Entre les lignes

Nasreddine Yacine, algeria-watch, semaine du 15 au 21 juin 2001

25 morts dont 14 militaires (à Chlef et Bouira), 2 gendarmes (à Chetaïbi - Annaba), 1 policier (égorgé à Aïn Bessam - Bouira), 1 conseiller à la cour Suprême (dans un " faux barrage " à Batna) et 5 GLD (à Relizane et Aïn Defla), c'est la terrible moisson de cette semaine relevée dans les quotidiens de la presse algérienne.
Par ailleurs, au cours des émeutes qui ont lieu en Kabylie et dans plusieurs wilayas du pays, on a également enregistré plusieurs morts et des dizaines de blessés. Selon la presse, on compte 6 morts (dont 4 à Tizi Ouzou, Drâa Ben Khedda... et 2 à Chréa - w. Tébessa) et plus de 210 blessés (80 à Tizi Ouzou et 40 Aïn M'lila dont 21 par balles) parmi les manifestants, ainsi que deux membres des services de sécurités (un gendarme et un policier tués respectivement à Draâ Ben Khedda et Akbou).
Hormis la constatation des faits (ceux que veut bien rapporter la presse !) on ne voit pas sur quoi pourrait déboucher ce nouveau cycle de la violence en Kabylie et à l'Est du pays. Si l'Etat, en la personne de Zerhouni, ministre de l'Intérieur s'est engagé à " punir les auteurs des dépassements " sur les manifestants, qu'en sera-t-il pour les responsables de la mort des gendarmes, du policier et du militaire ? Qui en portera les responsabilités ? Plusieurs acteurs se revendiquent de cette révolte (RCD, MDS, CCRD, Aârouch, Comités de villages et Comité inter-wilayas) mais personne ne semble vouloir assumer les conséquences. A moins que cette révolte ne soit, en fin de compte, qu'un " travail " (au sens obstétricien du terme) provoqué pour précipiter d'autres objectifs que ceux qui sont assignés officiellement à ces événements...

La presse en marche !
La marche du 14 juin à Alger, à laquelle avait appelée les aârouch (nouvelle formation trans-partisane ?), a différemment été appréciée par les titres de la presse privée. Certains ont choisi des titres de "Unes" de façon à éviter de se prononcer " pour " ou " contre " ce qui s'est passé dans les rues de la Capitale ce jour-là, d'autres quotidiens, les militants, ont carrément désigné le " pouvoir " comme responsable de la provocation.
Concernant les dégâts commis en cette journée, les 4 journaux militants ont soigneusement évité de désigner les manifestants comme responsables, ne serait-ce que partiellement, de ces dégâts. Ils se sont même offert le luxe, comme c'est le cas de Liberté et du Matin, soit de désigner les habitants des quartiers populaires d'Alger comme responsables, voire de leur reprocher leur intervention en s'opposant à certains manifestants qui tentaient de mettre le feu dans certains magasins sous leurs immeubles.
On avait l'impression en lisant Liberté qu'il s'agissait plutôt d'une autre marche et pas celle du jeudi 14 juin 2001. Dans son édition du dimanche 17 juin, le quotidien du RCD nous informe que la première personne qui a commencé la casse chez le concessionnaire de KIA Motors " est un jeune algérois " et qu'il serait membre d'un comité de soutien de Bouteflika ! Soit, mais comment expliquer la casse de plus de 300 véhicules, sans oublier les dégâts occasionnés à la gare routière ?
Toujours à Liberté, la journaliste Hafidha Ameyar (qui n'a aucun lien de parenté avec le regretté directeur de La Tribune) , toute MDS (ex-PAGS, parti de l'avant-garde socialiste version stalinienne) qu'elle est, n'a trouvé aucun commentaire à faire sur les dégâts occasionnés à la régie UGTA du 1er Mai, où 9 bus ont été calcinés.
La myopie visuelle ça se soigne, mais pas la myopie intellectuelle.
Quant au quotidien El Watan du 16 juin également, son éditorialiste, Tayeb Belghiche écrit tout bêtement que " Les Algérois ont fait la chasse aux Kabyles ! Parmi les manifestants, qui ont offert leurs torses aux forces de la répression pour que toute l'Algérie vive libre et démocratique, certains ont été lynchés, sous l'œil bienveillant, voire avec la complicité des services de sécurité. "
C'est pourtant ces mêmes écrivaillons, pour reprendre une expression chère au regretté Kheireddine Ameyar, qui vantent depuis une décennie l'esprit d'autodéfense, qui feignent de reconnaître que refusent aux algérois le droit de défendre leurs biens en s'opposant à quelques manifestants déchaînés qui cassaient tout sur leur passage.
Laissons à Saïd Sadi (extrait de sa " lettre à mes amis de la presse ") le soin de finir notre commentaire : " La tentation grandissante d'un arbitrage narcissique, étouffant l'observation, témoigne d'une évolution préoccupante. La prudence et l'humilité... cèdent devant les certitudes et les excès. L'outrance tient lieu d'autorité, le raccourci et la caricature dispensent de l'investigation et le jugement remplace l'analyse. "

