La plainte contre le général Nezzar est classée sans suite

Le Monde, 4 juillet 2002

Le parquet de Paris a motivé sa décision par "l'absence d'élément grave ou concordant reposant sur le général Nezzar au regard de cette plainte".

Le parquet de Paris a classé sans suite, jeudi 4 juillet, une plainte déposée le 28 juin à Paris par neuf Algériens contre l'ancien ministre de la défense algérien, Khaled Nezzar, pour tortures et traitements cruels, inhumains et dégradants. Le parquet a motivé sa décision par "l'absence d'élément grave ou concordant reposant sur le général Nezzar au regard de cette plainte".
M. Nezzar, ancien homme fort du régime algérien lors de l'interruption du processus électoral en 1992, assiste, depuis lundi, au Palais de justice de Paris, au procès en diffamation qu'il a intenté à un ancien sous-officier de l'armée algérienne, Habib Souaïdia, auteur du livre La Sale guerre. Des plaintes précédentes déposées pour les mêmes motifs en avril 2001 contre M. Nezzar ont, depuis, été classées sans suite par le parquet de Paris.
La plainte déposée vendredi 28 juin était fondée sur la convention contre la torture de 1984. La France, qui a signé cette convention, a, de plus, introduit dans son droit une disposition selon laquelle peut être poursuivie et jugée, si elle se trouve en France, toute personne coupable de tortures au sens de la convention. Il restait au parquet deux possibilités : soit le classement sans suite, soit l'ouverture d'une information judiciaire nominative contre le général Nezzar, la France n'étant compétente au regard de ces plaintes que par la présence du général Nezzar sur le territoire national.
Selon les plaignants, M. Nezzar a eu, jusqu'en 1994, les prérogatives d'un "super-chef d'État", et c'est "sous sa direction que fut appliquée la politique de répression systématique des opposants, et notamment du FIS (Front islamique du salut, dissous). C'est sous sa direction encore que continuèrent à être commis de façon massive des crimes de torture". Parmi les plaignants figurent plusieurs des personnes qui avaient déjà déposé plainte en avril 2001, dont les membres d'une même famille, ainsi que Lyez Laribi, un étudiant ayant passé plusieurs années en prison en Algérie, une expérience qu'il raconte dans un livre intitulé Dans les geôles de Nezzar.
Des témoignages poignants
Plusieurs victimes des islamistes ou des militaires algériens ont témoigné et raconté leurs drames, jeudi, lors du procès d'Habib Souaïdia. Avant le témoignage-surprise, jeudi, de Hocine Aït Ahmed, chef du plus ancien parti algérien d'opposition, la salle a été bouleversée par le récit d'un homme de 32 ans, Abdelramane Mosbah.
Cet ancien étudiant à l'Institut d'études islamiques d'Alger, qui jure n'avoir "jamais été dans un groupe terroriste", a pourtant été arrêté et torturé par l'armée en 1992, sans procès. En larmes, il raconte les 40 jours passés dans des locaux de la gendarmerie d'Alger, dans un bâtiment "face à l'état-major des forces armées" où il était quotidiennement forcé à garder au fond de la gorge un chiffon constamment imbibé d'eau. "C'est comme si l'on coulait. L'eau vous rentre de partout dans les narines, dans la gorge, dans les poumons. Jusqu'à l'évanouissement […]. J'e n'aurais jamais cru que j'allais vivre, avoir un jour une femme, des enfants", a crié le jeune homme, incapable de ralentir le flot de paroles qui le submerge. Fils d'un haut responsable de la magistrature algérienne, Abdelramane Mosbah dit avoir eu "de la chance" : il a été finalement libéré.
Le fils de Nassera Dutourt, lui, n'a pas eu cette chance. Porté disparu depuis le 3 janvier 1997, il a, selon sa mère, été arrêté et tué par l'armée. Elle raconte son calvaire pour le retrouver : les va-et-vient entre les différentes autorités, l'ironie de certains responsables - "votre fils, il s'est volatilisé Madame", "il a dû aller suivre des minettes à Oran" -, l'insupportable absence. Elle s'adresse au général Khaled Nezzar, ancien ministre de la défense et instigateur de ce procès : "Savez-vous ce que c'est de ne pas savoir où est votre fils ? Rendez-nous nos enfants, c'est tout ce qu'on demande !"
"Le coup d'Etat" de M. Nezzar
Hocine Aït Ahmed, 76 ans, chef du plus ancien parti algérien d'opposition, le Front des forces socialistes (FFS), a, pour sa part, reproché à Kahled Nezzar d'avoir effectué "un coup d'État" en interrompant le processus électoral algérien en 1992. "M. Khaled Nezzar, vous avez fait le coup d'État ! La façon dont tout ça c'est déroulé, c'était un vrai coup d'État. Et c'était une catastrophe", a dit le chef du FFS.
Aux témoins cités par la défense de Habib Souaïdia, ont fait écho ceux venus parler pour le général Nezzar et qui ont raconté l'incroyable violence des islamistes. Haj Haci Atikan, née en 1981, avait raconté, mercredi, comment son père a été "égorgé en plein jour" sur la place de son village par les membres d'un groupe armé, qui ensuite sont venus l'enlever avec sa sœur pour la conduire dans un maquis. "Ils nous ont emmenées dans la forêt et ils nous ont violées. Ensuite ils nous ont pris à leur service : on faisait le ménage, on faisait à manger", raconte la jeune femme, les yeux pleins de larmes. Parvenant finalement à prendre la fuite, les deux sœurs ont été prises en charge par des militaires. "C'est grâce aux militaires que nous avons été sauvées. Les autres, ils ont gâché notre vie", dit-elle.
Avec AFP et Reuters

   
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