torture". Parmi les
plaignants figurent plusieurs des personnes qui avaient déjà
déposé plainte en avril 2001, dont les membres d'une même
famille, ainsi que Lyez Laribi, un étudiant ayant passé
plusieurs années en prison en Algérie, une expérience
qu'il raconte dans un livre intitulé Dans les geôles de Nezzar.
DES TÉMOIGNAGES
POIGNANTS
Plusieurs victimes des islamistes ou des militaires algériens ont
témoigné et raconté leurs drames, jeudi, lors du
procès d'Habib Souaïdia. Avant le témoignage-surprise,
jeudi, de Hocine Aït Ahmed, chef du plus ancien parti algérien
d'opposition, la salle a été bouleversée par le récit
d'un homme de 32 ans, Abdelramane Mosbah.
Cet ancien étudiant à l'Institut d'études islamiques
d'Alger, qui jure n'avoir "jamais été dans un groupe
terroriste", a pourtant été arrêté et
torturé par l'armée en 1992, sans procès. En larmes,
il raconte les 40 jours passés dans des locaux de la gendarmerie
d'Alger, dans un bâtiment "face à l'état-major
des forces armées" où il était quotidiennement
forcé à garder au fond de la gorge un chiffon constamment
imbibé d'eau. "C'est comme si l'on coulait. L'eau vous rentre
de partout dans les narines, dans la gorge, dans les poumons. Jusqu'à
l'évanouissement (...). J'e n'aurais jamais cru que j'allais vivre,
avoir un jour une femme, des enfants", a crié le jeune homme,
incapable de ralentir le flot de paroles qui le submerge. Fils d'un haut
responsable de la magistrature algérienne, Abdelramane Mosbah dit
avoir eu "de la chance" : il a été finalement
libéré.
Le fils de Nassera Dutourt, lui, n'a pas eu cette chance. Porté
disparu depuis le 3 janvier 1997, il a, selon sa mère, été
arrêté et tué par l'armée. Elle raconte son
calvaire pour le retrouver : les va-et-vient entre les différentes
autorités, l'ironie de certains responsables - "votre fils,
il s'est volatilisé Madame", "il a dû aller suivre
des minettes à Oran" -, l'insupportable absence. Elle s'adresse
au général Khaled Nezzar, ancien ministre de la défense
et instigateur de ce procès : "Savez-vous ce que c'est de
ne pas savoir où est votre fils ? Rendez-nous nos enfants, c'est
tout ce qu'on demande !"
"LE COUP D'ÉTAT"
DE M. NEZZAR
Hocine Aït Ahmed, 76 ans, chef du plus ancien parti algérien
d'opposition, le Front des forces socialistes (FFS), a, pour sa part,
reproché à Kahled Nezzar d'avoir effectué "un
coup d'Etat" en interrompant le processus électoral algérien
en 1992. "M. Khaled Nezzar, vous avez fait le coup d'Etat ! La façon
dont tout ça c'est déroulé, c'était un vrai
coup d'Etat. Et c'était une catastrophe", a dit le chef du
FFS.
Aux témoins cités par la défense de Habib Souaïdia,
ont fait écho ceux venus parler pour le général Nezzar
et qui ont raconté l'incroyable violence des islamistes. Haj Haci
Atikan, née en 1981, avait raconté, mercredi, comment son
père a été "égorgé en plein jour"
sur la place de son village par les membres d'un groupe armé, qui
ensuite sont venus l'enlever avec sa sur pour la conduire dans un
maquis. "Ils nous ont emmenées dans la forêt et ils
nous ont violées. Ensuite ils nous ont pris à leur service
: on faisait le ménage, on faisait à manger", raconte
la jeune femme, les yeux pleins de larmes. Parvenant finalement à
prendre la fuite, les deux surs ont été prises en
charge par des militaires. "C'est grâce aux militaires que
nous avons été sauvées. Les autres, ils ont gâché
notre vie", dit-elle.
Avec AFP et Reuters
----------------------------------
L'armee
algérienne devant la justice française
"Le
GIA est une création des services de sécurité"
Témoignage
accablant d'un ancien officier algérien, hier, contre le général
Nezzar.
Par Florence AUBENAS,
Libération, jeudi 04 juillet 2002
ll faut pouvoir le
dire pour la première fois devant une cour de justice, à
visage découvert, avec ce calme presque effrayant. "Notre
missionétait de casser le FIS, l'infiltrer, le disloquer, attribuer
des actions violentes aux islamistes. Le GIA est une création des
services de sécurité
algériens." Mohamed Samraoui, colonel de la toute-puissante
sécurité militaire réfugié en Europe, incarne
sans doute ce moment précis, hier, où le procès en
diffamation contre Habib Souaïdia a basculé. Oublié
les politesses, les subtilités politiques ou la question de savoir
si Souaïdia, ex-officier qui dénonce les exactions de l'armée
dans son livre la Sale Guerre, a volé ou non une voiture en 1995.
L'audience vient d'entrer au coeur des ténèbres du pouvoir
algérien. Et tout se déverse en quantité démesurée
devant le tribunal : l'argent par milliards de dollars, la violence par
centaines de milliers de morts, l'opacité partout. En face, seul,
le général Khaled Nezzar qui a déposé la plainte.
Méthode. Benthala
d'abord, plus de 400 civils massacrés le 23 septembre 1997 aux
portes d'Alger, à proximité de plusieurs casernes. Pas un
soldat n'interviendra avant la fin de la tuerie. Pas une arrestation.
Pas une enquête. Cela, nul ne le conteste, pas même l'armée.
A la barre, Hamid Bouamra, témoin de Nezzar, se présente
comme "chauffeur à Benthala". En fait, on apprend qu'il
dirige un "groupe de légitime défense", ces civils
armés travaillant avec les militaires. Bouamra se lance : "L'armée
est intervenue tout de suite." Dans une salle qui oscille entre rire
et gêne, unétudiant algérien soupire. "Celui-là,
il a mal appris sa leçon." Quant aux assaillants, Bouamra
en est sûr. "Je les ai vus : des voisins devenus terroristes."
