Le général Rachid Benyellès, ancien ministre algérien de la défense

Le général Rachid Benyellès : "M. Bouteflika est velléitaire et d'une totale incompétence"

Propos recueillis par Florence Beaugé, Le Monde, 16 juin 2001

Rachid benyellès a été ministre de la défense (1985-1986) puis des transports. Aujourd'hui à la retraite, ce général âgé de soixante-deux ans est considéré comme atypique. Réputé pour son intégrité et son franc-parler, il a démissionné, en 1988, de l'équipe de Chadli Benjedid - dont il était un proche - en désaccord avec la répression des émeutes d'octobre.

"Cela fait deux mois maintenant que la Kabylie et Alger sont secoués par des émeutes. Quelle peut être l'évolution de la situation ?

- Je n'imagine pas que la situation puisse se calmer, du moins en Kabylie, et dans un avenir proche. La détermination des émeutiers à obtenir satisfaction paraît très forte, et les troubles, on le voit bien, s'étendent de plus en plus.

" Au départ, les causes du soulèvement de Kabylie étaient tout à fait justes et partagée par le reste du pays : l'arbitraire, les passe-droits, la misère sociale. Et ce qui s'est produit en Kabylie aurait pu se produire en n'importe quel coin de l'Algérie. Malheureusement, la manifestation de jeudi a dégénéré, et les scènes de casse et de pillages nous ont tous profondément choqués, au point que cela risque de ralentir la dynamique qui était en marche.

- Le pouvoir reste silencieux. Que se passe-t-il au sommet de l'Etat ?

- Personne ne le sait vraiment mais M. Bouteflika semble complètement renfermé sur lui-même. Est-il tenté par une démission comme la rumeur l'affirmait récemment ? Franchement, je ne le crois pas. Je pense même que si toute l'Algérie se soulevait d'est en ouest pour demander son départ, il ne s'en irait pas ! La seule chose qui pourrait le faire bouger serait qu'il soit lâché par ceux qui l'ont mis au pouvoir, or il n'y a aucun indice en ce sens pour le moment.

- Le président garde-t-il une certaine marge de manœuvre ?

- Il ne l'a jamais perdue ! Je peux vous affirmer que ceux qu'on appelle les "décideurs" lui ont laissé toute latitude pour régler le problème de la Kabylie, mais qu'il a été incapable d'y parvenir.
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Contrairement à ce qu'il tente régulièrement de faire croire, M. Bouteflika a toujours eu les mains libres avec les responsables militaires. Je ne crois pas un seul instant que les généraux l'auraient contré s'il avait décidé de relever les gendarmes responsables en Kabylie de certains dépassements. Mais il est dépassé par les événements, velléitaire et d'une totale incompétence.

- Quelle opinion les généraux ont-ils aujourd'hui de lui, alors que ce sont eux qui l'ont amené à la présidence de la République ?

- Ils sont extrêmement déçus. Ils avaient gardé de M. Bouteflika l'image d'un homme ayant une bonne expérience internationale, capable, pensaient-ils, de défendre l'Algérie et son régime un peu partout dans le monde, mais il est loin d'avoir répondu à leurs attentes. Toutefois, puisqu'ils ne disposent pas d'un homme providentiel de rechange, je ne pense pas qu'ils l'obligeront à partir avant la fin de son mandat, dans trois ans.

" La seule chose qu'ils pourraient faire serait de le laisser à ses responsabilités de président à part entière, et lui retirer le soutien qu'ils lui apportent à travers les appareils qu'ils contrôlent, tels que le syndicat UGTA -Union générale des travailleurs algériens-, les deux Chambres - qui exécutent leurs instructions au doigt et à l'œil —, toute l'administration, les partis politiques qui sont aux ordres, les secteurs militaires, etc. Si M. Bouteflika ne bénéficiait plus de ce soutien, il se retrouverait devant une situation si difficile qu'il ne demanderait qu'à renter chez lui !

- Il n'est donc pas en conflit avec la hiérarchie militaire ?

- Non, pas du tout. Je m'élève sur ce point contre toutes les allégations de ceux qui se targuent d'être des analystes avertis de la situation algérienne.

- Le régime vous paraît-il capable d'évoluer et de sortir le pays de la crise ?

- La seule issue à la crise serait que M. Bouteflika parte et que s'instaure une véritable démocratie. Que l'on procède à des élections réellement libres, présidentielle, législatives et communales. Le régime est-il prêt à accepter cela ? Je ne le crois pas.

- Dans les événements actuels, l'islamisme radical a-t-il une certaine influence ?

- Aucune. Les islamistes sont totalement absents des manifestations de ces derniers temps. En privé, certains anciens responsables de l'ex-FIS avouent être totalement dépassés par les événements, ce qui ne les empêche pas de voir un complot dans les événements de Kabylie ! Mais en ce moment, tout le monde - le pouvoir, les partis politiques dits démocratiques, le chef de l'Etat - crie au complot ! M. Bouteflika, lui, voit la main de l'étranger, c'est-à-dire de la France. Il n'y a que la population de Kabylie qui se sente insultée quand on avance cette thèse de la manipulation.

- En dépit de la gravité de la situation actuelle, avez-vous quelques motifs d'optimisme ?

- Oui, car il me semble qu'un processus a commencé et qu'on ne pourra plus revenir dessus. En supposant que M. Bouteflika aille jusqu'au bout de son mandat - ce qui serait la pire des hypothèses —, il ne sera plus possible, dans trois ans, de coopter un nouveau président dans les mêmes conditions que par le passé, ni d'imposer des députés. Ce que la société acceptait hier à cause de la menace islamiste que l'on brandissait pour faire taire toute opposition - qui existe cependant encore —, elle ne le tolérera plus demain. Chacun prend conscience qu'il n'y a d'autre alternative pour l'Algérie que la démocratie."

 

 

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