Le colonel Mustapha El-Habiri, DG de la Protection civile au Jeune Indépendant

"Le plan ORSEC n’a pas fonctionné"

Le premier responsable de la Protection civile, le colonel Mustapha El-Habiri, n’y est pas allé avec le dos de la cuillère pour fustiger le mouvement associatif qui, selon lui, a brillé par son absence lors de la tragédie qu’ont vécue certains quartiers d’Alger, dont Bab El-Oued. Le directeur général des pompiers nous confie que les associations, pourtant nombreuses, se sont éclipsées au moment où l’on avait le plus besoin de leurs "bras". Il reconnaît également "l’échec" du plan ORSEC qui, selon lui, n’a pas été mis en branle à temps. Les collectivités locales n’ont pas été épargnées par les critiques de M. El-Habiri.

Entretien réalisé par Amina A. et Nefla B., Le Jeune Indépendant, 29 novembre 2001

Le Jeune Indépendant : La population de Bab El-Oued reproche aux pouvoirs publics leur arrivée tardive sur les lieux de la catastrophe…

Mustapha El-Habiri : Je vais être franc avec vous. Il y a un plan ORSEC, seulement, concrètement, celui-ci n’existe ni au niveau de la commune, ni au niveau de la daïra, ni à celui de la wilaya. En dépit du fait que la wilaya d’Alger dispose de cinq walis (le wali et les quatre walis délégués), le plan n’a pas été mis en œuvre. Je comprends la difficulté du moment, mais on aurait pu sauver des gens si on avait mis en œuvre le plan ORSEC. Il contient quatorze modules qui doivent être pris en charge au niveau des communes. Or, celles-ci ne savent pas ce qu’est un plan ORSEC. D’ailleurs, c’est pour cela que nous avons été pris au dépourvu. Ce plan d’urgence est une obligation pour la commune, alors que nos présidents d’APC ne savent même pas comment agir dans ces moments difficiles. Ils ne connaissent pas le B.A.-Ba de l’action qu’ils doivent entreprendre dans un moment de crise. Concernant la chute des pluies, moi je l’assimile à un barrage qui a cédé déversant toutes ses eaux. C’était tellement violent que je me demande même comment on aurait pu y faire face, même avec le plan ORSEC. Evidemment, il y a Oued Koriche qui est devenu un véritable lac d’eau boueuse. On aurait pu construire des murs de soutènement pour prévenir ce genre de catastrophe. Il y a aussi le problème des communes qui ont permis à tout le monde de construire n’importe où. Les constructions érigées sur des remblais n’étaient pas réglementaires. Donc, il y a aussi le travail de la commune, de la daïra et de la wilaya qui n’a pas été fait.

Le fait d’évoquer ces attitudes qui n’ont pas prévu ce genre de drame nous amène à parler de la culture des catastrophes…

Nous n’avons pas encore cela. Nous ne sommes pas arrivés à ce stade. Il y a la prévention aussi qui doit être à tous les niveaux : à la maison, à l’école… On n’est pas encore arrivé à convaincre les gens sur cette nécessité, leur inculquer les premiers gestes en cas d’urgence et en cas de catastrophe.

Est-ce que vous avez un programme dans ce sens au sein de votre institution ?

Nous avons un aspect qui prend en charge la prévention, mais nous aussi nous accumulons un retard en matière de prévention moderne. On n’est pas

encore arrivé à la maîtriser […] La Protection civile n’est qu’une petite force qui vient en appoint dans les catastrophes qui touchent le pays. Nous sommes 30 millions d’Algériens et il faut un pompier pour mille habitants. Nous ne sommes pas encore arrivés à cet effectif pour pouvoir être partout.

