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Un mois après la dramatique journée du 10 novembre Un rescapé raconte ses trois heures sur le toit dun bus Par El Kadi Ihsane, Quot. d'Oran, 11 décembre 2001 1ère partie Bounah Omar a 25 ans. Il est ingénieur informaticien et travaille au Cerist à Ben Aknoun. Il est 8h45 lorsquil quitte lappartement familial dans lun des immeubles du groupe Ten dans le haut de Bab El-Oued. «Dhabitude, je sors un peu plus tôt, mais ce matin jattendais un coup de téléphone important». Omar se dirige à pas de course vers le proche rond-point du Triolet. Signe particulier, il pleut des cordes. Nous sommes le samedi 10 novembre 2001. Lorsque Omar arrive aux arrêts de Triolet, un premier bus est en train de partir vers Chevalley. Il est bondé de monde. Dans le suivant, qui le colle, il y a de la place. «Cest un bus de Sonacome, grand, de couleur crème. Il faisait la ligne Tafourah-Cheraga. Je suis lavant-dernier à monter par la porte de devant». Omar est content dêtre à labri de la pluie. De sa place il a le temps de voir les policiers en faction au milieu du rond-point. Ils tentent encore de régler la circulation. La file de voitures qui vient de la rue Saïd Touati (vers lhôpital Maillot) paraît arrêtée depuis longtemps. Il faut franchir une mare deau pour rentrer sur le carrousel du Triolet. Le bus crème de Omar avance lentement dans le début de la montée. Très lentement. Il pleut toujours et le ruissellement de leau sur la chaussée atteint la hauteur des pare-chocs des voitures. Il y a des détritus partout, des cailloux, des branchages. Il faut slalomer entre les obstacles. A contresens de leau qui coule. Vingt minutes se sont écoulées. Le bus arrive enfin à Djenan Hassan, un kilomètre plus loin. Il nest plus possible de continuer dans le sens de Chevalley. Un gros camion sest mis en travers dans le virage suivant, moteur à larrêt. Heureusement quil ne bloquait pas lautoroute plus haut. A Djenan Hassan, le chauffeur du bus de Omar peut encore rebrousser chemin. Cest le seul endroit entre Triolet et Chevalley où le terre-plein et le rail du milieu seffacent pour laisser un passage entre les deux voies qui montent et les deux voies qui descendent. Il est 9h15 environ et voilà le bus dans le sens du retour vers Triolet. «Jai entendu deux passagers dire lioum mafihach khedma». Ils avaient lallure de gens qui travaillent dehors sur chantier. Une voix sélève dans le bus. Le chauffeur ouvre la porte de devant. 6 ou 7 personnes descendent et prennent le chemin en corniche au-dessus de lautoroute qui mène vers les Barreaux rouges. «Jai hésité une seconde. Mais je navais pas de raisons de descendre à cet endroit sous la pluie battante. Il valait mieux rester au sec dans le bus. Jai dailleurs trouvé une place assise». Dehors, lorage vire à la grêle. Lambiance dans le bus sest un peu raidie au fil des minutes. Quelques passagers plaisantent encore. «Ça va finir comme dans le Titanic», dit un jeune en riant. Sa voisine de siège sourit un peu jaune. Le receveur, un jeune vif comme de largent, veut faire de lesprit: «Nous allons tous mourir aujourdhui, si quelquun ne ma pas encore payé sa place, il vaut mieux quil le fasse alors pour être en règle avec Dieu». Le trafic en pente descendante vers Triolet avance de plus en plus lentement. La file de gauche paraît un peu moins immobile. Le premier bus plein que Omar na pu prendre à Triolet et qui était resté derrière dans la montée est repassé devant par la file de gauche. Le chauffeur du bus de Omar décide de le suivre et change de file, séloignant du trottoir pour aller vers le terre-plein et se caler derrière le premier bus. Cest la dernière fois de la matinée quil commandera son volant. Quelques