Les révélations de Hichem Aboud occultées.
Seul El Watan, du 16 juin, a glissé en dernière page un petit commentaire de l'interview de cet " ex "-capitaine des services secrets algériens (DRS). Pourtant, il fut un temps où les déclarations de Aboud faisaient bien les affaires d'une certaine presse. C'était à l'époque de la campagne anti-Betchine.
" S'agissant de l'assassinat de Mecili, écrit Tahar Hani (collaborateur d'El Watan en France qui a activement participé à la cabale anti-Betchine pendant l'été 1998 - ndlr), l'interviewé dira que "les ordres sont venus de la Présidence de la République du temps où Larbi Belkheir était secrétaire général"... "
Après vérification dans le texte de l'interview, il s'avère que Aboud Hichem met directement en cause Si Larbi*. Alors pourquoi est-ce que M. Tahar Hani s'est-il donné la peine de faire toute cette gymnastique ? A moins que la censure vienne de votre patron, M. Belhouchet.
(*) Le Nouvel Observateur. - Que savez-vous de l'affaire Ali Mecili ?
Hichem Aboud. - A l'époque j'étais chargé du dossier du Moyen-Orient au cabinet du général Lakhal Ayat, le directeur central de la Sécurité militaire (la DCSM). Je sais que les ordres sont venus de la présidence de la République. Le général Ayat a eu une réunion à la présidence avec Larbi Belkheir, qui était à l'époque directeur de cabinet du président Chadli [et qui est aujourd'hui directeur de cabinet du président Bouteflika, NDLR]. Des instructions lui ont alors été données pour monter une opération contre Mecili. En fait, Hicham Aboud est un ami d'El Watan, du Matin, de Liberté..., mais qui dérange cette fois parce qu'il ne s'attaque pas seulement à Betchine (comme en 1998) mais aux 11 décideurs.

L'AFP tire à fausses infos.
Le correspondant de l'Agence France-Presse, M. Ouali, n'est pas à sa première bourde. Sa dernière, il l'a commise lors de la couverture de la marche du 14 juin en affirmant que les services de sécurité avaient tiré à balles réelles sur les manifestants.
Il est vrai que le militantisme bête et discipliné ne peut mener qu'au mensonge. Non que les services de sécurité ne soient pas capables de tirer à balles réelles, mais ce jour-là, il faut l'avouer, ils ne l'ont pas fait. Les policiers étaient même désarmés ! C'était tellement évident que même les journalistes du Matin et ceux de Liberté n'ont pu écrire le contraire.

