La justice française déboute Khaled Nezzar

"L'histoire jugera"

L'actualité, Samedi 28 Septembre 2002

La justice française vient de débouter le général-major Khaled Nezzar dans sa plainte en diffamation contre le sous-lieutenant Habib Souaïdia.

Le tribunal correctionnel de Paris a, en effet, rendu son verdict, hier, en prononçant un non-lieu acquittant ainsi Souaïdia et l'innocentant de toute accusation. "Il n'appartient pas au tribunal de se prononcer sur la véracité des thèses soumises à son appréciation, que seule l'Histoire pourra déterminer, ainsi que l'a d'ailleurs déclaré M. Nezzar lui-même : l'Histoire jugera", mentionne le tribunal correctionnel de Paris dans son jugement. Selon le tribunal, "si M. Nezzar a pu à juste titre s'estimer atteint dans son honneur", il doit "pareillement admettre" que des personnes comme Habib Souaïdia "ayant été personnellement impliquées dans ce conflit" puissent "faire part de leur expérience, fût-ce de façon virulente". "Ces considérations conduisent le tribunal à estimer que les déclarations de

M. Souaïdia (...), en dépit de leur gravité concernant la personne de M. Nezzar, n'ont pas excédé les limites de la tolérance qui doit être autorisée en la matière et ressortent au cas présent du droit à la liberté d'expression."

Prévisible, la décision du tribunal a été conforme au réquisitoire de la défense de Souaïdia, mais avant tout, aux vœux de la procureur de la République.

Au mois de juillet dernier, la présentante du ministère public affirmait sans détour, à la fin du procès intenté par Nezzar contre Souaïdia qu'"aujourd'hui, on demande au tribunal de juger l'histoire récente de l'Algérie (…)". Et de rappeler, sans tarder : "Le général Khaled Nezzar demande la vérité… les autres développent leurs thèses. Mais ce n'est pas au tribunal de faire l'histoire de l'Algérie…"

Depuis, les plus avisés ne se faisaient plus aucun doue, y compris, peut-être Khaled Nezzar qui devait comprendre que SouaÏdia ne sera pas condamné. A ce dernier, le tribunal a reconnu la bonne foi, rejetant ainsi les accusations en diffamation portées contre sa personne par le général-major à la retraite. Et il ne pouvait pas en être autrement.

L' "aventure" judiciaire du général, tentée dans l'Hexagone, n'avait, dès le départ, aucune chance d'aboutir, au moins, pour trois raisons. D'abord, il s'agissait d'un général-major algérien, le premier dans l'histoire à faire appel à la justice française en acceptant de répondre présent pour défendre sa plainte. Mais le général-major portait sur ses épaules un lourd fardeau ; celui de l'image sombre qui caricature les généraux algériens.Il s'est présenté en plaignant devant le tribunal, mais dans tous les esprits, c'était le bourreau. D'accusateur, il devient accusé sans sympathie, sauf celle de ses témoins. Et durant tout le procès, le rôle du général-major ainsi que la mission de ses avocats était d'inverser la situation, de rectifier le… paradoxe.Il y avait ensuite la formidable machine politique qui a pris en charge "le cas" Souïadia. Ce n'est plus un secret, le FFS, par le biais de son président Hocine Aït Ahmed, soutenu par les relais des supporters politico-médiatiques de "qui tue qui" ont pesé de tout leur poid pour transformer un simple procès en diffamation en un véritable réquisitoire politique contre l'arrêt du processus électoral mais aussi le rôle de l'armée, représentée par Khaled Nezzar dans la dérive sanglante qu'a connue le pays depuis une décennie.

Bien sûr que dans cet exercice, la position de Nezzar était des plus inconfortables. Le général-major était sommé, pendant tout le procès, de démontrer qu'il n'était pas le véritable décideur, qu'il n'avait pas le pouvoir, ou encore qu'il n'était pas derrière la démission forcée de Chadli Bendjedid.

C'était trop demander à Khaled Nezzar. Il cherchera l'"équilibre" durant toutes les audiences. Mais ses avocats étaient déjà piégés. Ils se prêtent au jeu et "oublient" par moments l'accusé, SouaÏdia. Ramener le procès sur le terrain politique ne pouvait avoir qu'une seule conséquence ; que le général-major concède sa défaite, à défaut de pouvoir organiser ses "troupes". Et des troupes, il était aussi question dans le volet "témoins". Pensant avoir mobilisé la plus belle des brochettes-témoins qui puissent exister, Khaled Nezzar a été réduit, en fin de compte, à constater l'échec de son approche. Déjà que le procès ne se déroulait pas devant un tribunal algérien, l'on pouvait dès lors s'interroger, légitimement, sur le choix de certaines têtes, appelées en renfort du général. Que pouvait dire un Rezag Barra pour influer sur la décision d'un tribunal français, sinon provoquer l'effet inverse ? Que pouvait prouver un Ali Haroun, lui le civil sans pouvoir, à l'époque ?

Et Mme Aslaoui ? Magistrat de talent et victime du terrorisme, elle a constaté, sans doute, combien il était difficile de défendre des convictions quand le tribunal, insensible et neutre, veut s'en tenir aux faits. Erreur de casting ? Forcément, et pour plusieurs témoins de M. Nezzar. Car seule cette mère algérienne a su parler sans détour. Chaouche Hada qui a fait trembler le tribunal de Paris restera dans les mémoires comme l'un des moments forts. Elle a raconté avec dignité et dans la douleur, comment des terroristes islamistes avaient enlevé, puis égorgé trois de ses fils. Le reste… tout le reste ne sera que supputations ou encore des témoignages qui n'iront jamais au bout. Et le tribunal ne pouvait s'en émouvoir…

Il renvoie dos à dos, ou presque, les deux militaires algériens, les invite à aller se départager ailleurs… Khaled Nezzar, l'homme fort, a perdu une bataille juridiciaire et politique. Peut-être que l'essentiel, pour lui, était de libérer sa conscience, d'accepter pour une fois et même en tant que plaignant, de ne pas être le juge… Reste que dans les faits, ses galons n'ont pas pesé, sinon inversement, devant un jury soucieux de ne pas prendre partie dans le conflit algéro-algérien.

Qu'il y ait pourvoi en cassation ou pas, cela ne changerait rien. Le procès et ensuite le verdict ont été ceux des images des uns et des autres. et de cette "aventure", aucune image n'est sortie indemne… A commencer par celle de la République.

Samir Merouane

 

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