Une nuit à bab el oued

Les laissés-pour-compte de la tragédie

Par manque de tout : de vivres, d’eau, d’électricité, de sanitaires… à Bab El Oued, des sinistrés du samedi noir décèdent. Ils ont faim, froid et sont malades. Un enfant d’à peine deux ans décède dans cette salle de l’APC de Bab El Oued, où des centaines de familles ont été entassées comme du bétail. La Camarde, servie par la bêtise humaine, n'a-t-elle pas fini de faucher les enfants de Bab El Oued ?

Par Hasna Yacoub, La Tribune, 19 novembre 2001

Vendredi dernier, et pour la septième fois en six jours, les chargés de l’opération de relogement demandent aux sinistrés de descendre dans la grande cour pour s’inscrire sur une liste. Dans un ultime espoir d’être relogés, ces derniers s’exécutent. Ils s’inscrivent pour cette énième fois car les responsables n’ont cessé de leur répéter : «Nous devons parer à toute falsification.» Se défendant de ralentir les secours, ces représentants de l’autorité locale affirment aux sans-abri, devoir faire le tri entre «les vrais et les faux sinistrés», notamment pour l’attribution de logements. Ils soutiennent également qu’un grand nombre de personnes non touchées par les intempéries, mais certainement par la crise de logement, tentent de profiter de la situation pour obtenir un appartement.Dans la cour, des femmes sont descendues pour se joindre à cette masse d’hommes faisant le pied de grue. Traîtrise. La liste est une misérable mise en scène et les inscriptions, un vil piège. Des policiers ferment l’accès vers la grande salle et s’emploient à faire sortir les sinistrés de l’enceinte de la commune. La tension monte. Les femmes crient, pleurent et supplient. L’une se jette à genoux, implorant le policier de la laisser rejoindre sa petite fille, âgée à peine de quelques mois, laissée dans la salle, en haut. Rien n’y fait. Echanges d’insultes et injures. Les sinistrés sont décidés à ne quitter le siège de la commune que vers le logement promis. Les policiers recourent à la force et usent d’arguments frappants. C’est le langage des matraques. Dans cette mêlée, une jeune femme enceinte reçoit un coup de rangers, un vieux, aveugle, est piétiné et d’autres femmes sont traînées.La force aura raison de la détermination. De nombreuses femmes passeront une partie de la nuit glaciale sur le trottoir, face à l’APC. L’un des policiers dira à ces femmes sans abris, rapportent-elles : «Rejoignez les grandes tentes placées à Triolet ou à Kettani.» Des tentes abritant les éléments de la Protection civile et les militaires. Ce n’est que vers 3h00 que la corde de l’humanisme vibrera chez l’un des flics, le plus sensible. Prenant ces pauvres femmes en pitié, il permettra à certaines d’entre elles, dont une mère avec son bébé âgé d’un mois, de passer la nuit sous le préau. D’autres ont réussi à entrer en déjouant l’attention des gardiens du «temple» appelé commune de Bab El Oued. Dans la journée de samedi dernier, même scénario, même acteurs de la tragédie. On demande aux sinistrés de s’inscrire sur une nouvelle liste pour être recensés mais, en sinistrés avertis, ils refusent de descendre dans la cour. «Passez vous-même nous recenser», lancent-ils aux responsables. Leur détermination à ne quitter l’APC que vers un autre toit est clairement affichée mais la peur est là. La rumeur dit qu’il n’y aura que 60 familles qui bénéficieront de relogement. Pour le reste, la suite est aisément devinable : des bruits de bottes et des matraques quand la nuit sera venue. Ils opèrent toujours la nuit, quand il n’y a pas de témoins. Le jour, c’est un autre tableau qu’on présente. La solidarité, le soutien et plein de belles choses et de poignants témoignages en faveur des décideurs emplissent les caméras de l’ENTV. «Si on nous force, moi et ma famille, à quitter l’APC, je me suiciderai», dit, dans un calme glacial, un jeune homme. Samedi dernier, l’entrée du siège de la commune de Bab El Oued offre toujours un spectacle désolant. Des policiers gardent les accès de l’APC. Il faut choisir le flic le plus «flexible» pour y accéder. Dès l’abord, la vue des hommes, rassemblés dans le hall, drapés dans des couvertures ou recroquevillés pour plus de chaleur, désappointe. Fatigue, regard interrogateur, l’attente d’une personne pour leur venir en aide se lit sur tous les visages.Rares sont les personnes qui ont trouvé le sommeil depuis une semaine. Tous attendent la liste de relogement où figureront leurs noms. Et dans cette expectative, il faut rester éveillé car les listes sont lues à des heures indues, vers 2 ou 3 heures du matin.17h40 passée de