| |
|
L'invité
de Matin Première
Lundi 28 mai 2001
Pascal Fenaux, sociologue
et journaliste à la Revue Nouvelle et au Courrier International, spécialisé
sur l'Algérie
Jean-Pierre Jacqmin
- Pascal Feaux, bonjour. John Coltrane, du jazz un peu triste: c'est un choix
guidé par les événements d'Algérie, ou une manière
de taper un peu en touche pour ne pas devoir choisir un thème particulier,
partisan, par rapport à ce qui s'y passe?
Réponse de normand: un peu des deux. Ce titre de Coltrane concluait en
fait un album extrêmement tendu, violent, plein de confusion et de hargne.
On peut donc considérer que ce choix musical est un espoir de détente,
je vais pas dire de félicité, mais en tout cas d'un peu plus d'harmonie
dans un pays extrêmement tendu et agité depuis l'indépendance,
depuis '62.
Dans les médias,
on a quitté l'Algérie il y a quelques mois, avec l'arrivée
du Président Bouteflika, qualifié de modéré, chargé
de lutter contre le terrorisme islamiste. IL offrait des portes de sortie à
des gens qui étaient dans le maquis. On retrouve cette Algérie
avec des manifestations de la part des Kabyles, une ethnie différente
de celle des Arabes, majoritaires en Algérie. Que se passe-t-il réellement?
La violence a changé d'endroit?
Les rapports sociaux, les rapports politiques en Algérie sont tous marqués
par la violence. D'autant plus que le seul langage que connaît le pouvoir
algérien depuis l'indépendance est le langage de la coercition
et de la répression militaire. Alors oui, on peut dire que maintenant
les points focaux de violence ont changé d'endroit.
Mais la Kabylie n'a pas été épargnée par la guerre
civile qui opposait les différentes mouvances islamistes à l'armée
au pouvoir. Ce qui est clair, c'est que la grande différence entre les
Kabyle et le reste de la population, c'est qu'ils 'agit d'un corps social beaucoup
plus structuré, entre autres autour de la revendication linguistique,
amis pas seulement. La revendication kabyle porte sur la démocratisation
des institutions et sur l'accomplissement de toutes les promesses faites par
les différents gouvernements qui se sont succédé depuis
le coup d'état de 91-92 qui avait vu l'interruption des élections
alors en passe d'être gagnées haut la main par le Front islamique
du Salut.
Ce qui se passe pour
le moment en Algérie a démarré par la mort d'un jeune Kabyle
tué par les gendarmes: la gendarmerie, ça représente quoi,
en Algérie?
La gendarmerie est un des principaux organes chargés de maintenir l'ordre.
Ce n'es pas la gendarmerie qui, dans le cadre de la guerre civile, menait le
combat contre les islamistes. La gendarmerie est un corps d'état chargé
de maintenir l'ordre.
C'est vraiment un symbole
du pouvoir?
Bien évidemment,
c'est un symbole du pouvoir.
Ce sont des jeunes qui
ont commencé ces manifestations. Suivis par des adultes. Maintenant beaucoup
par des femmes... Quelle est la revendication, précisément?
Les deux derniers rounds électoraux tenus en Algérie ont été
d'abord en juin 97, une élection législative au terme de laquelle
le Parlement a été renouvelé. Mais cette élection
a été marquée par un taux d'abstention record, des fraudes
massives au terme desquelles des sièges ont été purement
et simplement distribués par l'armée, même si elle n'est
jamais nommée en tant que telle, entre les différents partis qui
font corps avec l'armée au pouvoir, et une série de parti de l'opposition:
il s'agissait de ne pas trop mécontenter l'opposition, amis de la maintenir
dans l'opposition. En tout cas d'empêcher toute possibilité d'accession
au pouvoir.
Puis il y a eu l'élection présidentielle, en avril 99, au terme
de laquelle Abdelaziz Bouteflika a été élu Président
de la République algérienne.
Il était considéré
comme un modéré, chargé de rassembler la population. Il
a apporté cette concorde civile, en tout cas dans les textes. Deux ans
après...?
Je sais pas s'il était considéré comme un modéré.
Bouteflika est le premier président civil algérien, le premier
président non directement issu de l'armée. Ce n'est pas un général.
Mais c'est un des derniers héritiers de la période de Boumediene,
le premier président après le renversement de Ben Bella. Et Bouteflika
est un des derniers représentants d'un vieux nationalisme arabo-islamique
socialiste, tout à fait imperméable aux notions de démocratie,
de pluralisme politique, de culturel ou linguistique...
Pourtant dans le Gouvernement
de Bouteflika, il y avait un parti kabyle: le MCD.