Importantes révélations de Djamil Benrabah.
Le Jeune Indépendant du 16 juin a publié, en très petits caractères, un communiqué portant n°8 émanant du Comité des coordinations pour la vérité et la justice (CCVJ), signé par son président Djamil Benrabah dont l'épouse, magistrate, a été assassinée par un groupe armé. Voici le texte de ce communiqué :
" Au cours de la marche du 14 juin organisée par les mouvements de défense de la cause berbère, les participants, munis de haches, de barres de fer et d'armes blanches, se sont livrés à des actes de vandalisme, d'agression contre les habitants d'Alger et de destruction des biens publics et privés. Ces manifestants scandaient des slogans favorables au chef des terroristes de la région de la Kabylie, Hassan Hattab.
Par ailleurs, depuis le début des événements dans la région de la Kabylie, les patriotes, les membres des groupes de légitime défense (GLD) et les membres des forces de sécurité sont individuellement victimes de violence et de brimades.
Ainsi, dans plusieurs localités de la Kabylie, les maisons des Patriotes ont été incendiées et leurs familles, menacées de mort par des personnes se présentant comme des militants de la cause amazigh, se sont vues contraintes de fuir la région.
A Tizi Ouzou, un jeune militaire sans armes et dont les parents sont victimes du terrorisme a été lynché par les manifestants.
Devant ces dérives graves, pourtant très préjudiciables à la noble cause amazigh, les partis politiques et les représentants de la société civile démocratique ont encore une fois fait preuve d'une grande lâcheté. La rupture avec le système politique responsable de tous nos malheurs ne peut se réaliser que par la persévérance dans nos revendications dans le calme, la dignité et la non-violence.
Pour le devoir de vérité et de justice, les membres du CCVJ et les familles des victimes du terrorisme dénoncent, d'une part, les actes barbares commis par les manifestants contre les personnes et les biens, et s'insurgent, d'autre part, contre la répression sauvage des pouvoirs publics.
Les membres du CCVJ se désolidarisent désormais des mouvements qui soutiennent le recours à la violence, et demandent au peuple algérien, et en particulier aux jeunes Algériens, d'êtres vigilants contre les tentatives de manipulation. " Fin du communiqué.
Envoyé à toutes les rédactions, aucune, hormis Le Jeune Indépendant, n'a publié ce communiqué.

Dilem, caricature de la liberté de la presse !
Un poisson d'avril en plein mois de juin. Vous y avez cru que Dilem allait entamer une grève de la faim " pour protester contre les amendements du code pénal " et pour joindre sa voix à celles " des millions de jeunes algériens qui se soulèvent pour qu'il soit mis fin à l'injustice ". Ha, ha, ha....
Dilem se joindre aux " gueux ", ça ne va pas non !
" Soutenir " est une chose, enflammer la situation en est une autre, mais pas au point de risquer sa vie. Telle est la devise des " démocrates " et " républicains " algériens qui semblent également mépriser les jeunes de Kabylie.
Nous y avons cru nous aussi, puisque nous écrivions, lors de notre dernier Entre les lignes, que " le caricaturiste de Liberté a donc daigné se joindre aux jeunes de Kabylie. Comme quoi le courage ce n'est pas seulement de faxer ses dessins de Paris ". Quelle naïveté !
Di Di a tout simplement succombé au charme de... Kenza de Loft Story (célèbre émission intellectuelle de M6) qui a cosigné une pétition avec une trentaine d'autres personnes dont : Benchicou (directeur du Matin, initiateur de cette pétition), Rahabi (ancien ministre de la Communication... du RCD), Fella Ababsa (chanteuse), commandant Azzeddine (officier de l'ALN, membre du CCDR, ex-sénateur et actuellement milliardaire), Kamel Aït Adjedjou (We Aime El Djazaïr)..., pour lui demander de ne pas mettre à exécution sa grève de la faim.
Les signataires de la pétition écrivent : " Nous n'avons pas besoin de ton jeûne, mais de ton trait. Que vaut la liberté de la presse sans la caricature (sic !) du génie et de l'insolence ? (...) Cette grève de la faim, Dilem, c'est comme si tu l'avais faite. Le message est passé pour tous (pour qui ? - -ndlr). Bravo ! "
Pour rappel, Dilem est caricaturiste à Liberté, et pour votre gouverne aucun responsable de ce journal n'a signé cette pétition ! ?

L'argent avant tout.
El Watan sait faire la guerre. Alors qu'il consacre ses Unes et plusieurs pages du journal depuis le mois d'avril aux événements de la Kabylie et de l'Est du pays, il ne se fait pas prier pour passer la publicité, en bâti de Une (bas du journal), de " Layali El Bahdja ", une série de soirées du 4 juillet au 29 août 2001 organisées à l'hôtel Sheraton (Club des pins).
Ne dit-on pas l'argent est le nerf de la guerre ? A certains l'argent et à d'autres (les jeunes de Kabylie...) la guerre. C'est ce qu'on appelle en termes très diplomatiques " le partage international du travail " : " tu meurs, je me goinfre ".
Question à une tasse lacrymogène bien serrée : où passent-ils leurs vacances les directeurs des journaux militants ?

 

 

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