dizaines de mètres plus bas, cest larrêt complet. Le bus a refait la moitié du chemin en sens inverse. Il se trouve pile en face de lAPC de Oued Koriche. A 500 mètres de Triolet. Avant de simmobiliser pour de bon, Omar a pu apercevoir trois véhicules abandonnés sur le trottoir. «Cest là que je me rends compte justement quon ne voit plus le trottoir». Une femme en hidjab, qui a dû faire le même constat, sen prend au chauffeur: «Pourquoi tu ne mas pas attendue tout à lheure; je voulais descendre et tu as fermé la porte». Un instant plus tard, elle répète sa phrase mot à mot. La tension monte. Cela fait quarante minutes que Omar est dans ce bus et cette fois, «je me pose des questions sur la suite des événements». Au départ, il sagissait de ne pas arriver trop en retard au travail, puis déviter de se mouiller sur le chemin du retour, puis de ne pas rester coincé trop longtemps dans cet espace... Le confort des choix baisse pendant que leau monte. Là, le bruit dun petit choc sous-marin. «Cest notre bus qui a touché celui de devant». Le chauffeur joue la discrétion. Il est poussé par les eaux et seul le bus de devant le retient pour le moment. Il nest pas nécessaire que cela se sache. Sur la droite, dans la file abandonnée par le bus dOmar, se tient un grand autocar de tourisme, un ruban orange sur le flanc. Lui aussi ne bouge pas. Il y a de la buée sur les vitres. Le fait de ne pas distinguer grand-chose à lextérieur nest pas toujours apaisant. Le décor a encore évolué. Côté gauche de lautoroute, les deux voies de la montée vers Chevalley, de lautre côté du terre-plein, ne sont plus là. Un torrent coule à la place. «Hauteur de portière de voiture». Parmi les passagers, quelques-uns samusent encore à prendre des paris sur une 404 bâchée qui sentête, là où plus aucune voiture ne saventure, à remonter lautoroute à contre-courant, en collant le rail de sécurité. La voiture recule mètre par mètre. Son conducteur insiste en jouant du volant. Petit à petit, la camionnette sort du champ de vision des passagers. Mais personne ne sen émeut vraiment dans le bus. «A ce moment, on ne réalisait toujours pas bien ce qui arrivait». Il va pourtant falloir vite se rendre à lévidence. Côté droit, une pelle mécanique est en train de secourir les passagers dun bus un peu plus bas dans le trafic. La situation est sérieuse. «Jétais encore assez tranquille à ma place. Je voyais lengin faire des allers-retours avec à chaque fois cinq ou six personnes chargées dans sa pelle. Et puis il nest plus revenu». Leau était montée sur le talus où il venait tendre sa pelle à la fenêtre du bus quil secourait. «Pour la première fois jai commencé à avoir peur». La situation était un peu plus que sérieuse. Les événements senchaînent alors. «Entre notre bus et le grand bus de tourisme à notre droite aussi leau sest mise à monter très vite». Cétait un arbuste qui sétait coincé dans le passage étroit entre les deux bus. Il faisait barrage. «Le receveur est sorti par une fenêtre. Il a mis un pied sur la roue de lautre bus et un autre sur la roue de notre bus. Il sest tenu en pont au-dessus de leau et a tiré fort sur les branchages. Ils se sont arrachés et aussitôt ont été emportés. Le niveau de leau est retombé un peu entre les deux bus». Malgré la pluie cinglante, le chauffeur a demandé à ce quon laisse la fenêtre ouverte au receveur pendant le temps où il était dehors au cas où il devait sauter durgence dans le bus. «Une fois larbuste enlevé, je lai vu monter sur le toit de notre bus, puis sauter sur celui du grand bus de tourisme. Il est allé voir pour nous une possibilité de joindre la berge de lautre côté. Cest ce que je me suis dit». Le receveur nest pas revenu. Il a disparu. «Je ne sais pas sil est mort ou