L'intervention du président Bouteflika
n'a pas fait baisser la tension en Kabylie

Le Monde, 28 mai 2001

Malgré l'intervention du président Abdelaziz Bouteflika, dimanche 27 mai, promettant des sanctions contre les instigateurs de la violence "d'où qu'elle vienne", la tension reste vive en Kabylie, où les affrontements se sont poursuivis dans plusieurs communes. La presse algérienne indépendante s'est abstenue de paraître, lundi, pour protester contre la réforme du code pénal restreignant sa liberté.

TIZI OUZOU correspondance

Le discours prononcé dimanche 27 mai par le président Bouteflika n'a pas, dans l'immédiat du moins, fait baisser la tension en Kabylie. Tandis que des manifestations avaient lieu dans plusieurs autres communes, Tizi Ouzou a connu, dimanche, son quatrième jour de barricades. Des graffitis hostiles au pouvoir ont envahi les murs de la ville, où les affrontements entre manifestants et brigades anti-émeutes (CNS) s'étaient multipliés les deux nuits précédentes, dans plusieurs quartiers.
A l'université où s'étaient réfugiés des manifestants, dont certains blessés, les forces de l'ordre ont lancé des dizaines de bombes lacrymogènes pour les déloger. Des étudiants, notamment internes, se sont solidarisés pour porter assistance aux manifestants : "Nous sommes aussi manifestants, il faut croire que c'est toute la société qui est impliquée dans ce mouvement", disait l'un d'eux.

Depuis le 26 avril, Tizi Ouzou a connu plusieurs marches pacifiques suivies d'affrontements entre jeunes et forces anti-émeutes. L'âge moyen des manifestants a vieilli d'une génération ces quatre derniers jours. Les barricades érigées en forme de murs de feu sont devenues fixes. Les CNS ont investi, depuis samedi soir, les quartiers les plus chauds en lançant des bombes lacrymogènes dans les maisons, avec force insultes et obscénités qui décuplent la rage des jeunes émeutiers et amènent les plus âgés à se solidariser avec eux. Les heurts dégénèrent parfois en des combats au corps à corps.

Samedi, du côté du quartier du Mondial, deux CNS ont été brûlés par des cocktails Molotov. Après s'en être pris aux édifices-symboles de l'Etat, les manifestants s'attaquent désormais aux cabarets, lieux de plaisir et de rencontres de la nomenklatura locale.

"ULTIMATUM"

Dans la ville de Bejaïa (nord de la Kabylie), une marche a regroupé, dimanche, plusieurs milliers de personnes, à l'appel des comités de quartier et de village. Au moment de la dispersion, des groupes de jeunes échappant à tout contrôle s'en sont pris aux forces de l'ordre et ont saccagé les sièges des compagnies nationales aériennes et maritimes. Les affrontements se sont poursuivis dans les quartiers populaires.

A Tazmalt, à 70 kilomètres de Bejaïa, les affrontements, samedi, ont fait deux morts et plusieurs blessés par balles, selon des témoignages recueillis par téléphone. Des graffitis s'en prenaient nominativement aux responsables locaux du pouvoir. Les jeunes manifestants ont saccagé le siège de la daira (sous-préfecture), puis le cinéma – transformé, affirme-t-on, en lieu de rendez-vous par un proche du maire. Ils ont incendié la maison du secrétaire général de la mairie – le représentant de l'administration centrale –, ainsi que la maison du maire, Smaïl Mira, un chef milicien accusé par des habitants de la commune d'avoir assassiné un jeune manifestant, Hamza Ouali, en 1998. Les manifestants se seraient abstenus d'incendier le siège de la mairie pour préserver "les traces des malversations". Les affrontements ont re! pris, dimanche, après l'enterrement d'un homme de trente-cinq ans et père de trois enfants.

Un "ultimatum" a été lancé aux forces anti-émeutes pour qu'elles quittent la ville. "A Tazmalt, les sous-traitants du pouvoir local sont nombreux, leurs noms sont déjà sur les murs, déclare un médecin de cette localité. Les jeunes s'érigent en tribunal populaire." Des affrontements sont signalés de Kherrata jusqu'à Boumerdes, aux portes de la capitale.


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Une journée sans presse

Vingt et un titres de la presse indépendante n'ont pas paru, lundi 28 mai, en signe de protestation contre les amendements au code pénal qui durcissent les sanctions pour "diffamation" . Outre les peines de prison contre les journalistes auteurs de "diffamation" des corps constitués, les nouvelles lois imposent de lourdes amendes qui pourraient menacer la pérennité de nombreux titres. Des rassemblements devaient être organisés dans onze villes pour exiger le retrait des dispositions "scélérates". Les journaux publient, depuis plusieurs jours, une page au logo commun, surmontée des mentions : "Non à la mise à mort des libertés", "Non à la dictature". - (Corresp.)

 

 

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