Nesroulah Yous, rescapé du massacre, auteur de Qui a tué
à Benthala ?, se fâche : "Mais tu n'y étais pas
ce soir-là. Tout le monde t'a remarqué dans un restaurant."
Nezzar ne cille pas.
En Algérie,
"violence et manipulation" étaient une tactique du pouvoir,
explique l'officier Samraoui. Dès 1991, alors qu'il n'y avait pas
encore d'actions armées, "nous avions fait la liste de 1 100
islamistes dangereux. Aucun d'entre eux n'a été arrêté,
mais des milliers de gens l'ont été à tort et à
travers. Torturés, exécutés. On cherchait à
radicaliser le mouvement." Puis il y eut "des infiltrations,
la création de faux groupes". Les GIA par exemple. "Tous
les officiers qui se sont opposés au général Lamari
ont été abattus par les GIA, tous ceux qui en étaient
proches n'ont pas eu uneégratignure. Ceux qui revenaient d'Afghanistan,
on les connaissait. Ils
prenaient tous le même vol par Tunis, 50 % moins cher. Dès
qu'ils atterrissaient à Alger, ils étaient pris en main.
Ce n'était pas une tolérance, mais une méthode de
travail." Le général Nezzar se lève. Calme,
presque poli. "Tout à fait d'accord avec Samraoui. Les infiltrations
et les coups de Jarnac, c'est partout." Samraoui s'étonne
: "Mais les assassinats quand même, mon général..."
L'autre balaye d'un geste. Poursuit : "15 000 disparus, passons.
Mais dire que le GIA est une émanation des services, là,ça
va trop loin."
Corruption. Le général
va se fâcher plus tard, quand tout paraît s'être calmé.
Omar Benderra, ex-dirigeant de la Banque nationale algérienne,
explique la faillite d'un pays. "Clé de voûte, le pétrole
permet de faire l'impasse sur la production. Ne reste plus que le secteur
des importations, qui s'alloue de façon médiévale
à des familles du pouvoir, sans aucun bilan : à l'un les
céréales, à l'autre le sucre. 30 à 40 généraux
sont autorisés à faire des affaires. 4 ou 5 sont les grands
détenteurs financiers." Un avocat de la défense : "Y
rangez-vous Nezzar ?" "Incontestablement." Là, le
général explose. Dévide en hurlant, pour prouver
qu'il n'est pas corrompu, tous les grands projets auxquels il s'est opposé.
"Et qui ne sont donc pas réalisés."Comme s'il
fallait une preuve du contrôle de l'économie par les généraux.
--------------------------
Hocine
Aït Ahmed au général Nezzar :
"Vous avez fait le coup d'Etat!"
PARIS,
4 juil (AFP)
Le président
du Front des forces socialistes (FFS), Hocine Aït Ahmed, venu témoigner
jeudi au procès en diffamation à Paris de l'auteur du livre
"La sale guerre", a reproché au général
Nezzar d'avoir fait "un coup d'Etat" en interrompant le processus
électoral algérien en 1992.
"Monsieur Khaled Nezzar vous avez fait le coup d'Etat! La façon
dont tout ça s'est déroulé c'était un vrai
coup d'Etat. Et c'était une catastrophe", a déclaré
le chef du FFS en s'adressant à l'ancien homme fort du régime.
Selon ses dires, il avait rendu visite au général Nezzar
avant que le pouvoir ne décide d'interrompre les élections
législatives dont le premier tour avait été remporté
par le Front islamique du salut (FIS).
"Mon souci c'était de lui dire: +M. Nezzar n'intervenez pas+.
Et vous m'aviez répondu : +Nous n'interviendrons jamais+",
a poursuivi Hocine Aït Ahmed, invité surprise à ce
procès après que la défense eut annoncé l'avoir
cité comme témoin, ce qu'elle n'avait pas révélé
jusque là.
Lui pensait à l'époque qu'un dialogue avec les islamistes
était souhaitable "avant que la violence n'apparaisse".
"Il était possible de composer avec le FIS et de trouver une
solution. Il y avait des gens (au sein du FILS, ndlr) avec lesquels on
pouvait parler".
Le leader socialiste a aussi considéré que les militaires
ont interrompu le processus électoral "pour maintenir leur
régime". Parlant des institutions algériennes, il estime
qu'elles ne sont qu'"une vitrine démocratique qui a été
construite pour mieux cacher le monstre de la mafia qui dévore
ce pays".
Invité à lui répondre, le général Khaled
Nezzar, extrêmement courtois, a répété qu'il
n'avait pas à l'époque cherché à remettre
le pouvoir aux mains des militaires mais que seule la menace islamiste
avait justifié l'interruption des élections. "J'ai
essayé de faire mon travail le plus honnêtement du monde".
Suite et fin du procès vendredi à 09h30.
-------------------------
Procès
Souaïdia : Le temps des victimes et de leurs drames intimes
PARIS,
4 juil (AFP)
Au-delà des
débats politico-historiques qui agitent le procès en diffamation
à Paris de l'ancien sous-officier Habib Souaïdia, plusieurs
victimes des islamistes ou des militaires algériens se succèdent
depuis mercredi à la barre pour raconter leurs drames intimes.
Jeudi, avant le témoignage-surprise, en fin d'après-midi,
du président du Front des forces socialistes (FFS), Hocine Aït
Ahmed, - dont l'intervention a replacé l'audience sur le terrain
du débat d'historiens - la salle a été bouleversée
par le récit d'un homme de 32 ans, Abdelramane Mosbah.
Cet ancien étudiant à l'Institut d'études islamiques
d'Alger, qui jure n'avoir "jamais été dans un groupe
terroriste", a pourtant été arrêté et
torturé par l'armée en 1992, sans procès.