vivant. Si cest le premier des rescapés ou le premier des noyés». Une chose est certaine, il a abandonné tout le monde. Sans prévenir. Lui qui paraissait si solide et si calme. La 404 bâchée qui séclipse, la pelle mécanique qui se retire, le receveur qui disparaît; les signes contraires samoncellent. Cest, dans la même seconde, le cri sans souffle dune femme, qui va annoncer à tous larrivée du messager de lApocalypse: «Meyet ! Meyet !». Côté gauche. Omar doit se lever et traverser le bus en largeur pour mieux voir. Le choc est double. «Jai vu un cadavre passé. La tête dans leau, à moitié nu. Il était ballotté comme un bout de planche. Dans le même temps, jai ressenti au-dessus de mes chevilles le contact froid de leau. Lallée centrale du bus était inondée. Sur mon siège, je men étais pas rendu compte». Un murmure traverse le bus, et aussitôt des pleurs éclatent. Personne ne songe plus à plaisanter. «Jétais horrifié par une pensée soudaine. Si plus haut sur lautoroute des gens se noient, alors là où nous sommes bloqués, nous navons aucune chance». Omar demande le passage pour sortir. «Quelques minutes plutôt, javais songé sortir par le côté gauche pour monter sur le toit du bus. Mais la crue était si forte de ce côté-là que le moindre faux pas aurait été fatal». Il suit la voie tracée par le receveur pour se retrouver au-dessus du toit du bus. Bounah Omar a fait du handball. Il a le gabarit dun arrière. Et, en cette circonstance, lagilité dun ailier. «Je ne sais pas comment je suis monté. Cétait rapide». Omar passe aussitôt vers le grand bus voisin. Leau la encore rapproché du sien. Perché sur ce toit, sous un ciel intarissable, il a pour la première fois une vision panoramique de la situation. Il peut dun coup doeil enfin comprendre. Autant dire quil va mourir. Loued est là. Il déferle de partout et lui et son bus sont plantés en plein milieu de sa route. Omar se rappelle vaguement avoir encore regardé sa montre dans le bus lorsquil sétait bloqué. «Il devait être 9h40 à 45 mn lorsque je suis sorti sur le toit». Il est resté environ 50 mn dans son bus Sonacome couleur crème. Pour une distance de 1,5 km en aller-retour. Il surmonte le choc de sa première vision de la crue qui fond sur lui et se rapproche du bord, côté trottoir, du toit du grand bus de tourisme sur lequel il se tient. Cest bien ce quil avait compris. Il y a bien plus de trois mètres pour atteindre le haut dun mur de soutènement en contrebas de la mairie de Oued Koriche. Par temps sec, en ayant de bons appuis et en prenant, disons 15 mètres délan, il peut sauter de lautre côté. Il pleut toujours et encore, il a les 3,5 m de largeur de son bus pour tout élan, et il ne peut pas faire deux pas sans manquer de glisser. Mais surtout, à peine plus bas, entre le toit du bus et le haut du mur de soutènement, le torrent a pris sa hauteur de cataclysme, sa force la plus dévastatrice. Toutes les nouvelles ne sont pourtant pas mauvaises. Omar constate que dautres passagers sont déjà montés sur les toits des bus un peu plus en avant. Ceux de son bus défoncent une trappe daération et montent à leurs tours les uns après les autres, le chauffeur et les quatre ou les cinq passagères comme les autres. Tout le monde, cest-à-dire une vingtaine de personnes, préfère passer sur le toit plus sécurisant du grand bus de tourisme. Il y a là aussi une dizaine de passagers sortis du grand bus. Du coup, la place est comptée sur cet esquif de fortune. Omar comprend soudain pourquoi lui et ses compagnons de naufrage ont encore un sursis, alors que tout autour deux, poteaux, arbres, terre, pavés, rail de sécurité sarrachent. «Il y avait devant notre bus sur la file de gauche le long du terre-plein que lon ne voyait plus, non pas un, mais