Amizour sous les décombres

Première conséquence de la marche de jeudi : les émeutes reprennent dans la ville d'Amizour.

La colère aurait pu s'apaiser si les policiers n'avaient pas monté une expédition punitive.
La ville plonge désormais dans la guerre.

De notre envoyé spécial à Amizour Farid Alilat, Le Matin, 19 juin 2001

«Je n'ai pas vu ma femme et mes deux enfants depuis quatre jours. Je n'ai pas dormi. Dans mon ventre, il y a que de l'eau et du café. » L'homme qui parle est un colosse. A 32 ans, Azzedine prend la tête de la contestation à Amizour.
Ses compagnons le surnomment le commandant Azzedine. Devant le café de la Paix, entièrement brûlé pendant la nuit, Azzedine harangue la foule : « Notre problème maintenant est les brigades antiémeutes. Si d'ici 19 h, ils ne partent pas, nous allons brûler le commissariat. » La foule acclame. Depuis vendredi dernier, la ville d'Amizour vit un huis clos. Les rues offrent un spectacle de ruines et de désolation. Le palais de justice et le siège des contributions sont des battisses en ruine d'où s'échappent des colonnes de fumée. Comment et pourquoi cette petite ville a-t-elle rebasculé dans la colère et la destruction ?
Pourquoi donc cette population exige-t-elle le départ des policiers quitte à lui mener la guerre ?

Expédition punitive
Les émeutes éclatent à Amizour lorsque les marcheurs d'Alger reviennent le vendredi matin. Les rumeurs, les témoignages de bastonnade et le sentiment de frustration et de déception ont servi de combustible pour allumer le feu. Pendant deux jours, la ville vit au rythme des affrontements opposant habitants et brigades antiémeutes. Une tentative de brûler le palais de justice échoue. Juste en face, les policiers opposent une vive résistance. La colère aurait pu s'apaiser si, dans la nuit de samedi, une expédition n'avait pas été entreprise par les policiers. Ils sont venus à dix ou plus pour semer la terreur. Punition, revanche, envie d'attiser davantage le feu, les policiers ont saccagé des commerces vers 2 h du matin. Le café de la Paix est un monument historique d'Amizour. Vestige de l'ère coloniale, ce sont des générations et des générations qui s'y sont attablées.
Aujourd'hui, c'est une bâtisse en ruine. Pour Taïb Smaïl, le propriétaire, il y a aucun doute : ce sont les policiers qui y ont mis le feu. Avant de passer à d'autres commerces.
Mehdi est propriétaire de la supérette de la ville. Il a failli être passé à tabac lorsqu'il a voulu dissuader les policiers de saccager son magasin : « Je les ai vus. Ils étaient une dizaine à mettre le feu au café. Lorsque j'ai voulu les empêcher de s'attaquer à mon commerce, ils m'ont ordonné de rentrer, raconte Mehdi. Ils sont passés visiter le salon de coiffure de Samir. Ils ont pénétré par le toit en tuiles. Des séchoirs, des tondeuses et un poste-cassettes ont été emportés. Sur la chaise noire qui a servi à la fuite du pilleur, la trace blanche d'une grosse semelle : celle d'un rangers. La boucherie de Azzedine a failli être saccagée. Lorsque, dimanche matin, la population constate les dégâts, rien ne peut arrêter sa furie. On s'arme de pelles, faucilles, poignards, haches pour affronter les forces de l'ordre. Les jeunes se peignent le visage et se cagoulent dans un spectacle qui empreinte un peu au cinéma. La rue en veut à ces hommes retranchés maintenant au siège de la Sûreté de daïra. Elle exige le départ.

Des juges payés avec des bouteilles de Whisky
Sous les assauts de centaines de manifestants, le palais de justice de la ville d'Amizour brûle. Pourquoi s'en prendre à cette institution ? Rare de trouver ici un homme pour en dire du bien. « C'est le siège de l'injustice, dit Azzedine. Ce ne sont pas des individus qui l'ont brûlé mais la population d'Amizour.
Nous ne voulons pas de juges qui encaissent des voitures, des bouteilles de Whisky et des cartouches de cigarettes pour régler une affaire. » La rue se fait justice avec ses propres moyens : le feu et le marteau.
Une bataille rangée oppose les manifestants et les brigades antiémeutes. En cet après-midi de dimanche, la foule lance un ultimatum : 19 h pour le départ des policiers. Les manifestants dressent des barrages pour filtrer les deux accès à la ville. On craint l'arrivée de renforts. Sur les barrages, ils ont 10, 20, 30, 40 ans. Les uns cagoulés, les autres brandissant des haches et des sabres. Sur les hauteurs du village Boukhelifa, l'autre accès qui mène vers Amizour, on vit une ambiance de guerre. La population fait la garde autour de l'hôpital. On craint que les policiers ne viennent rechercher les blessés et y mettre le feu.

« Les policiers n'ont pas violé de domiciles »
On décrète une trêve pour entamer les négociations.
Après une heure d'attente, la délégation revient. Juché sur ce qui reste d'un lampadaire, Azzedine s'adresse à la foule. « Nous allons attendre jusqu'à 19 h. Vous voulez mourir en hommes, alors restez ici. Si je vois un qui prend la fuite, je retourne ma veste », dit-il. La foule répond par « Ulac smah ulac ». Juste en face, au commissariat, les policiers regagnent leurs fourgons alors que certains, épuisés, échangent des plaisanteries avec des gamins qui les narguent. Pour le commissaire et le commandant des CNS, il n'y a jamais eu la négociation d'un ultimatum.
Epuisés, exténués, sous alimentés, ces hommes livrent bataille depuis trois jours. Parmi eux, ceux qui ont mis le feu aux commerces et proféré des insultes contre la population. Mais les deux officiers responsables nient : « Nous n'avons jamais violé des domiciles. Les CNS sont des pères de famille honnêtes, ce ne sont pas des voleurs. Qu'on me donne des preuves, des photos », dit le commandant. Il reconnaît pourtant l'existence de certains dépassements commis par ses éléments. Ambiance tendue au commissariat.
Les hommes se préparent à reprendre la bataille dès le soir.
Comment apaiser les esprits lorsque les pierres, les couteaux et les haches sortent pour contrer les bombes lacrymogènes, les matraques et les balles réelles ?
F. A.

 

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