Une fois sur les lieux de la catastrophe, les éléments de la Protection civile ont rencontré beaucoup de contraintes et de difficultés…

Dès que l’alerte nous est parvenue, nous avons mobilisé nos effectifs, notamment ceux des wilayas qui n’ont pas été touchées : Constantine, Annaba et Ghardaïa. Jusqu’à présent, nous avons fait notre possible ; j’avoue que c’est très difficile, d’autant que nous n’avons pas trouvé l’aide nécessaire. Quel est le nombre des associations de wilaya et nationales ? Je me demande ce qu’elles deviennent. Est-ce qu’on les a vues sur le terrain ? Où sont les organisations des enfants de chouhada et des moudjahidine ? On aurait voulu les voir sur le terrain. Il faut souligner que nous nous sommes retrouvés avec les éléments de l’ANP qui ont déployé du matériel. Nous avons mobilisé 3 000 hommes et je ne sais pas si on aura les capacités humaines pour pouvoir continuer notre tâche, car nous sommes fatigués et les opérations de fouille et de déblayage ne se termineront pas de sitôt. On aurait aimé voir ces associations venir avec des pelles et des pioches, apporter leurs "bras", leur argent et leur organisation. Les partis politiques ne se sont pas mobilisés, eux non plus, et n’ont pas mobilisé leurs militants pour nous aider.

Mais il y avait les citoyens…

Les citoyens n’étaient pas nombreux. Il y avait seulement les gens qui étaient sur place pour essayer de sauver leurs biens. Nous avons, pour cela, des statistiques.

On a vu des gens affluer d’autres quartiers d’Alger pour apporter leur aide. D’ailleurs, à ce propos, beaucoup de gens disent que durant les trois premiers jours seuls les citoyens étaient opérationnels…

Au départ oui, mais maintenant pourquoi ne sont-ils pas venus nous prêter main forte ? Il y a toujours des caves submergées et des cadavres à déterrer. Il faut qu’ils viennent nous aider, dans un cadre organisé, en tenant régulièrement des briefings. J’estime que c’est de cet esprit d’organisation dont nous avons réellement besoin.

Avouez qu’au début il y avait vraiment un problème, dans la mesure où aucune autorité publique n’était présente sur les lieux du sinistre. Les citoyens étaient livrés à eux-mêmes et il était question de sauver des vies humaines et non pas de déterrer des cadavres…

Nous sommes peut-être arrivés sur les lieux avec un retard de dix minutes ou d’un quart d’heure, et vous pouvez vérifier cela. Nous avons des unités sur place à Bab El-Oued. Certes, il y a des citoyens qui ont fait leur devoir de sauver leurs concitoyens qui allaient être emportés par les flots.

Deux semaines après, on est à l’heure des bilans, des analyses et de la définition des responsabilités. On parle de la responsabilité de l’Administration. Quel est votre avis sur la question ?

Je vous ai dit tout à l’heure que le plan ORSEC établi en quatorze modules n’a pas été mis en mouvement au moment opportun. Une capitale comme la nôtre doit être organisée. L’ORSEC n’a pas fonctionné

Mais il y a des problèmes antérieurs à la catastrophe. Il n’est pas question uniquement du plan ORSEC, et l’Etat était absent, notamment dans les bidonvilles, dans les quartiers où étaient érigées des bâtisses menaçant ruine, et dans les centres de transit Oui, vous avez le droit de le dire et de le souligner. Il faut dire aussi que la situation géographique d’Alger n’est pas facile. Elle est faite en cascades. Durant la colonisation, malgré leur expérience, les Français ont fait des erreurs en construisant dans un lit d’oued.

A votre avis, où se situent les responsabilités des uns et des autres ?

Il vrai que l’urbanisme est sauvage. Cette vérité est connue de tout le monde. Il suffit de survoler Alger dans un hélicoptère pour voir la situation catastrophique de l’urbanisme. Si un séisme frappe la capitale, c’est la fin d’Alger. J’espère qu’avec la catastrophe ils vont prendre conscience et corriger ces bêtises.

L’absence totale des autorités publiques, notamment celle du président de la République, a heurté la population des quartiers touchés. Un message, un mot aurait réconforté les citoyens Moi je sais que le président de la République accordait toute son attention à la situation et était en contact permanent et direct avec le ministre de l’Intérieur, M. Zerhouni, qui était sur les lieux.

Trouvez-vous cette absence de trois jours normale?

