200.000 manifestants à Alger, hier, contre le pouvoir

«On a vaincu le tabou de la peur»

Le mouvement populaire parti de Kabylie est venu défier Bouteflika et son gouvernement jusque dans la capitale

Florence Aubenas, Libération, 1 juin 2001

Ca y est. C'est fini. «Tu te rends compte: on l'a fait», hurle Rachid au téléphone (1), maintenant qu'il est rentré chez lui, sur les hauteurs d'Alger. Quand la manifestation a commencé à se disperser, il n'a pas traîné comme d'habitude. «On a filé sans demander notre reste, bienheureux d'être vivants. Tout l'après- midi, il y avait une drôle d'ambiance, très tendue. On avait tous la trouille au ventre, marchant comme des aveugles sans savoir si on n'allait pas à la boucherie. On ne savait même plus si on serait capable de s'enfuir: cela fait tant d'années de guerre qu'on n'a pas osé manifester.» En écho des émeutes qui secouent la Kabylie depuis quarante jours, le FFS (Front des forces socialistes, opposition) avait organisé un immense défilé hier à Alger. «Ce fut comme une émeute, mais politiquement contrôlée», témoigne un infirmier de petite Kabylie.

Boulevards paralysés. En début d'après-midi, Alger bégaye. Alger ne sait plus compter. Alger ne sait pas comment faire comprendre que cela fait si longtemps que l'on n'a pas vu autant de monde dans la rue et que c'est déjà une victoire. Alors on jette des chiffres. «200.000», hurle vers midi au téléphone un jeune manifestant, noyé dans la foule une heure avant le départ du cortège. «400.000», surenchérit une demi-heure plus tard la correspondante d'un média suisse. «600.000», pour le FFS. «Inestimable», a pour sa part déclaré la police. Une première. Vers 15 heures, alors que la tête de la manifestation est déjà arrivée place des Martyrs, une partie de la foule n'a toujours pas quitté le point de départ, place du 1er mai. Les 2,5 km de boulevards sont entièrement paralysés.

Dans cette ville plus debout qu'elle ne marche, il n'y a pas une foule, mais plusieurs. Elles se côtoient, se sourient, mais sans vraiment se mélanger. Les jeunes d'Alger regardent les jeunes de Kabylie, venus en masse par autobus. Ils disent «les émeutiers», sans que cela soit péjoratif. «Ils sont comme à la télé: bandeaux noirs, barbes naissantes, torses nus et pantalons retroussés. Mais c'est surtout leur regard qui nous cloue sur place: on sent qu'ils en veulent, qu'ils sont prêts à tout.» Un étudiant du centre-ville commente: «On a comme un sentiment de gêne avec eux, parce qu'ils font ce que nous n'osons pas.» Mélange d'envie et de peur. Questions entre gamins de la cité populaire des Anassers, derrière Alger. «Tu crois qu'ils vont nous entraîner? Moi je veux bien faire une émeute, mais il faudrait quelqu'un pour nous conduire.» Les autres se lamentent: «Ils ont de la chance. En Kabylie, ils ne sont jamais seuls. Ils ont toute leur culture, leurs structures. Nous, on vit au milieu des indics et des posters de Rambos.» Un autre, de Kouba: «J'ai demandé à un petit Kabyle, un gosse de 13 ans pas plus, pourquoi il cassait chez lui. Eh bien, il a pu me répondre, il avait même tout un argumentaire très construit. Nous, ici, quand on a parfois pété des choses, on n'a jamais su répéter autre chose que: "c'est la hogra" (un mélange de mépris et d'injustice, ndlr). On a l'air de cons.»

Plus loin, un groupe «d'émeutiers» parade un peu. «On leur montre?» La foule les entoure, tendue, crispée, «comme si on était debout sur le frein dans une descente», dira un avocat. «Même si on avait voulu lever le bras pour jeter une pierre, on était englué dans les gens comme dans un marécage», raconte un «émeutier».

