Chronique d’une journée pas comme les autres

Par Mounir B., Quotidien d'Oran, 16 juin 2001

Alger a vécu une des pires journées de sa vie.

Alors que la marche des Arouch n’avait pas atteint la moitié du parcours, les premiers incidents ont éclaté au niveau de la place du 1er Mai entre manifestants et CNS. Il était midi trente.

Regroupés autour du jet d’eau de la place du 1er Mai, point de ralliement des dizaines de milliers de marcheurs venus de Kabylie, entre cinq à huit mille manifestants, en majorité des jeunes qui sont arrivés dans la matinée par train à la gare de l’Agha, sigle imazighen sur les poitrails et les fronts, patientent sous le soleil algérois qui avait atteint son zénith. En face, sur trois points, des barrages dédoublés de CNS, boucliers en avant, faisant rempart devant des camions à eau prêts à rugir. Les accès menant vers la Présidence, que veulent atteindre à tout prix les manifestants, sont hermétiquement bouclés au niveau de l’avenue longeant l’hôpital Mustapha et Ghermoul, du coté du ministère de la Jeunesse et des Sports: «Moukal, des millions sont en train d’arriver, attendez-les», lance un membre de l’organisation des Arouch, visiblement dépassé par la colère qui gronde au sein de jeunes qui portaient déjà des bâtons, des barres de fer et des branches d’arbres.

Injures, bousculade..., des manifestants se détachent pour aller titiller de plus près les forces anti-émeutes. Des esprits plus calmes tentent de les convaincre de reporter la confrontation à plus tard. Un membre de l’organisation des Arouch, mégaphone à la bouche, harangue une foule qui n’avait pas besoin d’être chauffée davantage: »Voilà le visage de la répression. Voilà les démocrates», en désignant les deux camps qui allaient inévitablement s’affronter. «Nous, on est déjà morts. On est prêts à tout. Que le pouvoir s’assume sur tout ce qui va se passer ! On marchera sur la Présidence», indique un autre organisateur.

L’arrivée des milliers de marcheurs qui avaient démarré des Pins maritimes, à 10 km de là, est prévue dans deux heures. Pas avant. La première pierre fuse. Une seconde puis une pluie de pierres et de pavés arrachés au chantier voisin du métro arrosent la police. En guise de réplique, le camion à eau lance un jet d’avertissement qui ne rafraîchit pas les esprits. «Pouvoir assassin». A ces cris entremêlés d’«Allah ou Akbar», les manifestants chargent les CNS et abattent les premières barrières qui volent en l’air pour aller cogner des boucliers qui tremblent sous les chocs successifs. L’affrontement commence.

«Oulach smah oulach»

En quelques minutes seulement, la situation dégénère. Les bombes de gaz lacrymogènes volent en l’air et vont se planter au coeur de la foule qui se disperse. Les jeunes Kabyles se réorganisent en se scindant en deux. Une partie vers le bas de l’avenue Hassiba Ben Bouali, du côté du quartier des groupes, la seconde vers la partie inférieure de l’hôpital Mustapha. Les affrontements deviennent vite très violents. Les manifestants réclament du vinaigre et de l’eau aux habitants du quartier dont certains lancent des bouteilles du balcon. Quelques riverains se font insulter car ils ne donnent pas leur eau: «Ya oulidi, on n’a pas d’eau depuis trois jours», dit une vielle dame à un manifestant. Les pierres pleuvent des deux côtés. Une guérilla de ruelle s’installe. La foule avance et recule au rythme des tirs des gaz par la police. Moment de panique. Un camion à eau fonce à toute blinde et arrose de ses deux canons une foule prise de panique. Certains jeunes plus téméraires, qui semblent insensibles aux lacrymos, rameutent les autres. Un casque de CNS vole en l’air et les jeunes s’y acharnent en le cognant sur le pavé. Trophée d’un policier que les jeunes Kabyles ont coincé dans les arcades de Belouizdad. La place est dévastée. Les émeutiers s’acharnent sur tout ce qui est debout. Les plaques de signalisation volent en l’air. Les jeunes Kabyles reprennent l’assaut aux cris d’ «Oulach smah oulach».

La guerre des rues

L’affrontement gagne les ruelles.