On revient maintenant aux moyens. Ne pensez-vous pas que l’hécatombe qui a frappé certaines régions, particulièrement Bab El-Oued, a fait ressortir le manque criant de moyens au niveau de la Protection civile, notamment les hélicoptères ?

Nous avons un effectif d’hommes suffisamment formés, mais les moyens manquent. Comme vous venez de le dire, l’hélicoptère aurait pu nous servir pour donner des orientations, mieux décider et répartir les forces matérielles d’une manière efficiente. Tout cela a manqué. Toutefois, nous avons fait ce que nous avons pu avec les moyens et les connaissances que nous avons.

Nous avons mis en place nos plongeurs, nos hommes-grenouilles et nos autres éléments pour la prise en charge des blessés, des noyés car, faut-il le souligner, nous avons sorti des gens vivants de la mer. Nous avons fait de notre mieux, en dépit du manque de moyens (camions, ambulances, grues…).

La compétence des éléments de la Protection civile n’est pas à discuter. Mais nous voudrions savoir, tout de même, les limites, les problèmes qui se posent à l’institution ?

Le problème majeur reste les moyens. Pourquoi nous n’avons pas d’hélicoptères pour faire la reconnaissance des lieux, alors qu’ils constituent un impératif dans ce genre de catastrophes. On peut faire beaucoup de choses avec cet appareil. C’est un moyen utilisé partout dans le monde. Nos voisins tunisiens et marocains en disposent. Nous avons pensé à plusieurs actions possibles par hélicoptère, mais nous étions limités car nous n’en sommes pas dotés.

Est-ce que vous avez posé le problème ?

Oui le problème est posé.

Cette situation ne soulèverait-elle pas la question de la réorganisation ou plutôt de la réforme de l’institution afin de la moderniser ?

L’effectif répond relativement, cela dépend de la nature de la catastrophe. Conformément aux instructions du ministre de l’Intérieur, j’ai lancé dernièrement l’idée des "amis de la Protection civile". L’objectif est d’avoir une puissance en réserve. Elle consiste à ramener de chaque wilaya 500 ou 600 personnes, à les former et à leur faire faire des manœuvres. Ainsi, en cas de problèmes, nous aurons des gens prêts à intervenir dans l’immédiat et imprégnés des règles du sauvetage. De cette manière, le problème des effectifs pourra être réglé grâce aux bénévoles qui voudront être les amis de la Protection civile. C’est un projet qui est en train de mûrir ; il se concrétisera au plus tard dans sept mois.

Deux semaines après le drame, comment évaluez-vous la situation ?

La situation s’améliore, l’ANP fait le gros du travail pour évacuer la boue. Il y a aussi Cosider qui fait un travail appréciable pour dégager les rues. Le plus important reste à faire au niveau de la mer où nous devons pousser toute la boue et tout ce qui résulte des opérations de déblaiement. Là, il faut user de gros moyens pour jeter à la mer cette terre qui ne sera pas nuisible à l’écologie. Les choses avancent et, dans une dizaine de jours, elles redeviendront ce qu’elles étaient. Bien entendu un peu plus triste mais la vie reprendra son cours normal.

La communauté internationale a affiché sa solidarité avec le peuple algérien. Comment est gérée cette aide ?

Dès qu’il y a eu les inondations, les Français ont été les premiers à se manifester et à nous demander nos besoins. Ils ont envoyé une équipe avec des chiens et des moyens. On avait besoin de bras, et on a pu bénéficier de leur expérience. Nous avons aussi apprécié l’apport des Marocains. D’ailleurs, nous les avons intégrés et ils ont participé à toutes les opérations. Ils ont été par la suite rejoints par les Tunisiens.

Concernant l’aide matérielle à proprement parler…

Nous avons reçu beaucoup de dons. Environ 22 pays nous ont envoyé des denrées alimentaires, des couvertures et des tentes. L’Algérie pouvait couvrir ses besoins. Nous avons nos moyens, mais les gestes de ces pays étaient hautement symboliques.