En Kabylie, il existe deux partis qui structurent les revendications. Le plus
vieux est le Front des Forces Socialistes. L'autre, beaucoup plus récent,
est apparu dans la foulée du Printemps d'Alger,des émeutes de
1988, c'est le Rassemblement pour la Culture et la Démocratie de Saïd
Saadi.
Qui était dans
le Gouvernement et qui 'la quitté il y a une semaine?
Oui, qui finalement s'est retrouvé dans le gouvernement. Depuis sa création,
ce qui distingue le RDC du FFS est une attitude beaucoup plus coopérative
et coopérante avec les institutions de l'Etat. Tandis que le FFS a une
longue tradition d 'opposition. Et de non cooptation. De refus de la cooptation
par l'armée.
Le RCD a participé au Gouvernement pour sauver une partie de ses meubles,
parce qu'il était en perte de vitesse. Officiellement aussi pour faire
avancer la cause des femmes et la réforme du Code de la Famille. Et enfin
pour faire avancer la revendication linguistique berbère.
Il est évident qu'une partie des émeutes se sont exprimées
contre le Rassemblement pour la Culture et la Démocratie. Et voici un
peu plus d'une semaine, le parti de Saïd Saadi a claqué la porte
du Gouvernement.
Les Arabes sont majoritaires
en Algérie. C'est un début de conflit ethnique avec les Kabyles
et les Berbères?
C'est certainement pas un début de conflit ethnique parce que les Berbères
ne sont pas, entre guillemets, de "purs Berbères". La société
algérienne est marquée par un pluralisme linguistique qui oscille
entre le français, l'arabe standard, l'arabe dialectal et les dialectes
berbères. La revendication des Kabyles, à part chez certains intellectuels
minoritaires, n'a jamais été ni la sécession, ni l'autonomie,
ni la création d'un Etat fédéral. Elle a souvent porté
sur le pluralisme linguistique et le pluralisme démocratique. Aujourd'hui,
encore une fois, aucun mot d'ordre dans ces manifestations et ces émeutes
ne porte sur une sécession, sur une indépendance linguistique
ou politique. Ca porte sur la démocratie.
Maintenant le risque est réel que, comme lors du coup d'état de
91-92, le régime en place, qui repose sur l'armée et un trio de
généraux, le pouvoir encourage l'affrontement entre différentes
parts de la société ou de la société civile. Et
donc il ne serait pas impossible que certains , au sein du régime en
place, soient tentés d'attiser le conflit pour lui donner une dimension
ethnique qui aura de quoi faire 'flipper' une bonne partie du reste de la population
algérienne. Et pourquoi pas de justifier à l'étranger,
le recours à des méthodes de plus en plus violentes.
C'est l'argument qu'on
a sorti lorsque les islamistes étaient dans le maquis. Et il y a encore
des morts...
Absolument. Malheureusement, on peut pas trop revenir en arrière. En
91-92, il y avait la possible de voir le FIS arriver au pouvoir dans un gouvernement
pluraliste. Quelque chose qu'on 'n'a pas beaucoup retenu ici mais qui, pourtant,
recueillait l'aval d'une majorité de la population algérienne
et ça s'est exprimé dans le cadre d'une manifestation qui avait
été organisée, entre autres, par le FFS. Aujourd'hui, je
crois que le régime algérienne st très mal placé
car les Kabyles sont beaucoup plus présentables que les islamistes: en
Europe, on vit dans une sorte de phobie et de peur panique du danger islamiste.
La revendication kabyle ne fait pas peur à grand monde en Europe et aux
Etats-Unis.
Est-ce qu'il y a une
opposition possible entre ce qui a été concédé aux
islamistes, par exemple le Code de la Famille qui donne une place très
très faible aux femmes et la revendication des Kabyles? Le pouvoir n'est-il
pas coincé entre des revendications absolument différentes et
auxquelles il peut difficilement répondre?
Le régime actuel peut encore se baser sur une série d'éléments
conservateurs qui ne sont pas forcément islamistes mais qui recueillent
l'aval d'une partie de la population et de l'opinion publique algériennes,
l'adhésion à un minimum de valeurs communes musulmanes ou islamiques.
C'est quoi,ce fameux
'Code de la Famille'? Qu'est-ce qu'il impose aux femmes?
Le Code de la famille minorise la femme; Dans toute une série de domaines
de la vie sociale, le statut de la femme dépend en fait de l'aval de
l'homme, purement et simplement. Ca a des conséquences sociales, ça
a des conséquences dès lors qu'un divorce intervient...