Cris et banderoles. Un groupe venu de Tizi Ouzou, en Kabylie, 110 km à peine: «C'est la première fois qu'on met les pieds à Alger depuis des années. Depuis la crise de 1992, on avait perdu l'habitude de se déplacer.» Un notable kabyle entre dans un bar: «T'inquiète pas. On est venu vous ramener l'indépendance.» Dans la foule, on sourit à moitié. «Il y a deux mois, on lui serait rentré dans le chou à ce prétentieux de Kabyle. Mais il faut bien dire que ce ne sont pas des femmes, là-bas.»

Au-dessus des visages de la foule, d'autres têtes sur les banderoles. D'abord, par-dessus tout, il y a les images des victimes de Kabylie, au moins 70 depuis le début des émeutes, entourés de balles, débris de grenades lacrymogènes, reliques d'émeutes nouées en d'immenses chapelets. Ça et là, certains brandissent des photos de Matoub Lounès, le chanteur kabyle assassiné en 1998: «Lui aussi est un martyr, mais pas pareil. Il était déjà un héros. Et le travail des héros, c'est de mourir pour la liberté. Les jeunes du mois de mai, ils n'avaient rien demandé à personne.» Un carré de familles de disparus - au moins 30.000 personnes enlevées par les forces de sécurités depuis 1992 - promène les portraits des leurs. Au milieu de cette armée de morts apparaît massivement le visage d'un seul vivant: celui d'Hocine Aït Ahmed, le président du FFS.

On crie aussi. Contre «le pouvoir assassin», contre «la dictature», contre les généraux. «On a vaincu le tabou de la peur, alors pourquoi le régime ne tomberait pas? Nous, c'est pour a qu'on est venu», scandent des étudiants d'Alger. «Généraux, où allez-vous partir? Le peuple est devant vous, les tribunaux sont derrière vous.» La plainte pour torture, déposée en France et auquel le général à la retraite Khaled Nezzar a échappé de justesse en écourtant sa visite à Paris en avril, est dans toutes les conversations. «Maintenant, ils sont enfermés avec nous. On va leur faire la guerre.» Une blague tourne: «Nezzar est devenu un Algérien comme nous: il ne peut plus sortir du pays», dit-on, allusion à la chasse au visa pour l'étranger, devenue l'obsession du pays tout entier.

Pierres et blessés. Place des Martyrs, vers 16 heures, des pierres volent. Un groupe de supporters de l'équipe de foot Mouloudia, des gamins de la casbah toute proche, caillasse les manifestants. «Je suis juste à côté: les policiers laissent faire», hurle un commerçant au téléphone. Des pierres, de nouveau. «Nous aussi, on voudrait être des émeutiers, mais on ne peut pas, explique un supporter. Alors on vit comme un affront que les jeunes de Kabylie réussissent à foutre la merde et viennent ensuite faire les beaux chez nous, à Alger.» Les «émeutiers» se regardent. Puis, sans conviction balancent quelques cailloux. Bilan: 18 blessés légers, un grave (un homme atteint par balle au moment de la dispersion) et, dans la soirée, un remaniement ministériel de façade.

(1) Tous les témoignages ont été recueillis par téléphone de Paris.


L'embrasement de la violence

18 avril 2001. La mort du jeune Mohamed Guermah dans une gendarmerie près de Tizi-Ouzou déclenche une série de manifestations et d'émeutes en Kabylie.
23 avril. Emeutes après l'enterrement de l'adolescent. Les manifestations s'étendent à toute la région.

27 avril. 9 personnes tuées. Appel au calme des imams.

28 avril. 29 personnes tuées dans les émeutes.

2 mai. Le ministère français des Affaires étrangères déclare que la France «ne peut rester silencieuse».

9 mai. Alger refuse une commission d'enquête internationale.

21 mai. 500.000 manifestants à Tizi-Ouzou.

27 mai. Le président Bouteflika annonce des sanctions contre les leaders des émeutiers. Bilan officiel des événements: 51 morts et 1.300 blessés. Bilan officieux: une centaine de morts.

28 mai. Affrontements à Tizi-Ouzou, manifestations à Alger.

 

 

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