Trois questions à... Fatiha Talahite

Propos recueillis par Daniel Vernet, Le Monde, 22 mai 2001

1 Originaire de Mostaganem, vous êtes économiste et chargée de recherches au CNRS. Les revendications kabyles vous semblent-elles essentiellement identitaires ou expriment-elles un malaise plus général ?

C'est plus l'expression d'une révolte générale. En Kabylie, les protestations ont commencé avant même la mort d'un jeune dans une gendarmerie. Les commerçants ont fait grève contre le racket dont ils sont l'objet de la part des autorités. Les revendications portaient sur des sujets concernant l'ensemble du pays. La dimension identitaire existe, notamment à propos de la langue. Mais dans les autres régions d'Algérie, on trouve les mêmes frustrations nées du refus officiel de reconnaître les particularités.

En Algérie, le point de vue de l'opinion occidentale est très important. Or cette opinion est plus sensible à ce qui se passe en Kabylie qu'ailleurs. Des émeutes contre l'arrogance du régime militaire ont eu lieu dans d'autres régions ; elles ont été réprimées sans qu'on en entende parler.

2 L'organisation de la manifestation de lundi est attribuée à des "comités de village" et aux chefs traditionnels.Qu'en pensez-vous ?

Quand vous parlez des chefs traditionnels aux gens de là-bas, ils sourient, car de ce point de vue, l'Algérie est, hélas, un pays "moderne". Les structures traditionnelles ont été détruites. Il serait très étonnant que ces manifestations émanent de ces "comités de village" et que dans le même temps il n'y ait pas répression, qu'on les laisse faire.

Mon hypothèse, c'est qu'il faut considérer la situation politique générale. Ces derniers temps, l'armée et des militaires individuellement ont été mis en cause pour leurs crimes. Leur position s'est détériorée, et quand on voit comment ils se sont sortis de telles situations dans le passé, en chargeant les islamistes et en changeant le chef de l'Etat, on peut craindre qu'ils soient tentés par une diversion ethniciste. Leur attitude constante consiste à déplacer la contradiction et à faire en sorte que des révoltes politiques ou sociales soient perçues comme une lutte entre islamistes et démocrates, ou aujourd'hui entre Kabyles et Arabes. Une telle dérive serait très inquiétante.

3 Jusqu'à maintenant, ça n'a pas marché ?

En effet. Mais on ne peut pas exclure que ça marche. Une autre hypothèse, avancée au moment des émeutes du mois dernier, c'est que les militaires veuillent "mouiller" le président Bouteflika et la gendarmerie qui, jusqu'à présent, n'a pas participé aux grands massacres. Ainsi s'expliquerait la brutalité de la répression dont l'ordre est venu de très haut. Une telle manœuvre ne résoudrait pas les conflits entre les clans au pouvoir mais elle permettrait de les déplacer par rapport à l'enjeu véritable. Avec le danger de manipulation de l'ethnicité, comme le pouvoir a instrumentalisé l'islamisme.

 

 

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