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La Kabylie
n'est pas la Bosnie-Herzégovine !
Lahouari Addi, 24 mai
2001 (article envoyé à la Tribune et qui n'a pas été
publié)
Dénonçant
la répression contre les jeunes manifestants en Kabylie, le Parlement
européen vient d'adopter une résolution où il parle des
droits du " peuple berbère ", laissant entendre qu'il y aurait
en Algérie des berbères opprimés et des non berbères
oppresseurs. Ce faisant, l'institution de Bruxelles a lancé une bouée
de sauvetage au régime dont les défenseurs soutiennent que la
contestation en Kabylie est alimentée de l'étranger par des forces
qui veulent diviser le pays. Il est à se demander pourquoi le Parlement
européen, longtemps silencieux, s'est exprimé aujourd'hui alors
que la crise sanglante dure depuis dix ans causant près de 200 000 morts.
Faut-il croire que les élus européens sont plus sensibles aux
droits des minorités qu'à ceux de la personne humaine? Mais même
si c'était le cas, le Parlement européen a fait preuve d'une méconnaissance
totale de la situation politique locale car la Kabylie, bastion historique du
mouvement de libération nationale, n'est pas la Bosnie-Herzégovine
et les Kabyles ne sont pas les Bosniaques de l'Algérie. Pour preuve,
il y a des Kabyles dans tous les courants politiques, de l'islamisme armé
aux démocrates en passant par le régime. Le chef de la Sécurité
militaire, colonne vertébrale du pouvoir, est un Kabyle ; les maquis
islamistes les plus actifs sont en Kabylie ; et enfin le parti à la pointe
du combat démocratique - le FFS- est à majorité kabyle.
La Kabylie est le condensé des contradictions de la société
algérienne dans laquelle on retrouve tout à la fois le discours
nostalgique du nationalisme du FLN, l'utopie islamiste et l'aspiration à
la démocratie. La spécificité de cette région provient
de deux facteurs : elle est montagneuse, ce qui rend son contrôle difficile
par le pouvoir central, et elle est proche de la capitale dont la majorité
des habitants est originaire de ces montagnes. Mais c'est méconnaître
le sens profond de la contestation en Kabylie que de la réduire à
une revendication régionaliste. Les slogans criés par les manifestants
ne laissent aucun doute là-dessus : pouvoir assassin, généraux
délinquants, gouvernement terroriste, Bouteflika-Messadia voleurs des
deniers publics
Ces slogans sont écrits sur les murs des villes
et villages de tout le pays et renseignent sur le degré d'impopularité
d'un régime que rejettent tous les Algériens, les Kabyles en tête.
Ce qui donne cependant aux habitants de la région une particularité
par rapport aux autres populations du pays, c'est la revendication linguistique
que refuse de prendre en compte le nationalisme jacobin du pouvoir encore enfermé
dans le mythe de la nation unie par la langue arabe. C'est un fait historique
que le Maghreb est d'origine berbère et c'est un fait socio-géographique
que les montagnes sont berbérophones et les plaines arabophones. Par
le passé, cette différence linguistique n'a jamais donné
lieu à des divergences politiques et n'a jamais divisé la population.
C'est pourquoi il n'y a pas de syndrome de la minorité ethnique tel qu'il
existe par exemple en ex-Yougoslavie ou au Moyen-Orient où des haines
ancestrales opposent des groupes sociaux dont la rivalité remonte au
passé lointain. En Algérie, la revendication linguistique ne met
pas aux prises des segments de la société, elle oppose une région
au pouvoir central incapable de la satisfaire en raison de son déficit
de légitimité qu'il cherche à compenser par le discours
emphatique sur l'unité nationale forgée autour de la langue arabe.
Il faut se rappeler que le nationalisme algérien s'est formé dans
des conditions historiques qui l'ont marqué, à savoir celles du
populisme de combat qui n'admettait aucune différence à l'intérieur
du peuple uni pour créer une Nation se reconnaissant dans l'unicité
de la langue et de la religion.
Le différend linguistique est nouveau car les institutions de l'Etat
indépendant, copiées sur le jacobinisme français, refusent
de donner à la langue berbère une existence officielle, la refoulant
dans l'espace domestique. Ce que demandent les Kabyles, c'est que leur langue
maternelle soit reconnue officiellement, ce qui est une revendication démocratique
car un Etat de droit ne réprime pas une langue maternelle, seul outil
de communication pour des centaines de milliers de personnes, dont une majorité
de femmes, qui ne connaissent pas la langue arabe, et qui, de ce fait, sont
exclues de la vie nationale alors que leurs proches ont participé à
la libération du pays et à la création de l'Etat national.
Surtout que la reconnaissance officielle du Tamazigh dans les régions
berbérophones ne remet en aucune manière le caractère national
de la langue arabe, à moins que certains jouent le pourrissement pour
susciter l'extrémisme qui donnera naissance à la haine entre arabophones
et berbérophones, ce qui créerait une situation politique à
la faveur de laquelle les revendications démocratiques passeront au second
plan puisque l'unité nationale sera réellement en danger.
Le fond du problème en Algérie est politique et est relatif à
l'échec d'un régime autoritaire qui persiste à refuser
que la société ait son propre Etat ancré dans les réalités
nationales. Le pouvoir réel, caché derrière le formalisme
des institutions, préfère coopter des responsables dont la compétence
et l'intégrité sont sujettes à caution, et qui surtout
n'ont aucune autorité politique et aucune légitimité pour
régler les problèmes de la langue, de l'école, du code
de la famille, de la transition vers l'économie de marché, etc.
L'insatisfaction de la revendication du tamazigh est révélatrice
de l'absence d'institutions représentatives à même de prendre
en charge les grandes questions brûlantes de la société.
Elles ne seront cependant résolues que dans le cadre d'un Etat de droit
où le pouvoir réel sera exercé publiquement et sera assumé
politiquement, ce qui signifie la rupture avec le régime rentier des
prédateurs des richesses et des symboles. La mobilisation civique en
Kabylie inaugure cette rupture tant attendue ; il faut espérer que le
mouvement sera suivi dans les autres régions du pays où il y a
le même potentiel démocratique, à condition de neutraliser
les extrémistes pour opérer une transition pacifique vers la démocratie.
Hier, la Kabylie était à l'avant-garde du combat national ; aujourd'hui,
elle est à la pointe du combat démocratique. C'est bon signe pour
l'histoire future du pays, fier de toutes ses régions, et en premier
de la Kabylie.
Lahouari Addi
Professeur à l'Institut d'Etudes Politiques de Lyon,
Denier ouvrage : Les mutations de la société algérienne,
La découverte, 1999
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