Dans l’une d’elles, Saïd Tachfait, des émeutiers tombent nez à nez avec quatre CNS paisiblement planqués dans l’ombre. Certains veulent les lyncher. On les entoure, les encercle, mais eux restent impassibles derrière des boucliers qui ne protègent rien face à cette colère. Les jeunes du quartier s’interposent et mettent les quatre policiers à l’abri. On négocie. On leur demande de les livrer mais les jeunes de Hassiba les protègent.

Au même moment, des affrontements font rage autour du commissariat du 8ème arrondissement, mitoyen de l’hôpital. Les émeutiers encerclent le siège de la police. C’est «Fort Alamo». Les émeutiers font un carton des quelques voitures de police stationnées devant. Les pierres des manifestants reviennent vers eux comme des boomerangs. Les flics ont apparemment reçu ordre de ne pas utiliser d’armes à feu. Ils tirent eux aussi avec des pierres. Les lacrymogènes sont par contre disponibles à profusion. Un émeutier lance une pierre contre une ambulance, vite stoppée par les jeunes qui l’agrippent. «On n’est pas des sauvages», lui lance l’un d’eux.

Deux journalistes passent sous un bus fou

Plus bas, la situation est plus tendue. Le garage ETUSA (ex-RSTA) du Champ de manoeuvres est investi par des groupuscules de jeunes. Les chauffeurs de cette compagnie grimpent dans leurs bus pour tenter de les sauver de la casse, aidés par les riverains. Certains bus arriveront à atteindre intacts le parking de la Maison du peuple, siège de l’UGTA. Le feu est mis aux immenses hangars de la RSTA qui flambent très rapidement vu la quantité impressionnante de pneumatiques s’y trouvant. Une dizaine de bus brûlent. Une fumée noire, immense, commence à masquer le ciel azur d’Alger. Survient alors le premier drame. Selon des témoignages corroborés, un jeune manifestant grimpe dans un bus qui sortait du hangar, agrippe le chauffeur et l’éjecte de la cabine. Il sort du garage, pied au plancher, ne pouvant plus maîtriser ce mastodonte de fer de plusieurs tonnes. Le bus fou dévaste tout sur son passage. Zigzag. Le chauffard veut forcer le cordon de CNS pour frayer le chemin vers la Présidence. Plusieurs personnes sont écrasées par le bus lâché comme un taureau dans les rues de Pampelume. Notre consoeur de Chourouk El Youmi, Kenza Fadéla, passe sous le bus fou. Une autre victime, un homme de 25 ans, subit le même sort. C’est Adel Rezzaoug, un autre journaliste du quotidien Erraï. Percutés de plein fouet, les deux journalistes succombent. Le jeune manifestant freine au milieu de la route et prend la fuite. Il se mêle à la foule et disparaît.

Les CNS reprennent la place du 1er Mai

Plus haut, les CNS reprennent le contrôle de ce qui reste de la place du 1er Mai complètement dévastée. A eux se sont mêlés des jeunes du quartier en colère qui balancent, à leur tour, des pierres sur les émeutiers kabyles. Certains courent même derrière les manifestants et les livrent à la police. Un camion J5, sorti de nulle part, traverse la place et balance des packs de vinaigre blanc. Une offrande inespérée même pour les CNS qui demandent à leurs collègues de cesser le tir des gaz. Les vagues de manifestants, environ 5.000, rebroussent chemin sous les assauts de la police vers la place Mauritania, à l’intersection des boulevards Amirouche et Hassiba. D’autres descendent vers le port d’Alger et s’attaquent à coups de pierres au portail. Ils sont vite réprimés. D’autres groupes tentent de contourner les lignes compactes des CNS pour aller vers la Grande Poste, là où sont concentrés un bon millier de Chnaouas, des jeunes supporters du Mouloudia d’Alger, prêts à en découdre.

Au niveau du Central de Police, un autre affrontement commence. Verbal celui-là. Entre les Chnaouas et les émeutiers, se tient un cordon de police avec, à sa tête, Ammi Ahmed. Des membres de la coordination des Arouch, arrivés sur les lieux, tentent de calmer leurs troupes pour éviter la confrontation. Les supporters du MCA sont là pour faire payer à ceux de la JSK les victimes des violentes échauffourées qui ont eu lieu... deux ans auparavant à Tizi-Ouzou. On les dissuade, et la foule des jeunes Kabyles se détourne de cette confrontation. «On veut aller à la Présidence, c’est notre objectif», dira un organisateur. «Vous êtes des irresponsables. Vous voulez détruire ce pays»!, rétorque le chef de la police. Le climat est électrique. La procession humaine remonte alors l’artère Didouche Mourad en scandant «Inwa wighy imazighen». Elle s’arrête un moment devant le siège du RCD avant de rejoindre, à pas rapide, le second lieu d’un affrontement terrible.