En larmes, il raconte les 40 jours passés dans des locaux de la
gendarmerie d'Alger, dans un bâtiment "face à l'Etat-major
des forces armées" où il était quotidiennement
forcé à garder au fond de la gorge un chiffon constamment
imbibé d'eau.
"C'est comme si on coulait. L'eau vous rentre de partout dans les
narines, dans la gorge, dans les poumons. Jusqu'à l'évanouissement.
(...) J'aurais jamais cru que j'allais vivre, avoir un jour une femme,
des enfants", crie le jeune homme, incapable de ralentir le flot
de paroles qui le submerge.
Fils d'un haut-responsable de la magistrature algérienne, Abdelramane
Mosbah dit avoir eu "de la chance" : il a été
finalement été libéré.
Deux soeurs violées et réduite en esclavage
Le fils de Nassera Dutourt lui n'a pas eu cette chance. Porté disparu
depuis le 3 janvier 1997, il a selon sa mère été
arrêté et tué par l'armée. Elle raconte son
calvaire pour le retrouver: les va-et-vient entre les différentes
autorités, l'ironie de certains responsables - "votre fils
il s'est volatilisé madame", "il a dû aller suivre
des minettes à Oran" -, l'insupportable absence.
Elle s'adresse au général Khaled Nezzar, ancien homme fort
du régime et instigateur de ce procès : "Savez-vous
ce que c'est de ne pas savoir où est votre fils ? Rendez-nous nos
enfants, c'est tout ce qu'on demande !" Le militaire la regar de,
impassible.
Ces témoins, cités par la défense de Habib Souaïdia,
font écho à ceux venus parler pour le général
Nezzar, qui racontent l'incroyable violence des islamistes.
Haj Haci Atikan, née en 1981, a raconté, mercredi, comment
son père a été "égorgé en plein
jour" sur la place de son village par les membres d'un groupe armé,
qui ensuite sont venus l'enlever avec sa soeur pour la conduire dans un
maquis.
"Il nous ont emmenées dans la forêt et ils nous ont
violées. Ensuite ils nous ont pris à leur service: on faisait
le ménage, on faisait à manger", raconte la jeune femme,
les yeux pleins de larmes.
Parvenant finalement à prendre la fuite après plusieurs
jours de calvaire, les deux soeurs tombent sur une patrouille de militaires
qui les prend en charge et les conduisent à l'hôpital. "C'est
grâce aux militaires que nous avons été sauvées.
Les autres ils nous gâché notre vie", dit-elle.
Suite et fin du procès Vendredi
---------------------------
Un
haut gradé accuse
Le Parisien -
jeudi 04 juillet 2002
Pour la première
fois, un ex-officier de haut rang, témoignant hier à Paris
dans le procès intenté par le général Nezzar
à l'auteur du livre " la Sale Guerre ", a accusé
l'état-major algérien d'avoir utilisé " les
méthodes des terroristes " contre les islamistes.
LE PROCÈS en diffamation qu'intente le général Nezzar
à Habib Souaïdia, un ancien sous-lieutenant auteur de "
la Sale Guerre ", peut-il apporter une réponse à la
question de savoir " qui tue qui " en Algérie ? Cela
semble peu probable. Car si les témoins sont nombreux, tous ont
vécu la tragédie de ces dix dernières années,
chacun d'eux a sa vérité. Ainsi Hamid Bouamra. Il a 44 ans,
habitait Benthala, où, le 23 septembre 1997, près de 400
personnes ont été massacrées. Il a vu, " reconnu
" les terroristes, des " enfants du quartier ". A Sidi
Moussa, autre village de la Mitidja, les trois fils et le beau-fils de
Nata Chaouche ont été égorgés et tués
par balles " par des voisins qui étaient allés à
l'école avec mes enfants ", assure-t-elle. Pour ces victimes,
tout est clair : ce sont les islamistes qui ont éventré,
violé, brûlé, enlevé, tué. Mais Yous
Nesroulah, auteur d'un livre sur le massacre, y était aussi. Il
a une version différente, évoque des " escadrons de
la mort ", le passage d'un hélicoptère de l'armée,
un chef terroriste qui n'a pas été arrêté...
Des " coups de Jarnac " Mohamed Samraoui raconte les mêmes
années sanglantes. Lui aussi a son scénario. Officier supérieur,
adjoint au responsable du contre-espionnage (DRS), sa mission était
simple. L'objectif, dès 1990, est d'" empêcher que le
FIS prenne le pouvoir, par tous les moyens ". " Nous avons infiltré
les mouvements déjà existants et créé des
groupuscules ", jure-t-il. " Il fallait casser le FIS en lui
attribuant des actions impliquant des islamistes. " Cet ex-colonel
de 52 ans, réfugié en Europe, fait état d'"
opérations illégales, enlèvements, arrestations,
déportations, tortures, exécutions sommaires ". "
Des Afghans (NDLR : islamistes ayant combattu en Afghanistan), les plus
dangereux, n'étaient pas arrêtés, bien que parfaitement
repérés. On avait besoin d'eux. " Samraoui a quitté
l'armée le jour où, alors qu'il était posté
en Allemagne, " le général Smaïn Lamari (NDLR
: patron des services spéciaux) lui a demandé d'assassiner
deux opposants, dont Rabah Kebir ". Le général Khaled
Nezzar approuve presque : " L'infiltration, les coups de Jarnac,
normal ! Les assassinats, je n'ai pas la preuve. " " Mais, tonne-t-il,
que le GIA soit une création des services, c'est faux. " Nicole
Chevillard est rédactrice en chef de " Nord Sud Export ",
une lettre confidentielle destinée aux entreprises, qui analyse
les risques dans les pays où elles veulent s'installer. Son constat,
sur l'Algérie, est implacable : " Les dirigeants étaient
au sein de la hiérarchie militaire. Les cercles du pouvoir entretiennent
des rapports de force, et sous des changements de façade, les choses
restent dans la continuité. " Ainsi, quand le président
Chadli a été " démissionné ", les
" trois généraux majors étaient d'accord ".
