Violents affrontements à Alger

Le Monde, 14 juin 2001

La police anti-émeute aurait tiré à balles réelles contre des manifestants qui participaient à la marche d'Alger, organisée jeudi 14 juin par les comités de tribus et de villages de la Kabylie pour protester "contre la répression et l'injustice". Alger s'enflamme. La marche "historique" organisée dans la capitale algérienne, jeudi 14 juin, par les comités de tribus et de villages de la Kabylie, a rapidement dégénéré. De violents affrontements entre des manifestants hostiles à la répression en Kabylie et la police anti-émeute ont éclaté peu avant 13 heures place du 1er-Mai.

Les heurts ont commencé quand les manifestants se sont dirigés vers la présidence de la République, en dépit d'un important cordon de policiers barrant le passage. L'itinéraire choisi par les organisateurs, qui devait aller de la Foire d'Alger à la présidence, sur les hauteurs de la capitale, avait été interdit. Une délégation des manifestants devait remettre au gouvernement un programme en quinze points réclamant notamment le retrait de la gendarmerie de Kabylie, l'arrêt de la répression policière, la reconnaissance de la langue berbère et un programme économique d'urgence pour apaiser les tensions sociales en Kabylie. Mais les manifestants ont voulu braver le pouvoir en tentant de forcer le cordon policier tout en jetant des pierres et des projectiles divers sur la police. Celle-ci a répliqué par des tirs intenses de grenades lacrymogènes et a eu recours à des canons à eau. Peu après, la police aurait tiré à balles réelles sur les manifestants, qui ont dressé des barricades pour se protéger. Plusieurs foyers d'incendie s'étaient déclarés dans l'après-midi. Des pillards ont profité de ces troubles pour prendre d'assaut des hangars du port d'Alger qu'ils ont dévastés, ainsi qu'un dépôt de voitures neuves.

UNE ÉTAPE CAPITALE DE LA CONTESTATION

Deux journalistes algériens, une femme et un homme, sont morts en couvrant la manifestation. Fadila Nedjma, reporter au quotidien Al-Chourouk, et Adel Zerrouk, 26 ans, correspondant à Alger du quotidien oranais Erraï, ont été écrasés par un autobus. La confusion régnait en début de soirée sur les circonstances précises de ces deux morts. L'accident aurait eu lieu lorsque les émeutiers ont mis le feu à un garage de la régie des transports urbains d'Alger, où une dizaine d'autobus ont brûlé.

Un employé aurait alors tenté de sauver un véhicule. Dans la précipitation, il aurait heurté violemment les deux journalistes qu'il n'avait pas vus. Selon des sources médicales, quelque 400 personnes auraient également été blessées, pour la plupart par des pierres et des coups de matraque, ou intoxiquées par des gaz.

Des centaines de milliers de contestataires, venus en camions, cars et voitures de toute la Kabylie, s'étaient rassemblés dès l'aube dans la banlieue algéroise de Mohamedia, près de la Foire internationale d'Alger, pour se préparer à défiler. "Ils sont arrivés dès 5 heures du matin et ont commencé à scander des slogans anti-gouvernementaux", témoigne un Algérois. Tous n'ont pu atteindre le centre-ville en raison de la très forte affluence. Les manifestants, estimés à plusieurs centaines de milliers, essentiellement des jeunes qui ont défilé souvent torse nu sous la chaleur, arboraient des drapeaux en signe de deuil pour les victimes des émeutes. Ils ont crié des slogans, devenus familiers aux oreilles des Algériens : "Ulac smah" ("pas de pardon"), "Vaincre ou mourir", "Pouvoir assassin","Y en a marre de ce pouvoir", "Sortez-nous de notre misère".

En début de soirée, le pouvoir algérien s'est exprimé : lors d'une intervention à la télévision algérienne, le secrétaire général du ministère de l'intérieur, Mohamed Guendil, a affirmé que les autorités algériennes avaient "évité le pire" lors de la manifestation pour la Kabylie qui a dégénéré en émeute, lors d'une intervention à la télévision algérienne. "Nous avons tout fait pour limiter les dégâts", a-t-il ajouté à la télévision. M. Guendil a également déclaré qu'il n'y avait pas eu de blessés par balles, soulignant que "les policiers (avaient) gardé tout leur sang-froid. A aucun moment, ils n'ont utilisé une quelconque arme de quelque nature que ce soit".

Cette marche constitue l'un des plus grands défis auxquels ait eu à faire face le président Abdelaziz Bouteflika, depuis son élection, il y a deux ans. Elle marque l'apogée, et peut-être le tournant, du mouvement de révolte né le 18 avril après la mort d'une jeune Berbère pendant sa garde à vue, dans les locaux de la gendarmerie de Beni Douala, près de Tizi-Ouzou (Kabylie). Au-delà de la seule revendication berbériste, le mécontentement trouve ses racines dans les difficultés économiques supportées par une population constituée à 65% par des jeunes de moins de 30 ans, qui vit par ailleurs dans la crainte des exactions liées à la "sale guerre".

Avec AFP et Reuters


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Fermeture de la Foire internationale d'Alger

La Foire internationale d'Alger a été fermée jeudi 14 juin, en milieu de journée, à cause des violents incidents qui se sont produits lors de la marche d'Alger. Tous les exposants, parmi lesquels quelque 260 entrepreneurs français, ont été reconduits vers les hôtels de la capitale, a indiqué la délégation française. La foire avait été inaugurée mercredi par le président algérien Abdelaziz Bouteflika et était censée se terminer le 24 juin.


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Marche de protestation à Paris

Une marche pour protester contre la répression en Kabylie aura lieu à Paris, le 17 juin, à l'initiative de la Fédération des associations culturelles amazighes de France (Facaf) et d'associations antiracistes. S'associeront à cette manifestation divers mouvements de soutien aux Kabyles, notamment le MRAP (Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples), SOS-Racisme et la Cimade (service œcuménique d'entraide). Au cours de cette marche, les manifestants reprendront les mêmes slogans que ceux criés par des centaines de milliers de personnes ce jeudi à Alger. D'autres marches et conférences auront également lieu le 15 juin en régions et à Gand, en Belgique.

Par ailleurs, un député français, Noël Mamère (Vert), a appelé ce jeudi à la mise en place d'une commission internationale d'enquête, sous l'égide de l'ONU, sur la situation en Algérie.

 

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