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La Kabylie dit la colère de l'Algérie Le Monde, 22 mai 2001 La plus importante manifestation jamais organisée en Kabylie a rassemblé, lundi 21 mai, des centaines de milliers de personnes à Tizi Ouzou, capitale de la Grande Kabylie. La "marche noire" s'est déroulée dans le calme, à l'appel des comités de villages de la région, en soutien aux victimes des émeutes qui ont fait des dizaines de morts depuis le 22 avril. Les organisateurs ont réclamé des poursuites judiciaires contre les auteurs des "assassinats" et des "exactions" et le départ de toutes les brigades de gendarmerie de la Kabylie. Les autorités restent silencieuses et paraissent miser sur l'essoufflement du mouvement. ALGER correspondance Ce fut sans aucun doute la plus grande manifestation jamais organisée en Kabylie. La "marche noire" convoquée, lundi 21 mai, par la coordination des comités de villages et tribus de Kabylie a drainé des centaines de milliers de personnes : un million selon les organisateurs, quelque 300 000 selon toute probabilité, loin en tout cas des 35 000 rapportés par les médias officiels citant des sources policières. La ville de Tizi Ouzou s'est montrée bien étroite pour contenir cette foule venue marquer son soutien aux victimes des émeutes de ces dernières semaines, qui ont fait plus de 60 morts (42 selon les autorités). Adultes, jeunes et enfants, brassards noirs au bras et parfois totalement vêtus de noir en signe de deuil, ont marché pendant plus de trois heures dans des carrés de coordination de villages de Tizi Ouzou, sur un parcours de 6 kilomètres menant jusqu'au siège de la wilaya (préfecture). Dans le premier carré, les familles des victimes des émeutes et des enfants en tenues noires, à commencer par les parents de Massinissa Guermouh, le jeune lycéen dont la mort par balle dans des locaux de la gendarmerie avait mis le feu aux poudres en avril. Tizi Ouzou a fait lundi sa "marche noire" sans céder au désordre, mais en conspuant copieusement et avec fougue le pouvoir algérien. La Kabylie, très mobilisée, s'installe durablement dans la contestation d'un régime toujours silencieux et qui paraît miser sur l'essoufflement du mouvement. Le refus du ministre de l'éducation, Aboubakr Benbouzid, d'accéder à la demande de report des examens du baccalauréat et du brevet d'enseignement moyen (prévus pour le 9 juin), réclamé par les organisations sociales et l'association des parents d'élèves, est vécu comme une provocation supplémentaire et avive la colère. "PAS DE PARDON !" Organisée au lendemain
d'une reprise des incidents dans plusieurs villages de la wilaya de Béjaïa
(Bougie), la "marche noire" a montré une Kabylie solidaire
et déterminée à canaliser un "ras-le-bol" de
manière pacifique et ce, non sans difficulté. Les émeutes
ont en effet révélé la radicalisation d'une jeunesse populaire
fortement tentée par l'usage de la violence contre tous les symboles
d'un Etat associé à la "hogra", expression typiquement
algérienne qui signifie injustice doublée de mépris. Encore une fois, ce ne sont pas les revendications identitaires qui ont pris le dessus lundi, mais la contestation d'un régime jugé corrompu et dictatorial. Les manifestants se sont arrêtés longuement devant le commandement de la gendarmerie, objet de toutes les rancurs, pour lancer à pleins poumons : "Pas de pardon!", "Pouvoir, gendarmes criminels !" La commission d'enquête que dirige le juriste Mohand Issad a également été prise à partie par la foule qui criait : "Aghuru ! Tromperie !" Aux classiques "Pouvoir assassin !" ou "Y'en a marre de ce pouvoir !" s'ajoutaient des banderoles qualifiant les gendarmes de "terroristes" ou bien exigeant de "libérer la liberté" et d'accorder un statut "de martyr de la démocratie" aux victimes de la répression. LA DÉMOCRATIE ET LES LIBERTÉS La revendication pour l'officialisation de la langue tamazight n'a pas disparu, mais elle s'insère dans le combat général pour les libertés et la démocratie. La Kabylie ne veut pas se particulariser, elle se veut plutôt l'avant-garde du combat pour la démocratie et les libertés. Les quelques rares déclarations lancées ces derniers jours en faveur de l'autonomie ont été battues en brèche par la plupart des acteurs politiques et sociaux. La "marche noire" a été le fait de la coordination des comités de villages, et les partis politiques n'y avaient aucune présence visible, même si leurs militants figuraient en force dans la manifestation. Cette coordination a décidé de boycotter les commissions d'enquête mises en place l'une par le président Bouteflika, l'autre par l'Assemblée populaire nationale ainsi que toutes les festivités sportives et culturelles. Elle réclame en outre des poursuites judiciaires contre les auteurs d'exactions, l'arrêt des interpellations, le retrait des poursuites contre les manifestants, le départ immédiat de toutes les brigades de gendarmerie et le report des examens. A cette mobilisation des structures traditionnelles s'est jointe celle des médecins, avocats, étudiants Des affrontements ont eu lieu dans l'après-midi, à Tizi Ouzou, après des informations faisant état d'un refus catégorique du ministre de l'éducation de reporter la date des examens. Une quarantaine de personnes ont été blessées au cours de ces heurts qui ont opposé quelque trois cents jeunes aux forces de l'ordre. Pour leur part, les autorités algériennes continuent de conserver le silence. Pour le journal La Tribune, la Kabylie a cependant libéré le champ politique en Algérie "et il n'est plus question de le refermer, au risque de plonger le pays dans le chaos et la désolation. C'est là l'unique perspective qui est offerte à un pouvoir qui a mis du temps et de la violence pour comprendre que les Algériens n'acceptent aucune forme de coopération au détriment de leurs droits ou sur la base d'un consensus hypocrite dont les artisans confondent dangereusement restauration de l'Etat algérien et dérive autoritaire".
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www.algeria-watch.org
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