Vient Omar Bendera, ex-directeur de la Banque centrale. Il accuse : "
Cinq ou six généraux détiennent la réalité
du pouvoir " économique et politique. Nezzar est-il l'un d'eux
? " Indubitablement ! " Le général explose de
colère. " Je vis de ma retraite ! " Le procès
s'achève demain. Mais en saura-t-on davantage ?
Catherine Tardrew
--------------------------
LE MONDE | 04.07.02 | 12h19
Le
clan des militaires en accusation
"Le
GIA, c'est la création des services de sécurité",
accuse, à Paris, un ancien officier.
L'armée détient-elle
la réalité du pouvoir en Algérie ? Ses chefs sont-ils
à l'origine de l'interruption des élections législatives
de janvier 1992 et donc de la guerre civile qui ensanglante le pays ?
Est-elle coupable de tortures, d'exécutions extrajudiciaires, de
massacres de civils ? C'est autour de ces questions qu'ont tourné
les débats, mardi 2 et mercredi 3 juillet, devant le tribunal correctionnel
de Paris, où se tient le procès en diffamation intenté
par l'ancien homme fort du régime, le général Khaled
Nezzar, à un ex-officier, Habib Souaïdia, réfugié
en France.
Les témoins de la partie civile entendus mardi avaient été
unanimes. A la manière de soldats disciplinés, ils étaient
venus à la barre défendre pied à pied l'honneur de
l'armée, exalter son attachement à la démocratie,
stigmatiser ses détracteurs. " Face aux "fous de Dieu",
l'armée a été objectivement l'alliée des démocrates.
C'est grâce à elle qu'on a pu tenir", avait dit l'ancien
ministre des droits de l'homme, Ali Haroun.
"Ce ne sont pas les militaires seuls qui ont décidé
d'interrompre le processus électoral. Le gouvernement et la société
civile étaient sur la même ligne", affirmait Sid Ahmed
Ghozali, chef du gouvernement au cours de cette période dramatique
marquée par la démission du chef de l'Etat, le président
Chadli. Mais au président Stéphan, aux avocats de la défense
qui l'interrogeaient sur son indépendance face à l'armée,
l'ancien premier ministre avait opposé des réponses trop
lisses pour être réfutées.
Pour défendre l'honneur du général Nezzar, accusé
par Habib Souaïdia, l'auteur de La Sale Guerre (éditions La
Découverte), d'être responsable de " milliers de morts",
les témoins allaient faire dans la grandiloquence. "C'est
un commis de l'Etat avec qui j'ai travaillé en osmose ", jurait
l'ex-premier ministre. "Si, en 1933, les Allemands avaient eu un
général Nezzar, l'histoire aurait pris un cours différent",
affirmait Ali Haroun.
Réfugié politique en France, fier d'avoir "toujours
combattu le régime auquel appartient le général Nezzar",
le journaliste Mohammed Sifaoui, de façon déconcertante,
avait abondé dans le même sens. "Je tiens à vous
rendre hommage pour avoir évité de faire de l'Algérie
un nouvel Afghanistan", lançait celui qui, après avoir
été le "nègre" d'Habib Souaïdia, s'était
brouillé avec lui (M. Sifaoui vient de publier en Algérie
sa propre version, La Sale Guerre. Histoire d'une imposture. Chihab Editions).
Avec les dépositions des premiers témoins de la défense,
c'est une autre musique que le tribunal a entendue, et elle n'était
pas pour plaire aux oreilles du général Nezzar. Les premières
notes furent celles de l'historien Mohammed Harbi, l'un des héros
de la guerre d'indépendance. "Le processus historique algérien
a mené à la formation d'une armée ayant un Etat à
son service, et non pas à la formation d'un Etat ayant une armée
à son service", a-t-il expliqué mardi. Lui succédant
à la barre, l'ancien président de la Fédération
internationale des ligues de défense des droits de l'homme (FIDH),
l'avocat Patrick Baudouin, a parlé, à propos de la haute
hiérarchie militaire, d'une " classe de privilégiés
qui possèdent le pouvoir des armes, le pouvoir économique,
le pouvoir financier".
Le meilleur restait à venir. Ce fut d'abord le témoignage
d'un capitaine réfugié en Grande-Bretagne depuis cinq ans,
Ahmed Chouchane. Une salle pleine à craquer et tendue l'a écouté
mardi raconter des épisodes peu glorieux pour les forces de sécurité
: une expédition punitive qui, fin 1991, s'est soldée par
la mort de dizaines de civils, dont une majorité d'adolescents,
pour venger l'attaque d'un poste militaire ; une tuerie préméditée
dans une prison en novembre 1994.
Mercredi allait être plus rude. La charge est venue d'un capitaine
qui était, au début des années 1990, au cur
des services de contre-espionnage, Mohammed Samraoui. Lui et le général
Nezzar se connaissaient. L'officier a parlé au tribunal de la mission
qui leur était assignée : "Barrer la route du pouvoir
au FIS [Front islamique du salut] par tous les moyens." Puis de la
dérive des missions, de leur emballement funeste. "Les Algériens
formés en Afghanistan, on les pistait, a raconté le capitaine.
On connaissait tous les noms. On a arrêté des gens à
tort et à travers, mais pas eux, car on en avait besoin pour créer
des organisations terroristes. Le GIA, c'est la création des services
de sécurité. On voulait radicaliser le mouvement islamiste.
Mais, par la suite, on n'a plus maîtrisé ces groupes. C'était
la pagaille."
Au tribunal, l'officier a également raconté comment, alors
qu'il était en poste à l'ambassade d'Algérie en Allemagne
en 1994-1995, le patron des services de sécurité lui demandera
de préparer l'assassinat de deux opposants politiques installés
en RFA. "Je lui ai dit qu'on n'était pas en France, qu'on
ne pourrait pas agir en toute impunité. Nous avons lutté
contre le terrorisme en utilisant ses méthodes", a conclu
le capitaine Samraoui. Son récit, fait sur un ton sobre, pour "défendre
l'honneur de l'armée", a tout à coup donné du
crédit aux accusations d'Habib Souaïdia contre les responsables
militaires.