deux autres bus de la même taille que le nôtre, collés pare-chocs contre pare-chocs et devant eux encore un camion. Sur la file de droite devant le grand bus sur lequel nous nous étions réfugiés se trouvait encore un bus plus petit». Les passagers de tous ces transports collectifs étaient sur les toits. Ils étaient sur un gros îlot mécanique formés par lentassement, en bloc tout à fait miraculeux, de six bus entre lesquels leau ne coulait presque plus. Mais dans le même mouvement de sa pensée qui lui fait comprendre pourquoi il na pas encore était emporté par la crue, Omar découvre que la stabilité de cet îlot mécanique des six bus ne tient à rien. Quelle peut rompre à tout moment. Il pleut toujours. Omar ne sent plus ses membres. Il se dit quil doit faire quelque chose tout de suite, avant de faiblir physiquement. Il sapproche du bord du toit, fixe le haut du mur de soutènement. Un jeune devine ses pensées et lui souffle calmement: «Ekhtik, tu ny arriveras pas». Il avait bien sûr raison. Un peu plus en avant, côté droit, sur la plus haute partie du talus doù sétait retirée la pelle mécanique, la population voisine est descendue porter secours aux réfugiés des bus. Ce sont pour la plupart des jeunes. Un homme dun certain âge dirige la manoeuvre. Une «Touisa» se forme pour extraire au cordage un à un les rescapés du bus le plus près du talus. «Cétait compliqué et dangereux. En vingt minutes, ils avaient sauvé deux ou trois personnes. Jai vu quelquun lâcher la corde disparaître à moitié dans leau boueuse avant de se rattraper je ne sais comment». La cohue pour accéder à la corde se réduit un peu. Omar voulait saventurer trente ou quarante mètres, de toit en toit, jusquà lendroit ou arrivait la corde. Il y renonce. Des coups de feu éclatent dans les habitations versant Scotto de lautre côté de lautoroute. Quelquun qui veut sans doute donner lalerte. Cest le paroxysme de la crue. Un camion qui se trouvait à lavant du bloc des bus craque, se détache et part aussitôt en tourbillon sous une clameur affligée de la foule sur la berge. De là où il se trouve, Omar ne peut pas voir si ses occupants sont dedans. Lîlot est plus petit, plus fragile. Et le spectacle, côté gauche, devient presque indécent. Cest là ou se trouvaient les deux voies montantes vers Chevalley, le gros de loued a tout couvert sur les abords. Cest par là que la crue charrie tout ce quelle a amené de lamont. Il valait mieux ne pas regarder. «Jai essayé de me retourner le moins possible par là. A chaque fois que mon regard méchappait, je le regrettais aussitôt. Jai vu un homme encore en vie descendre dans les flots. Il sessuyait les yeux des deux mains. Jai vu deux nouveaux cadavres. Complètement nus. Ils sont passés très vite. Jai vu le châssis dune voiture retournée. Des roues de camions. Une grosse pierre de trottoir. Une cabine de camion ou quelque chose qui lui ressemble». Au bout dun moment, la crue est tellement haute que ce quelle emporte némerge même plus à la surface. Impossible de deviner la population martyre qui dévale, anonyme, durant cette heure sous cette eau furieuse. Omar apprendra plus tard que le gros conteneur rouge qui a échoué au milieu de la rue Rachid Kouache, plus bas que le dépôt de la SNTA, à près dun kilomètre de là, est passé dans son dos. A quelques mètres. Pareille pour la remorque dun semi. «Jétais entièrement concentré sur la droite. Là ou se trouvait les gens pour nous secourir». Mais aucune solution némergeait du déluge. «Alors jai fini par me résigner. Je me suis dit que je ne men sortirai pas. Sauf si on venait me prendre directement au-dessus de ce toit. Javais déjà fait la Chahada plusieurs fois. Comme tout le monde». Le bruit de leau sous le bus était insupportable. Le son