Affrontements au Palais du peuple

Cordons de CNS, camions à eau, la police attend de pied ferme les manifestants. Ces derniers n’ont pas eu le temps de souffler qu’une autre bordée de gaz les accueille, dont certains viendront s’échouer dans les jardins du Palais du peuple. A proximité de la Banque d’Algérie, la confrontation tourne court. Les manifestants se replient dans une confusion inimaginable. Des corps sont piétinés sous le grondement du camion à eau qui arrose sans relâche. Un CNS s’aventure trop loin de ses copains. Harponné, on lui casse les jambes à coups de barres de fer. Des manifestants se font interpeller, puis sont violemment molestés et frappés par les flics. Les jardins de l’ancien parc Maurion accueillent les premiers blessés. Les émeutiers redescendent la rue Didouche Mourad aussi vite qu’ils l’ont grimpée. Mais cette fois avec la casse. Les vitrines de commerçants imprudents volent en éclats. Les arbustes sont arrachés, le ministère des Transports est bombardé de projectiles. Des jeunes du quartier interpellent les émeutiers qui tentent de faire éclater les lampadaires et les vitres des commerces: «Si vous voulez casser, faites-le, mais ceux de l’Etat», lance un commerçant qui tente de baisser ses rideaux. L’agence de la CAAR de Didouche Mourad est entièrement brûlée. Certains sortent avec des claviers d’ordinateurs sous les bras. D’autres avec des bibelots. On emporte ce qu’on trouve.

Des magasins dévalisés Plus bas, les Chnaouas s’en mêlent. Ils veulent régler leur compte à des émeutiers qui tournent en rond au centre d’Alger et dont la plupart ne connaissent pas les ruelles. Des casseurs chnaouas s’attaquent aux boutiques chic de la place Audin. Le plexiglas des stations de bus est torpillé. Un magasin de vêtements est dévalisé. Des adolescents sortent en courant avec des chemises et des costumes pleins les bras. Une bijouterie est pratiquement pillée. Chaînes en or, gourmettes, bagues..., la vitrine du malheureux bijoutier est vidée à une allure vertigineuse. Certains colliers de perles et des chaînes en or sont jetés à même le trottoir. Le bijoutier est évacué avec une blessure au couteau dans le ventre. Pendant ce temps, les CNS qui ont pris position dans les artères principales d’Alger refoulent les émeutiers vers la route nationale, qui promettent de revenir jeudi prochain pour l’anniversaire de la mort de Matoub Lounès. La circulation reprend, péniblement entrecoupée d’incursions de voyous dont on ne sait plus de quel camp ils sont.

Les supporters du CRB s’en mêlent

Dans les alentours de Belcourt, la situation tourne au règlement de compte. Ce sont maintenant les supporters du CRB qui cramponnent tout manifestant isolé pour le passer à tabac. Aux cris de «CRB champion», des jeunes de Belouizdad cognent ceux de la... JSK. «On ne fait que défendre notre quartier. Ils vont tout casser si on les laisse faire», fulmine un jeune du quartier. Un contre-manif s’organise et les jeunes Belcourtois poursuivent les émeutiers jusqu’à Ruisseau. Certains militants islamistes regardent les manifestants avec un sourire ironique aux lèvres lorsque les Kabyles crient: «Les hommes meurent, les lâches restent». «Ou étiez-vous lorsqu’on se faisait massacrer ?», répond un islamiste qui se réclame du FIS. D’autres affrontements ont lieu, plus bas, vers les Sablettes. Selon divers témoignages, un groupuscule s’est mis dans l’idée de brûler l’hôtel Sofitel d’El-Hamma. Autre affrontement violent.

Retour au calme

Il est 17 heures. Un calme précaire se fait sentir. Un cortège de mariage traverse Alger, donnant un accent surréaliste à la situation. Quelques échauffourées se poursuivent dans la rue Ben M’hidi. Le bilan est lourd: 2 morts, plus de 300 blessés, dont 29 du côté de la police, des dizaines de millions de dinars de dégâts et une capitale traumatisée par la violence des affrontements qui rappellent ceux d’Octobre 88. Et dire que le gros des marcheurs n’avait même pas atteint Alger...

 

 

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