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«L'Algérie
est au bord de l'insurrection»
Selon
le spécialiste Bruno Etienne, ce mouvement ne se limite pas aux revendications
kabyles.
Recueilli par Ludovic
Blecher, Libération,14 juin 2001
Professeur en sciences
politiques à Aix-en-Provence, Bruno Etienne est un spécialiste
de l'Algérie et du monde arabe. Il analyse à chaud la situation
créée par les événements d'aujourd'hui.
La colère algérienne
semble avoir largement dépassé le mouvement kabyle...
Depuis trois mois, il y a des manifestations contre la misère, contre
le chômage, contre le mépris que manifeste la classe dirigeante
à l'égard du peuple algérien. Contrairement à ce
que dit le gouvernement algérien, le mécontentement qui monte
depuis deux mois n'est pas une affaire kabyle, mais une affaire politico-sociale.
Le mouvement, qui est parti de la Kabylie, qui était un mouvement berbériste,
est devenu un mouvement social depuis les émeutes à Tizzi Ouzou
(le 21 mai). Le problème est simple, l'Algérie est un pays riche
et les Algériens sont de plus en plus pauvres.
Que veulent les manifestants
?
En 1988 -année durant laquelle il y a eu des manifestations à
Alger avec des centaines de morts- l'argument de la lutte contre les islamistes
avait alors empêché toute velléité de revendications
sociales. Aujourd'hui, les islamistes sont au pouvoir car une partie est représentée
au gouvernement et au Parlement et ils ont été écrasés
militairement. Ils ne peuvent donc plus être un prétexte. Les quelques
maquis qui restent sont entretenus par les services secrets algériens
pour que les clans luttent les uns contre les autres. L'échec de Bouteflika
dans le pardon et la repentance est patent. Maintenant, le peuple réclame
qu'on s'occupe de lui et que le gouvernement partage le gâteau. 70% des
Algériens qui sont nés après l'indépendance disent
: "Nous, on en a marre de vos règlements de compte, on voudrait
profiter un peu de la richesse de l'Algérie".
Qui est derrière
ce mouvement ?
Personne n'est derrière ce mouvement. Ce sont les jeunes qui manifestent
leur colère et c'est pour ça que le pouvoir ne peut rien. Le FFS
essaie de récupérer, le RCD s'est déconsidéré
et il y a des mouvements de jeunes qui sont organisés par petites bandes,
par petits groupes. Ce n'est ni un mouvement islamiste, ni un mouvement kabyle.
Le clan des généraux et le gouvernement ne savent pas quoi faire
car ils imaginaient que le mouvement allait s'arrêter à la Kabylie.
Aujourd'hui, l'Algérie est au bord de l'insurrection, tout peut basculer
et le pouvoir a les mains liées: ou il ne fait rien ou c'est le massacre.
Il n'a pas d'alternatives. Bien sûr, ils peuvent éliminer quelques
généraux et Bouteflika, mais ça ne changera rien.
Risque-t-il d'y avoir
un bain de sang ?
L'armée actuellement est composée de jeunes officiers qui ont
vécu les émeutes de 1988. Je ne pense pas qu'ils tirent sur le
peuple algérien. Par contre, les services spéciaux ou la gendarmerie
peuvent tirer. L'armée de base, pas celle des généraux,
a ses cousins et ses frères qui sont dans la merde. Et s'il y a des morts,
les jeunes vont tout casser et là c'est l'aventure.
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