Jean-Pierre
Tuquoi
o
ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 05.07.02
--------------------------------------------
Pas
de peine requise contre l'auteur de "La sale guerre"
La représentante
du parquet de Paris n'a demandé aucune peine à l'encontre
de Habib Souaïdia, poursuivi en diffamation par le général
algérien Khaled Nezzar
o Le tribunal
a mis son jugement en délibéré jusqu'au 27 septembre.
Libération,Par
Service Web, avec agences, vendredi 05 juillet 2002
"L'Histoire
jugera". C'est ce qu'a déclaré, vendredi après-midi,
la représentante du parquet de Paris, qui n'a requis aucune peine
à l'encontre de Habib Souaïdia, auteur de "La sale guerre"
et poursuivi en diffamation par le général algérien
Khaled Nezzar.
Le procès, commencé lundi (lire ci-contre), mettait aux
prises Habib Souaïdia, qui accuse dans son ouvrage l'armée
algérienne de massacres dans la guerre civile qui secoue le pays,
à Khaled Nezzar, ex-ministre de la Défense (1990-93) et
homme fort du régime.
Pour la substitut du procureur, "nous sommes dans un débat
d'idées, indispensable au caractère démocratique
de notre société. La liberté d'expression doit rester
le principe."
A l'occasion d'un réquisitoire très court, la magistrate
a décrit Habib Souaïdia, ancien sous-lieutenant des forces
spéciales de l'armée algérienne, comme "un homme
qui témoigne", "un acteur d'une période donnée".
"Pendant ce procès, nous avons entendu d'autres témoins,
d'autres acteurs (...) Il n'appartient pas au tribunal de faire l'histoire",
a-t-elle dit.
Dans la matinée, avant les réquisitions du parquet, les
défenseurs du général Nezzar s'en sont vivement pris
à Habib Souaïdia, relevant les nombreuses contradictions,
invraisemblances et approximations contenues dans son livre. "Souaïdia
est un mythomane venu en France pour régler ses comptes",
ont dit les avocats de Nezzar.
L'audience se poursuivait dans l'après-midi avec les plaidoiries
de la défense. Le tribunal a mis son jugement en délibéré
jusqu'au 27 septembre
------------------------------------------
L'armée
algérienne devant la justice française
"Dans
le trou, avec le bas peuple"
Des
témoins racontent les tortures et les exactions des militaires.
Par Florence AUBENAS,
Libération, vendredi 05 juillet 2002
Tout a disparu, Paris,
la Seine qu'on voit des fenêtres de la 17e chambre correctionnelle,
le ton posé de l'audience. On est en Algérie. Mais pas n'importe
laquelle. Dans les villages hagards après les massacres, avec les
filles enlevées dans les maquis islamistes, dans les salles de
tortures. Alors qu'il tire à sa fin, le procès en diffamation
qui oppose le général Khaled Nezzar au sous-lieutenant Habib
Souaïdia, pour avoir dénoncé la responsabilité
des généraux dans une interview télévisée,
s'enfonce chaque jour un peu plus dans le bourbier de la sale guerre.
Mais c'est un long voyage pour arriver à cette Algérie-là.
Jeune enseignante dans les années 80, Salima Ghezali, écrivain
et journaliste, raconte son premier poste. "En jean, avec des livres
de poésie et un engagement dans un club féministe",
elle débarque dans ce douar perdu, l'eau qu'on tire des pierres,
les sacs de lentilles qu'on cherche comme de l'or, un ailleurs inimaginable
à 35 km d'Alger. "C'était vraiment un choc. Parmi mes
élèves, il y avait beaucoup d'islamistes déjà,
allant du petit bigot à celui qui voulait la justice divine sur
terre." A partir de 1990, le FIS progresse jusqu'à l'annulation
des législatives, qu'il s'apprêtait à remporter en
janvier 1992. "Le premier mort que j'ai enterré, c'était
un de mes élèves, achevé à coups de fourche
par les gendarmes. Et puis, un à un, je les ai vus devenir des
assassins islamistes, des assassins policiers, des assassins militaires.
Le pouvoir a fait ce scénario: couper l'Algérie en deux,
être pour l'armée ou pour les islamistes. Il n'y a plus de
place pour rien d'autre." A l'hebdomadaire la Nation, qu'elle dirigeait,
trois hommes en armes venaient certains soirs confisquer les pages à
l'imprimerie. Pour avoir écrit qu'un proche du pouvoir roulait
dans "une Mercedes rouge", le journal est suspendu pour "trouble
à la quiétude du pays". "Ils nous traitent en
population conquise." Elle fait face à Nezzar. "Cette
Algérie est la nôtre. Vous pouvez tout faire de nous, mais
pas nous empêcher de vouloir y vivre digne."
Fleuve de sang. Ce n'est pas à elle que Nezzar s'adresse quand
il lance, pour sa seule intervention du jour: "Une chose nous sépare.."
"Un fleuve de sang", coupe Hocine Aït-Ahmed, chef historique
de la révolution et opposant de toujours, à la barre pour
Habib Souaïdia.
Medhi Mosbah est, lui, "d'une famille où on s'en sortait",
un père haut magistrat, des proches dans l'armée. Bref,
ce que l'Algérie appelle "les réseaux". Etudiant
à la faculté d'études islamiques en 1992, il est
raflé devant l'université. "Je pensais m'en tirer.
J'ai glissé le nom de mon père, de hauts gradés.
Normalement, ça suffit. Là, ils m'ont dit: on a des ordres.
Et je me suis retrouvé dans le trou, avec le bas peuple."
Les camps de déportation, les cachots, pas un procès. Un
autre pays. Il est libéré parmi les premiers. "J'avais
les épaules larges comme on dit. Du piston." Dehors, il voit
ce qu'il ne voyait pas avant. "La corruption brutale, étalée,
onze jeunes raflés et fusillés en bas de chez moi parce
qu'un officier avait été tué, mes copains d'enfance
qui devenaient fous. Aucun avenir quand on n'a pas une famille derrière.