Vous dites que l’Algérie avait les moyens de couvrir ses besoins, or la réalité du terrain montre tout autre chose. Plusieurs jours après le désastre, la population se plaignait de n’avoir rien reçu. Comment expliquez-vous cela ?

Tout le problème réside dans la célérité. Nous n’avons pas été rapides. Nous avons ce qu’il faut. Nous avons des dépôts régionaux, à Constantine, à Oran et dans d’autres villes. Nous avons des réserves. Le Croissant-Rouge et le ministère de l’Action sociale aussi. Mais il y a des choses qui arrivent et il faut les gérer.

Peut-être est-ce la gestion qui pose problème ?

Beaucoup plus, et la rapidité aussi. Parce qu’il fallait envoyer vers d’autres wilayas telles que Chlef. Particulièrement celles qui avaient épuisé leurs stocks. J’avoue que c’était très difficile.

Pensez-vous qu’il y a eu détournement ?

Je ne le pense pas. Peut-être des gens ont-ils pris plus que leurs droits. Au lieu d’une seule couverture, il se trouve quelqu’un qui en prendra deux. Peut- être pour revendre la seconde...

Mais pas de détournement à grande échelle.

Qui est-ce qui gère les aides internationales ?

On reçoit des cargaisons qu’on décharge. On envoie ce qui est médicaments et produits vers le Croissant-Rouge. On envoie vers les sites de l’action sociale et de la Protection civile.

Au site d’El-Hamiz, les choses sont organisées et il ne connaît pas les problèmes que rencontrent les autres sites d’accueil comme la salle omnisports de Bab Ezzouar. Est-ce qu’on vous a chargés de la gestion nationale ?

Ce sont les dons nationaux qui posent vraiment problème. Ils ne sont pas pris en charge, et il n’y a pas l’organisation voulue. Je vous informe que nous sommes aussi présents à Bab Ezzouar où nous intervenons.

Qui est-ce qui décharge les camions ?

Ce sont les éléments de la Protection civile. Nous faisons de la manutention alors que ce n’est pas notre rôle. C’est nous qui réceptionnons et mettons à Dar El-Beida ces dons. Pour le reste, nous faisons le dispatching entre les autres dépôts.

Ne pensez-vous pas qu’il faut un corps constitué pour gérer les dons ?

Oui il faut un corps constitué. Le plan Orsec a été mis en veilleuse. Pourquoi ? il faut se poser la question. Pourquoi n’a-t-il pas fonctionné ? Pourquoi la gestion a-t-elle été transférée vers le ministère de l’Action sociale, le Croissant-Rouge et la Protection civile. Ce sont autant d’interrogations qui méritent d’être soulevées. Car, il y a une incapacité à prendre ce problème en charge. Combien y a-t-il de walis délégués, combien de chefs de daïra et combien de P/APC. Faites le compte. Que font-ils ?

Cette catastrophe a mis a nu les carences de ceux qui passaient leur temps derrière les bureaux.

Et pour l’acheminement des aides…

Tout le poids de cette tragédie a été porté par les éléments de la Protection civile. Nous assurons le transport, la distribution, le sauvetage et même la manutention.

Pourquoi n’avez-vous pas posé le problème aux autorités concernées ?

J’attire votre attention sur le fait que le ministre de l’Intérieur était tout le temps sur le terrain. Il a apporté les correctifs qu’il fallait. C’est d’ailleurs à la suite de ses instructions que la gestion est passée du plan ORSEC à la celle des trois départements : la Protection civile, l’Action sociale et le Croissant-Rouge. Maintenant on tient tout : l’organisation, le stockage, le secours, la manutention… Nous avons même reçu des personnalités qui accompagnaient ces dons. Nous avons fait le travail de beaucoup de départements ministériels.

En conclusion…

J’insiste sur le plan ORSEC. Il faut que les quatorze modules soient enseignés à tous les niveaux, de la base jusqu’au sommet. Le plan donne des indications sur tous les types de catastrophes, d’où son importance. Il faut revenir à ce plan, et que les collectivités locales s’organisent dans ce sens. A. A. et N. B.

 

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