L'armée, c'est
une masse un peu grise. C'est qui exactement? Bouteflika est-il un membre de
l'armée ou un pantin?
Il y a un trio à la tête des différents services de sécurité.
Certains l'appellent le trio infernal. C'est le trio à l'origine du coup
d'état de 91-92: Mohammed Lamari, Taufik Mediene et le général
Khaled Nezar. Ca me permet de revenir sur un élément que je n'ai
pas pu développer tout à l'heure: le régime est aux abois
parce que la revendication kabyle est plus présentable que la revendication
islamiste. Mais par ailleurs, avec l'évolution des moeurs juridiques
internationales, il y a quelques semaines, le général Khaled Nezar,
un des chefs secrets, obscurs, gris de la junte actuelle, a failli être
mis en examen en France. Il ne doit son salut qu'au fait d'avoir été
prévenu à temps par les autorités française et d'avoir
regagné l'Algérie pour échapper à une série
de poursuites.
Mais avec l'évolution des moeurs juridiques sur le plan international,
certains généraux algériens sentent et savent désormais
qu'ils peuvent être mis en examen n'importe où en Europe sur base
d'une plainte déposée par des collectifs ou des groupements d'avocats
s'exprimant au nom de victimes, de dépassements, pour utiliser un euphémisme,
ou de cries de guerre et d'actes de tortures contre la population civile algérienne.
Et Abdelaziz Bouteflika,
là-dedans?
Bouteflika a été choisi par l'armée, au terme d'une série
de conclave entre les différents clans militaires. Mais il est une personnalité
assez incontrôlable; Il se sait et il se sent un des derniers héritiers
de l'ère Boumediene, de la première phase de l'indépendance
algérienne; Bouteflika, comme beaucoup d'autres candidats précédents,
a cru qu'il pourrait de par son passé historique, de s'émanciper
de ces belles-mères. Ce qui se passe aujourd'hui prouve que son pari
est perdu.
Son discours d'hier,
des menaces envers les instigateurs de troubles sans trop les nommer... Mais
qui sont les instigateurs de troubles? Les gendarmes responsables de la mort
de ce jeune homme le 18 avril dernier? Ou le FFS? Le conflit dure. Les Kabyles
peuvent durer encore longtemps? Les manifestations sont très importantes,
un million de personnes à Tizi Ouzou, 10 000 personnes hier... Ca peut
continuer comme ça?
Si au terme des travaux de la Commission nationale d'enquête indépendante,
ce sont quelques lambins de la gendarmerie algérienne qui sont inculpés,
je crois que personne ne sera satisfaits. Et il est clair pour tout le monde,
que l'ordre de tirer a été donné en haut lieu. Donc tant
qu'il n'y a pas une justice indépendante, et c'est impossible dans un
Etat non démocratique, je crois que les Kabyles ne seront pas satisfaits.
Maintenant, le soulèvement ou la résistance Kabyle peut-elle durer?
Elle peut durer si elle parvient à s'adjoindre le soutien d 'autres segments
de la population algérienne: dans l'ouest et le centre algériens.
D'où la tentative, extrêmement dangereuse, et la tentation de certains
cercles dirigeants de présenter ce conflit comme un conflit ethnique,
opposant les Berbères aux Arabes.
La réponse des
Kabyle, c'est cette manifestation jeudi prochain dans les rues d'Alger. Alger?
A Alger. Il y a un précédent: avant le coup d'état de 91-92,
sentant le vent venir, une série d'organisations algériennes,
dont le FFS qui a priori est un parti uniquement kabyle mais qui fait également
des voix dans les régions plutôt arabophones, une manifestation
hostile à l'idée d'un coup d'état militaire sensé
empêcher l'arrivée au pouvoir du FIS, la manifestation avait fait
un énorme carton. Il y a des précédents. Et l'armée
algérienne se pose des questions.
50 morts en Algérie
depuis le 18 avril. Il y a d'autres exemples au Proche Orient: on peut comparer?
Pour quelles raisons n'en parle-t-on pas plus dans les médias?
Dans le cas du conflit israélo-palestinien la chance et le malheur des
Palestine, c'est d'avoir face à eux, un vieil adversaire mais qui nous
ressemble. En tout cas, pour nous européens, qui nous ressemble: les
israéliens. En 1981, quelques mois avant l'invasion du Liban, la Syrie
a commis des actes de répression innommables qui ont fait entre 30 et
40 000 morts en un mois.
Dans l'opinion internationale, ainsi que dans certains pans de la gauche européennes,
je crois que la vie d'un Arabe opprimé par un régime arabe ne
pèse pas très lourd...
Merci.
Retour
algeria-watch
en francais
|
|
|