Certains devenaient islamistes, rien que pour faire peur à ce pouvoir
installé depuis trente ans. Ma génération, c'est
celle de la révolte." Un jour, il croise le petit Saïd.
Il lui dit: "Ils m'ont torturé. J'ai donné des noms,
n'importe lesquels. Mais je te jure, pas le tien. Je monte au maquis.
Ils m'ont pris une fois pour rien. Là, au moins, je mourrais pour
quelque chose."
Tortionnaire. Medhi est repris, comme tout ceux qui ont déjà
été arrêtés une fois. Emmené dans les
salles de torture. "Là, j'ai espéré la mort.
Si mon père ne m'avait pas mis un visa pour la France dans la poche,
j'aurais pris les armes aussi." Antoine Comte, avocat de la défense,
lui demande: "Pourquoi témoignez-vous pour Souaïdia?"
Lui était de l'autre côté, sous-lieutenant dans les
troupes spéciales. Dans un livre, il a raconté la villa
Copawi, "d'où un seul homme arrêté en trois ans
est sorti vivant". Medhi Mosbah: "Il aurait pu être mon
tortionnaire, mais, lui, a eu le courage de dénoncer." Les
deux hommes se regardent. Ils pleurent. La salle aussi. "La seule
chose qui me choque, dit Medhi, c'est que se soit Souaïdia dans le
box et pas le général Nezzar. Il est venu blanchir ses compères
et chercher sa feuille de route pour les dix prochaines années."
-----------------------------------
Le Parisien - 05.07.2002
Le général
Nezzar en difficulté
DURE JOURNEE hier
pour le général Nezzar, qui, depuis lundi dernier et jusqu'à
aujourd'hui, poursuit à Paris en diffamation l'ex-sous-lieutenant
Souaïdia, qui accuse l'armée algérienne d'avoir organisé
elle-même des massacres imputés aux islamistes. Certes, Leila
Asslaoui, ex-ministre, magistrate de renom, un mari assassiné par
les terroristes, a fait un récit poignant. En racontant sa vie
de femme et de juge, " condamnée à mort par le FIS
". Elle garde aujourd'hui encore sur les mains les traces d'acide
qu'un islamiste avait tenté de lui jeter à la figure parce
qu'elle avait infligé à l'un d'eux une condamnation. Elle
dit aussi qu'elle et une immense majorité
d'Algériens ont " demandé à l'armée d'arrêter
le processus électoral " en 1992 pour éviter "
des millions de morts ". Mais ce témoignage fort, parmi beaucoup
d'autres, aura été éclipsé par celui de Medhi
Moba, arrêté et torturé par les forces de sécurité.
Medhi, fils de la nomenklatura, avait 22 ans en 1992. Inscrit à
l'Institut des études islamistes du Caroubier àAlger, il
a été " pris dans une rafle " à l'entrée
de l'université. " Enfermé dans le coffre d'une 505,
tabassé ", il est expédié, raconte-t-il, dans
" un camp de concentration " : " Les conditions d'hygiène
étaient atroces. " Relâché, il est arrêté
une seconde fois. Et là... Le jeune homme, les larmes aux yeux,
raconte " la chambre de torture, où onze hommes l'attendent
" : " Ils se sont assis sur moi. Les menottes m'entraient dans
la chair. Ils m'ont mis un chiffon dans le bec. Ils ont fait couler l'eau.
Je me suis évanoui. J'aurais dit ce qu'ils voulaient. Mais ils
ne me laissaient pas le temps de parler. Ils m'ont sodomisé. J'ai
crié : Maman... Je suis resté dans ma cellule quarante jours
sans manger. Je n'en avais compté que trente. Dix jours sont effacés
de ma mémoire. Lui (NDLR : il montre Nezzar) me doit dix jours
de vie. "" Un fleuve de sang " Autre témoignage
choc, hier : celui de Hocine Aït Ahmed, " historique "
de la guerre d'indépendance. En 1991, il a rencontré à
deux reprises le général Nezzar. Les accusations du vieux
chef sont implacables. Il dénonce le " coup d'Etat "
contre Chadli, " l'arrêt du processus électoral pour
maintenir le régime ", la " direction collégiale
occulte ", la " décision d'abattre le président
Boudiaf ", le 29 juin 1992." Tout avait été préparé
pour l'assassiner ", dit-il. Nezzar : " Il y a unécart
entre nous. " Aït Ahmed : " Un fleuve de sang... "
Les débats s'achèvent aujourd'hui, jour du 40 e anniversaire
de l'indépendance de l'Algérie.
Catherine Tardrew
-------------------------------------------------
o LE MONDE | 05.07.02
| 16h31
Deux
visions de la guerre civile en Algérie devant le tribunal
L'interruption du
processus électoral, en 1992, demeure l'objet d'irréductibles
désaccords.
"Je me demande
si on est dans le même univers." La réflexion a été
faite, jeudi 4 juillet, devant le tribunal correctionnel de Paris, par
Hocine Aït-Ahmed. Le président du Front des forces socialistes
(FFS), dont la venue avait été gardée secrète
pour des raisons de sécurité, clôturait l'audition
des témoins au procès pour diffamation intenté par
le général Nezzar à l'auteur du livre La Sale guerre,
Habib Souaïdia.
La remarque du fondateur du FFS valait pour les trois jours d'auditions,
où deux lectures opposées de la guerre civile algérienne
se sont affrontées à la barre sans que s'esquisse le moindre
rapprochement, sans que s'amorce l'ombre d'une réconciliation.
Un événement qui a fait l'objet de maintes discussions,
jeudi, donne la mesure du clivage : il s'agit de la manifestation organisée
à Alger, le 2 janvier 1992, au lendemain du premier tour des élections
législatives.