des pierres et des gravats quelle traînait sinistre lorsquils heurtaient la tôle. Un flash a jailli dans la presque obscurité de ce ciel affalé sur la terre. Quelquun prenait des photos à partir dune dalle versant Scotto. «Jétais apaisé. Je me suis dit, au moins ma famille saura que je suis mort ici. Jai alors pris mes papiers didentité et jai cherché à les jeter vers la berge là où se trouvaient les jeunes secouristes ». Omar renonce là aussi. Il risque de tomber dans leau rien quen esquissant ce geste. Les mots réconfortants que séchangeaient encore au début sur le toit ont cessé. Les rescapés ne sentendent plus, ne se voient plus. Un nouvel orage de grêle les paralysent. Omar qui avait enlevé son manteau et son pull tout à lheure lorsquil cherchait encore à salléger pour tenter le grand saut, a remis son pull et a fait de son manteau un petit paquet sur lequel il se tient en équilibre pour ne pas glisser sur les grosses boules de grêle. Les jeunes sactivent toujours sur la berge. Mais il y a presque une heure quils nont plus recueilli personne. Les défections se multiplient sur les toits, les pleurs, les affaissements. La rumeur circule que quelquun est tombé du bus de lavant. La visibilité est presque nulle sous les cordes deau. Tant mieux. Personne na rien vu. Et ce torrent qui ne veut pas redescendre. ----------
Un mois après la dramatique journée du 10 novembre Un rescapé raconte ses trois heures sur le toit dun bus Par El Kadi Ihsane, quot. d'Oran, 12 décembre 2001 Suite et fin Omar regarde de plus en plus vers larrière de son îlot mécanique. Cest par là que la crue insiste depuis plus dune heure pour faire sauter ce bouchon sur lequel il se tient avec ses compagnons. «Je navais pas envie dêtre surpris par la mort sans la voir venir». Si le sursis sest prolongé cela tient aux premiers obstacles que rencontre le torrent. Ils sont presque dérisoires. Un petit camion retourné et à moitié immergé et un minibus provenant de Koléa. Les passagers ne sont pas montés sur le toit. Son chauffeur stoïque est resté au volant. Avec des gestes, il demande à Omar si les bus devant eux sont bien collés les uns aux autres. La réponse paraît le rassurer. Entre lui et le bus crème de Sonacome qui le devance, une Renault Express a été écrasée. Pas de traces de ses occupants. Plus loin vers larrière, Omar aperçoit la benne dun petit camion en travers. Deux rescapés sont de dos, accrochés aux bords, ils guettent leurs arrières. Au pied de la benne accrochée dans un amas de branchages, à moitié nu dans la boue, le cadavre dun homme adulte. Pas de possibilités de sauvetage sur le flanc, Omar a raison de surveiller ce que lui réservent les flots de la crue à larrière. Cet attelage de débris derrière son bus est si précaire. Sil devait bouger lîlot mécanique ne tiendrait pas une minute de plus. Cela craque de partout, de plus en plus fort. Et il sent ses dernières forces labandonner. Il a tellement raison de redouter ses arrières que le pire sannonce brusquement. Un camion. Un immense camion qui dévale la pente à la vitesse de la crue, «droit sur nous». Il aurait dû basculer de lautre côté de lautoroute qui na plus de terre-plein au milieu, glisser là où coule le gros de loued. Mais non, il reste sur la droite. Se rue sur lamas de bus qui soutient la vie de tant de monde. Si vite que tous, dans le délire, nont pas le temps de le voir arriver. Le sang de Omar ne fait quun tour. «Cette fois, cest fini». Et alors, la nature, le hasard, la main de Dieu... quelque chose intervient. Le mastodonte léger comme une feuille sur les flots, vide de son chauffeur, bute sur un haut fond. Il se met en travers juste avant de percuter le minibus de Koléa et la benne des deux rescapés. Et sarrête net. Il