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Nadia
Matoub : « J'ai subi des pressions »
Entretien réalisé
par Nadir Benseba, Le
Matin, 25 juin 2001
Nadia, la femme de Matoub
Lounès, revient sur les circonstances de l'assassinat de son mari et
déclare qu'elle a subi des pressions pendant son séjour à
l'hôpital.
Le Matin : Trois ans
après l'assassinat de votre mari, la justice n'a toujours pas remis ses
conclusions
Nadia Matoub : La commémoration du troisième anniversaire de l'assassinat
de mon mari intervient dans une conjoncture particulière. Une conjoncture
marquée surtout par une série d'assassinats qui a ciblé
une centaine de jeunes en Kabylie. Ce fait renseigne doublement sur les intentions
hégémoniques des tenants du système politique algérien
et sa détermination à gérer d'une main de fer toute affaire
qui risque de compromettre sa pérennité. En tout état de
cause, je suis convaincue qu'un jour on saura la vérité sur les
circonstances de son assassinat, mais pas avant le départ de ce régime.
Tant qu'il n'y aura pas un changement radical au niveau des centres de décision,
on aura toujours affaire à une institution judiciaire boiteuse, à
la solde des intérêts des personnes. La manière dont le
tribunal de Tizi Ouzou a instruit cette affaire est à ce propos édifiant.
Quant à la date du 25 juin, elle est, d'évidence, particulière
pour ma personne. Quoique Lounès soit toujours présent dans mon
esprit, ce jour me propulse d'une manière ineffable dans ces moments
tragiques.
A propos de ces moments
tragiques, un des représentants du RND à Paris aurait révélé
à votre belle-sur Malika que des Patriotes auraient fait partie du groupe
de terroristes qui ont assassiné Lounès. Qu'est-ce que vous inspire
ce rebondissement ?
Cela confirme les doutes que nous avions soulevés, mes surs et moi, sur
l'identité des assassins. Ce qui a jeté surtout le trouble en
ma personne, c'est lorsque ma sur Ourda s'est présentée devant
le juge instructeur pour lui signaler qu'elle était prête à
identifier deux terroristes parmi le groupe qui nous avait attaqués.
Au lieu de donner une suite à la déclaration de ma sur, le tribunal
de Tizi Ouzou n'a affiché aucun intérêt. Je me pose des
questions : pourquoi le juge d'instruction n'a pas rappelé ma sur pour
une séance d'identification ? Veut-on couvrir des terroristes connus
dans la région ? Ourda a bel et bien identifié Nacer Bellaouche
lorsque un des Patriotes de Tizi Ouzou lui a montré un certain nombre
de photos de terroristes. Devrais-je comprendre par là que ce terroriste
jouissait d'une couverture ou que c'est un élément qui a infiltré
le GIA ? Il y a beaucoup de zones d'ombre qui entourent les circonstances de
cet assassinat. Même durant l'attentat, les terroristes étaient
affolés. Etant assurés que j'étais morte, ils ne savaient
pas quoi faire de mes deux surs. Fallait-il les tuer ou non ? Les terroristes
donnaient l'impression qu'ils étaient chargés d'une mission :
tuer Lounès et sa femme. Le fait qui m'intrigue à ce jour est
la non-intervention de la police communale de Ben Aïssi distante de quelques
kilomètres seulement.
Vos doutes se sont amplifiés
davantage durant votre séjour à l'hôpital
Absolument. Cela s'est passé lorsqu'on m'avait sollicitée à
l'hôpital pour signer le procès-verbal dans lequel on a rajouté
la phrase indiquant que c'est le GIA qui était derrière l'attentat.
Chose que je n'ai à aucun moment déclarée. A ce moment,
j'avais vraiment peur pour ma vie. Je me suis dit : si jamais je tiens tête
à ces personnes, demain les gens liront dans la presse que Nadia Matoub
vient de succomber à ses blessures. A ce moment-là, la pression
était telle que je ne pouvais faire autrement. Ma chambre à l'hôpital
était constamment occupée par des policiers. Je ne pouvais même
pas parler aux journalistes. D'ailleurs, le fait que j'ai exprimé des
doutes n'a pas plus à certains militants du RCD. Ces derniers me présentaient
Malika comme un exemple à suivre. « Regarde Malika comment elle
se comporte. Elle ne cesse de dire que ceux qui tuent sont connus », me
disaient-ils.
C'est à ce moment-là
que vous avez commencé à penser à fuir le pays
J'ai repoussé au maximum mon départ pour la France. Mais la pression
qui s'exerçait sur moi m'a poussée à prendre cette décision.
J'étais constamment entourée de gens qui me suggéraient
des déclarations. Et puis il y avait de folles rumeurs qui circulaient
à propos de ma personne. Je me sentais en quelque sorte rejetée.
On imaginait les pires scénarios depuis qu'on avait soulevé des
doutes à propos des auteurs du crimes.
Comment s'est fait votre
départ ?
Avant de parler de mon départ avec mes surs en France, il faut noter
que mon passeport m'a été remis alors que j'étais dans
mon lit d'hôpital. Il a fallu ainsi des mois pour obtenir le fameux visa.
Contrairement à ce qu'on a avancé auparavant, mon dossier de visa
n'a été déposé au service de l'ambassade de France,
selon le consul, qu'entre le 20 et 21 juin. En ce qui concerne mes surs, il
a fallu brandir la menace de ne pas animer la conférence de presse qu'on
m'avait préparée pour qu'elles puissent obtenir leur visa. Cela
dit, dès ma sortie de l'hôpital, j'ai pensé à rencontrer
les journalistes.
Concernant toujours
les circonstances de l'assassinat, votre belle-sur affirme, tout en se basant
sur les conclusions d'un expert en automobile, que la voiture était garée
au moment de l'attaque terroriste
La chose dont je suis sûre est que la voiture s'est arrêtée
juste après que le véhicule a essuyé les premières
salves de balles. Avant de riposter, Lounès a tenté à plusieurs
reprises de redémarrer, sans succès. Et le fait de dire que le
véhicule était garé au moment de l'attentat sous-entend
qu'il n'y avait pas eu de guet-apens. Cela implique également que les
témoignages des habitants de Tala Bounane faisant état que l'endroit
de l'attentat a été visité à plusieurs reprises
quelques jours auparavant par des gens étrangers et suspects sont faux.
Je ne vais pas faire un éventail de déclarations contradictoires
à ce sujet.
Cela dit, que cherche t-on
à insinuer par là ? Veut-on dire que le crime a été
maquillé ? Que veut-on insinuer lorsqu'on a annoncé que les trois
occupantes de la voiture étaient légèrement blessées
? Veut-on accuser par ricochet le corps médical de Tizi Ouzou de complicité
dans l'assassinat de Matoub Lounès ? Pourtant, tout le monde savait dans
quel état de santé nous étions. Je lance un appel à
toutes les personnes liées directement ou indirectement pour débattre
de cette affaire devant la presse nationale et internationale.
algeria-watch
en francais
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