Le score des candidats du Front islamique du salut (FIS) laissait présager
une victoire écrasante des "barbus" au deuxième
tour. C'était le saut dans l'inconnu. Une marche est donc organisée
pour "sauver la démocratie" qui réunit plusieurs
centaines de milliers de personnes dans le centre de la capitale.
Quels en étaient les slogans ? "Non à l'aventure. Annulons
le processus électoral !", jure Omar Lounis, un ancien responsable
du Comité national de sauvegarde de l'Algérie (CNSA), qui
revendique être l'un des organisateurs de la marche.
Magistrate et ancienne ministre, Leila Aslaoui a gardé en tête
le souvenir de mots d'ordre voisins : "Non au deuxième tour
!" "L'armée avec nous !". J'ai répondu à
l'appel du Comité et je suis allée manifester. Nous vivions
un séisme. L'armée était le seul rempart qui pouvait
nous sauver. Si elle n'était pas passée à l'action,
monsieur le Président, je ne serais pas ici en train de témoigner",
a raconté cette femme de conviction dont le mari a été
assassiné en 1994 par les islamistes.
DIALOGUE DE SOURDS
Mais que l'on interroge les témoins de la défense et c'est
une autre marche qu'ils décrivent. "Le mort d'ordre était
: ni Etat policier, ni République islamique", selon le président
du FFS, dont le parti avait appelé à la marche et en assurait
le service d'ordre. "Le but de la manifestation, rappelle-t-il à
la barre, était d'obtenir que l'on n'interrompe pas le processus
électoral" -ce que la lecture du compte rendu de l'envoyé
spécial du Monde à la manifestation confirme sans le moindre
doute). Et Hocine Aït-Ahmed d'ajouter : "Il existait une possibilité
de régler politiquement le problème. Mais ils -les militaires-
ont arrêté les élections pour maintenir le régime."
La réponse à l'islamisme politique, dix ans après
les événements de janvier 1992 et l'interruption du processus
électoral, continue à diviser les Algériens en deux
camps. Attentif et passionné, le public qui a suivi les débats
a été le témoin de ce dialogue de sourds. La cour
a écouté des récits dramatiques de survivants des
massacres de 1997 dans la Mitidja, comme elle a entendu ceux, tout aussi
bouleversants, de jeunes torturés par les forces de sécurité.
"J'étouffais. Je me débattais comme un chien. Je cherchais
la mort (...) J'ai été sodomisé. J'ai crié
"Maman putain" parce que quand une maman vous met au monde pour
ça...", a raconté un ancien étudiant, Mehdi
Mosbah, victime d'une rafle et torturé à maintes reprises
par les militaires. "J'ai passé quarante jours au cachot dans
le noir absolu. Il y en a dix dont j'ai perdu le souvenir. Il y a dix
jours que cet homme-là me doit. Je veux savoir",a-t-il lancé
à l'adresse du général Nezzar avant de conclure :
"C'est dur de naître algérien".
Le parquet de Paris a classé sans suite,
jeudi 4 juillet, une plainte déposée la semaine dernière
contre le général Nezzar par neuf Algériens pour
"tortures". Il a justifié sa décision par "l'absence
d'élément grave ou concordant".
Jean-Pierre
Tuquoi
o
ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 06.07.02
---------------------------------------------------------
o LE MONDE | 05.07.02
| 12h58
L'honneur de l'armée
algérienne,
par
Rachid Boudjedra
En acceptant de venir
témoigner, en France, en faveur de Khaled Nezzar - que je ne connais
pas personnellement - dans le procès en diffamation qu'il intente
contre Habib Souadia, c'est l'honneur de mon pays, l'Algérie, et
celui de son armée, que je suis venu défendre. Ce faisant,
je rendais aussi hommage aux victimes, tant civiles que militaires, assassinées
par l'intégrisme islamiste et qui sont tombées pour qu'une
personne comme moi, un écrivain, puisse continuer à produire
des émotions et des sensations.
Je ne me considère pas comme un intellectuel mais comme un artiste
qui fonctionne avec sa sensibilité pour dire ce que l'humain a
de pathétique et de jubilatoire à la fois. Je ne démontre
rien. Je donne à voir les différentes facettes de l'homme
avec ses guerres, ses peurs, ses pulsions et parfois ses capacités
phénoménales à maîtriser le bonheur ; c'est-à-dire
"à rendre le réel inoffensif", selon l'expression
si pertinente d'Henri Michaux.
Condamné à mort dès avril 1989, pour pornographie
et hérésie, par une fatwa des intégristes algériens
diffusée dans les mosquées du pays, je n'ai eu la vie sauve
que grâce à la protection des services de sécurité,
dont l'armée algérienne. J'ai eu, en cela, plus de chance
que mes amis artistes et intellectuels : l'écrivain Tahar Djaout,
le dramaturge Abdelkader Alloula, le peintre Mohamed Aslah, les chanteurs
Cheb Hasni et Matoub Lounès, le professeur de pédopsychiatrie
Mahfoud Boucebsi, le professeur de pédiatrie Djilali Belkhenchir,
l'avocat des pauvres Arezki Fathallah, le journaliste Saïd Mekbel,
et tant et tant d'autres encore...
Ce sont les jeunes conscrits (l'armée algérienne est constituée
dans son écrasante majorité par ces "troufions"
de l'ombre qui ont subi l'égorgement, le viol, la torture et les
atrocités indicibles de la barbarie islamiste) qui m'ont sauvé
la vie, ainsi que celle de beaucoup de citoyens algériens, en mourant
à notre place.
Il en est tombé des milliers de ces jeunes appelés, et il
en tombe toujours, même lorsqu'ils ont fini leur service militaire
et que, rentrés chez eux, on vient les égorger dans leur
lit.
C'est pour cela et pour ceux-là que je témoigne en faveur
de Khaled Nezzar. Parce que, faisant partie de la société
civile, j'ai voulu l'interruption du processus électoral, fin décembre
1991, et j'ai manifesté à Alger, le 2 janvier suivant, avec
des centaines de milliers d'Algériens pour l'arrêt de ce
processus. A ce sujet, je me souviens d'une caricature de Plantu, parue
dansLe Monde, montrant un barbu disant : "Ce sont les dernières
élections !"