faut plusieurs minutes pour que Omar recouvre ses esprits. Mais cest un autre jeune qui saperçoit du changement. «Il ma dit regarde là-bas, on dirait que la distance est devenu plus courte pour sauter vers la terre». Cela sest passé à larrière. Cest leffet du camion qui allait les livrer à leau boueuse en pulvérisant leur récif. En se couchant, il a amassé, au bout de quelques minutes, beaucoup de gravats sur son amont. Leau sest détournée. La partie de loued qui coulait sur la droite entre les bus et le mur de soutènement a baissé de niveau, sest rétrécie. A son moment le plus fort, la crue a peut-être ouvert une voie à Omar. Il pleut toujours très fort. Ses mains commencent à geler gravement. Il ny a pas une seconde à perdre. Sans prévenir les autres, les deux hommes descendent par larrière du bus crème Sonacome quils nauraient peut-être pas dû prendre ce matin à Triolet. «Cest le jeune qui passait devant, nous sommes passés sur le toit de lExpress écrasée, puis sur celui du minibus de Koléa». De là Omar se souvient avoir vu quatre policiers en haut derrière la clôture du siège de lAPC de Oued Koriche. «Ils étaient là. Ils nous regardaient. Puis nous avons longé, les jambes dans leau jusquaux cuisses, la benne du camion sur laquelle il y avait deux rescapés, et nous nous sommes hissés sur une butte de boue un peu endurcie. De là il y avait deux mètres pour sen sortir». Encore une fois Omar veut y aller sans attendre. Encore une fois son compagnon du moment a raison de len dissuader. Cinq minutes plus tard, les jeunes secouristes de Oued Koriche qui sont venus à leur rencontre leur tendent une échelle rouge quils coincent dans les branchages, pour en faire une passerelle à fleur du torrent. Omar sélance le premier. Il avance à genou sur le métal rond, manque de tomber une ou deux fois, accroche une main et ne la lâche plus. La seconde daprès, il est sur la terre ferme. Debout. Il veut serrer le jeune qui lui a tendu la main, mais seffondre aussitôt sur lui, à moitié évanoui. «Pendant une bonne minute jétais comme mort. Tout a lâché en moi. Je ne sentais plus mon corps». «Ça y est, rak slekt jeune, khlass», répétait une voix venue dailleurs. Omar na pas vu son jeune compagnon sen sortir à son tour. Mais après avoir été réchauffé sous des couvertures un instant, il trouve la force daller aider à faire passer les premiers des suivants. Car les jeunes ont prévenu tous les rescapés sur les toits. Cest par cette voie à larrière ouverte par Omar et son compagnon que se trouve la voie du salut. La voie abritée par le camion de la Providence. Il pleut toujours. Plus haut, plus bas, la crue continue à drainer dimpensables victimes. Mais dans ce recoin de branchages et de boue, une issue miraculeuse sest ouverte. Omar a encore une émotion lorsquune fillette glisse des mains de son père au milieu de léchelle rouge. Elle disparaît dans le torrent. Et son père aussi. La Providence ne veut pas de drame en ce lieu précis. Un jeune bondit, 50 mètres en aval, et happe la fillette au moment où le torrent sapprête à rejoindre le bras principal de loued de lautre côté de lîlot des six bus. Le père a déjà saisi une corde un peu plus haut. Il est 11h30 lorsque
Omar a touché la terre ferme. Il est resté otage de la crue
pendant 2 h 40 minutes. Perché 1h 50 minutes sur le toit dun
bus. «Je suis né le 10 novembre 2001», dit-il autour
de lui depuis ce jour. Il a perdu 5 kilos en deux semaines, dort très
peu la nuit. Il va tous les matins au Cerist. Une idée peut le
faire avancer. «Nous étions environ 200 personnes sur les
toits des bus à cet endroit. Je crois quil ny a eu
aucun mort». Toutes sont passées dans son sillage, vers la
lumière.
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