Entre les lignes

Nasreddine Yacine, algeria-watch, semaine 8 au 14 juin 2001

Dix morts sur le plan sécuritaire dont un repenti à Bouira où la situation vient à peine de revenir au calme après plusieurs semaines de heurts.
Ailleurs en Kabylie, on compte des blessés par dizaines et trois morts au moins : deux jeunes à Béjaïa et un militaire lynché par la foule des manifestants à Tizi-Ouzou. La presse rapporte que ce militaire " a été pris pour un élément de gendarmerie ". Comme s'il était autorisé de lyncher un gendarme.
À force de faire la guerre, pendant la dernière décennie, certains titres de la presse privée ne savent plus faire la paix.

Protégez le " prophète " !
Saïd Sadi a été " tabassé " lors de la marche du jeudi 7 juin 2001. " Le leader du RCD, très entouré, a été même brutalement bousculé, renversé à terre et blessé ", rapporte le Quotidien d'Oran du 9 juin.
Ah, mais c'est les risques du métier, docteur. Il fallait faire votre marche en voiture blindée.
Chose vue, un journaliste d'un journal complètement indépendant... des autres partis politiques, était en larmes à la vue de Sadi, le maître vénéré, bousculé et tombé par terre.
En fait, j'allais oublier, il faut appeler Mme Sadi et les deux enfants à Paris pour leur dire que le docteur va bien.

Khatami réélu, la presse se passe de commentaire !
Le président iranien, Mohamed Khatami, vient d'être réélu à 77% pour un second mandat. Ne pouvant tout de même pas ignorer cet événement, la presse éradicatrice (El Watan, Le Matin, Liberté, El Khabar...) ne s'étale pas, au lendemain de cette victoire, dans les commentaires comme elle le fait d'habitude lorsqu'il s'agit de ce pays.
Les faits sont têtus : les " conservateurs ", ceux qu'on appelle les " durs " ici-bas, viennent de perdre pour la seconde fois le poste de la présidence. Ils n'ont pourtant pas décrété l'état d'urgence ou d'exception, ni appelé à la " sauvegarde de la république islamique ".
Tous souriants, même s'ils n'appréciaient guère cette seconde victoire, les " conservateurs " applaudissent Khatami. Une belle leçon de démocratie.

Pas un dinar pour Aussaresses.
Géniale l'idée de faire lire le livre-témoignage du général tortionnaire Paul Aussaresses sans verser un dinar à son auteur en mettant le contenu sur le net, dans une boîte e-mail (Username : gratos_liver@hotmail.com, Password : dinarzero). Selon le Quotidien d'Oran du 13 juin, l'idée viendrait d'un " cyber-citoyen " qui s'est offusqué de voir qu'une librairie algéroise allait mettre en vente ce livre.

Dilem, grave à la fin !
Le célèbre caricaturiste du Matin puis de Liberté a décidé de faire une grève de la faim à partir du samedi 16 juin 2001 " pour protester contre les amendements du code pénal ".
" Par ce projet, dit-il, le régime profane une fois de plus, une fois de trop, la mémoire des martyrs de la démocratie... "
Dilem joint sa voix à celles " des millions de jeunes algériens qui se soulèvent pour qu'il soit mis fin à l'injustice ".
" ... Messieurs les bourreaux de la démocratie, l'Algérie a changé. Si vous voulez tuer la liberté, tuez-moi avec. "
Le caricaturiste de Liberté a donc daigné se joindre aux jeunes de Kabylie. Comme quoi le courage, ce n'est pas seulement de faxer ses dessins de Paris.
Dilem peut, en tout cas, compter sur la soutien du " Comité de crise de la presse indépendante " à sa grève de la faim illimitée.

Kheireddine Ameyar, un an déjà !
Le fondateur du journal La Tribune, un journaliste de très grand talent, sans doute le meilleur éditorialiste, nous quitté le 9 juin 2000 ! Ne revenons pas sur les circonstances de sa mort, mais revenons plutôt sur ce qui l'a le plus touché dans les derniers moments de sa vie.
Kheireddine, tu disais après la publication de la lettre du docteur Saïd Sadi à ses " amis " les journalistes que quelque chose de mauvais se préparait pour la corporation. Et bien tu n'as pas eu tort. Quelques mois après ta mort, nous en avons eu la certitude. De " gentils " amendements du code de procédure pénale étaient en préparation. Les " mauvaises langues " disent que le docteur, auteur de la lettre, n'ignorait pas le projet dont il se fait le pourfendeur maintenant qu'il a " divorcé " avec Bouteflika.
A tous ceux qui font semblant d'oublier, lisez :

" Lettre à mes amis de la presse " du Dr. Saïd Sadi (extraits)
" ... la presse privée algérienne s'enlise dans la surenchère, cette autre forme de conformisme et ne parvient pas au niveau de qualité qu'en attendent maintenant les citoyens...
Les partis politiques ont des stratégies de communication médiocres, a-t-on avancé. Sans doute. Mais est-ce suffisant pour expliquer le fait que le sanglant et l'invective soient devenus des menus hégémoniques ?
Pour le bien de notre presse comme pour celui de notre société, il faut refuser de se résoudre à ces réductions. (...) La tentation grandissante d'un arbitrage narcissique, étouffant l'observation, témoigne d'une évolution préoccupante. La prudence et l'humilité qui ont marqué la naissance de notre presse cèdent devant les certitudes et les excès. L'outrance tient lieu d'autorité, le raccourci et la caricature dispensent de l'investigation et le jugement remplace l'analyse.
On a pu penser un instant que la longue privation de liberté avait conduit le journaliste à refuser, a priori, toute forme de concession à l'autorité au point de préférer l'hostilité à la recherche de la vérité. C'est un réflexe classique dans l'apparition de la presse post-parti unique dans le tiers-monde. N'est crédible que celui qui contredit ou agresse. (...) Le problème en Algérie est que cette phase de défoulement, au lieu de s'estomper, dure et s'aggrave avec le temps, altérant sévèrement l'image de la presse plurielle, non pas devant les pouvoirs publics mais du point de vue du lecteur auprès duquel les responsables des journaux ne semblent pas vouloir constater l'érosion qui affecte la confiance mise dans leur profession. Il serait pour le moins regrettable d'attendre la désertion du citoyen pour prendre acte de son droit à une saine information.
Le recours à l'évocation des martyrs de la presse algérienne pour justifier l'insuffisance ou la faute professionnelle ne saurait convaincre ; d'une part parce que la mémoire des disparus condamne à l'excellence ; d'autre part parce que nous avons trop longtemps dénoncé la confiscation des morts par lesquels le régime a légitimé ses dérives pour laisser se reproduire la manœuvre sur un registre aussi sensible que le droit de savoir.
Nulle personne, soucieuse de liberté et de progrès, n'a intérêt à voir se prolonger cette situation où le chaînon vital qui peut amener les Algériens à une saine connaissance d'eux-mêmes et, le cas échéant, une meilleure organisation de leurs solidarités se délite dans l'abus et la griserie d'un pouvoir sans contrôle ni bilan... "

 

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