Khaled Nezzar et l'armée algérienne nous ont écoutés.
Ce faisant, ils ont évité à l'Algérie d'être
l'Iran des mollahs ou l'Afghanistan des talibans qui ont commis des crimes
abominables contre les intellectuels, les femmes et leurs peuples en général.
Khaled Nezzar qui était, à l'époque, à la
tête de l'armée algérienne, a permis au système
républicain de perdurer, cahin-caha, certes, mais il a perduré.
Il est vrai que cela a coûté beaucoup trop de vies humaines.
Mais si cela n'avait pas été fait, il y aurait eu beaucoup
plus de victimes, de monstruosités, de viols et de barbaries. Les
petites filles algériennes n'auraient pas pu continuer à
aller à l'école. Les femmes auraient été lapidées
publiquement après la prière du vendredi sur la place publique.
Elles auraient porté la burqa et perdu leur travail. La musique,
le football - la vie, quoi ! - auraient été interdits. Etc.
Rien que d'avoir empêché cette régression effrayante,
l'armée algérienne, avec à sa tête le général
Nezzar, nous a sauvés d'un désastre programmé.
La dernière décennie a été terrifiante pour
l'Algérie, qui a eu, depuis des millénaires, une histoire
douloureuse. Et cette histoire, la nouvelle génération beur
d'origine algérienne la connaît bien, elle dont le nationalisme
pro-algérien se manifeste de plus en plus. Il y a une sorte de
fièvre identitaire qui s'installe dans cette communauté.
Elle dit en gros : "Je suis français, mais touchez pas à
mon Algérie." L'exemple regrettable de ces jeunes Algéro-Français
en train de huer La Marseillaise et d'envahir le terrain du Stade de France,
lors du match France-Algérie, fut un signe révélateur
de cette nouvelle mentalité.
De même, lors de la manifestation du 1er Mai à Paris, contre
Le Pen, le magnifique réflexe de déployer un immense drapeau
algérien sur la place de la Bastille était un acte pleinement
signifiant et tellement symbolique.
Il faut en tenir compte. Car, pour ces jeunes beurs, Nezzar, c'est l'Algérie.
Souadia, c'est quoi ?
Si donc l'Algérie a une longue histoire douloureuse, elle a toujours
eu les ressorts et les hommes qu'il fallait pour s'en sortir. C'est le
cas, aujourd'hui, où l'espoir est très grand de voir la
démocratie s'installer durablement et les droits de l'homme respectés
véritablement. Les récentes élections législatives
de mai qui ont vu le taux d'abstention atteindre les 53 % ont été
reconnues propres et honnêtes par toutes les chancelleries du monde.
L'installation d'un nouveau gouvernement jeune et intègre, avec
- surtout - la présence de cinq femmes à des postes-clés,
dont la pasionaria et dissidente de toujours Khalida Messaoudi, à
la tête du ministère de l'information et de la culture, et
en tant que porte-parole du gouvernement, nous permet de croire en l'avenir
démocratique de l'Algérie.
Rachid
Boudjedra est écrivain
et a comparu
comme témoin de la partie civile (aw).
o
ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 06.07.02
------------------------------------
AFP
vendredi 5 juillet
2002, 18h48
Pas de peine requise
contre Habib Souaïdia
PARIS (AFP) - Aucune
peine n'a été requise vendredi au procès à
Paris de l'auteur de "La sale guerre", Habib Souaïdia,
poursuivi en diffamation par le général algérien
Khaled Nezzar, la représentante du parquet à l'audience
ayant implicitement reconnu sa bonne foi et estimé que "l'Histoire
jugera". Le tribunal rendra son jugement le 27 septembre.
Dans un réquisitoire
très court, la magistrate a décrit Habib Souaïdia,
ancien sous-lieutenant des forces spéciales de l'armée algérienne,
comme "un homme qui témoigne", "un acteur d'une
période donnée". "Pendant ce procès, nous
avons entendu d'autres témoins, d'autres acteurs (...) Il n'appartient
pas au tribunal de faire l'histoire", a-t-elle dit.
M. Souaïdia
accuse dans son ouvrage (vendu à 70.000 exemplaires) l'armée
algérienne de massacres dans la guerre civile qui secoue le pays.
Il était poursuivi depuis lundi, aux côtés de la chaîne
de télévision française La Cinquième, pour
des propos tenus sur l'antenne en mai 2001 contre Khaled Nezzar, ex-ministre
de la Défense (1990-93) et homme fort du régime.
Dans la matinée,
avant les réquisitions du parquet, les défenseurs du général
s'en sont vivement pris à Habib Souaïdia, relevant les nombreuses
contradictions, invraisemblances et approximations contenues dans son
livre.
Ils se sont notamment
servis du témoignage apporté par le journaliste algérien
Mohamed Sifaoui, auteur d'une première version réécrite
du livre de Souaïdia, qui a accusé ce dernier de "manipulations",
après notamment qu'ont été gommés, selon lui,
tous les passages ayant trait aux exactions des islamistes contenus dans
le premier manuscrit. "Souaïdia est un mythomane venu en France
pour régler ses comptes", "le livre est un parti-pris
idéologique", avait notamment estimé M. Sifaoui, propos
repris par les avocats de Nezzar.
Pour Me Jean-René
Farthouat, le général est un "homme intègre".
"S'il avait été un dictateur, il ne serait pas ici,
il serait à la tête de l'Etat algérien", dont
il était à un moment presque au sommet. L'avocat a aussi
estimé que le débat autour du "qui tue qui ?"
(entre les islamistes et l'armée) est une "invention extraordinaire",
notamment des médias occidentaux. "Je suis sûr que si
les Twin towers avaient été à Alger on aurait dit
que leur effondrement était le fait du pouvoir", a-t-il ironisé
|
|
|