peu. Dans cette salle de la commune, la vue de ce jeune étanchant sa soif annonce le ftour. Un ftour sans nourriture. Sur des couvertures et des draps de fortunes -car, à Bab El Oued, on a pas encore vu la couleur de ces fameuses couvertures et moelleux matelas qu’on a envoyés aux sinistrés- des femmes et des enfants rompent le jeûne avec juste du pain. Celui distribué, il y a quelques minutes, par une âme charitable. D’autres, plus chanceux, ont droit à une chorba apportée par la famille ou encore des bienfaiteurs. Les dons, les vivres, annoncés en grandes pompes par l’ENTV ? Il est encore tôt pour connaitre leur destination mais ce qui reste sûr, c’est que les sinistrés rencontrés n’en bénéficient pas encore. L’un d’eux dira même : «Dites aux pays étrangers de ne plus nous envoyer del’aide car ce n’est pas les sinistrés qui en bénéficient.»De toute façon, les sinistrés de Bab El Oued ne veulent pas de nourriture, ils demandent juste un toit pour retrouver la chaleur d’une famille, l’intimité d’un intérieur. Ils avouent aisément que certaines personnes non sinistrées tentent de profiter de la situation pour obtenir un logement mais ils parlent aussi de la présence de locataires inconnus par les familles relogées, venant généralement du même quartier. «Une femme m’a dit qu’elle habitait le quartier Rachid Kouache mais, moi, je sais qu’elle n’a jamais été ma voisine. Elle a été, quand même, relogée», raconte l’une des sinistrés. Plus grave encore sont les affirmations de ces sans-abri soutenant que le nombre avancé par les responsables de la wilaya chargés de l’opération de relogement est loin d’être réel. «Il y a, au plus, soixante-dix familles qui ont quitté le siège de l’APC alors qu’on parle de plus de 200 familles», disent-ils.Sinistrés et élus affirment qu’une première vague de 32 familles a été relogée. Ensuite, «une liste de 15 familles est annoncée mais aucun de nous n’en a fait partie. Enfin, sur la dernière liste de 106 noms, seulement une trentaine a quitté la commune», affirme une sinistrée appuyée par des dizaines d’autres voix. Toutes sont convaincues que les autorités locales tiennent à les déloger du siège de l’APC car, disent-elles : «Nous avons demandé à voir les listes et les noms qui y sont portés. Entre voisins, on se connaît. Et si les magouilles existent, ce n’est pas à notre niveau.» Et pour les faire déloger, les sanitaires de l’APC ont été fermés et les dons de nourriture ne sont acheminés qu’une heure trente après le ftour : des plats froids pour des enfants forcés à jeûner, faute de nourriture.Au huitième jour, l’odeur nauséabonde envahit les lieux. Sans eau, la saleté a eu raison de la santé de nombreux présents. Elle a même eu raison de la vie d’un petit enfant d’à peine deux ans qui succombera à un mal méconnu des sinistrés. Un mal qui en inquiétera plus d’un. «Si le déluge ne nous a pas tués, les maladies vont le faire.» Des médicaments ? Il ne faut pas rêver, affirment les locataires de fortune «J’ai eu une hypoglycémie, on m’a dit d’aller manger du sucre ou du chocolat. Et si on a mal à la tête, deux comprimés enveloppées dans un bout de papier sont données. Où sont passés tous ces avions de médicaments que l’ENTV a fièrement exhibés ?»Imminent est le risque de maladies, surtout maintenant que ces sinistrés n’ont plus le droit de quitter la commune de peur de ne plus y accéder. Comme cette jeune maman qui, par peur pour sa petite d’à peine six mois, l’a confiée à sa mère : «Je ne peux même pas l’allaiter.» No comment.Les rues de Bab El Oued sont vides. Les survivants du déluge sont peut-être autour d’une table de ftour. Certains, des hommes, continuent, en revanche, de longer les artères, un café et une cigarette à la main. Peut-être à la recherche d’un visage que la nuit du déluge a emporté mais la nuit de Bab El Oued, elle, évoque des souvenirs amers. Pis, la nuit de Bab El Oued offre une réalité amère.A l’école Abderrahmane Ben Salem, des familles sinistrées, habitant auparavant la Carrière, ont fait du porte à porte pour quémander le ftour chez des voisins de cet établissement et c’est sur les tables d’écoliers agencées et sous l’unique lumière d’une bougie que des enfants en bas âge, des femmes et des hommes se mettent un semblant de nourriture sous la dent. Cette femme, seule dans le noir, tente de faire manger son enfant paraplégique. Hier, elle n’a eu droit qu’à du pain et du lait. Cette autre n’a qu’un morceau de pain dans la main.«Les premiers jours, les représentants des scouts et du Croissant-Rouge nous ramenaient du pain et du lait mais ils ne le font plus depuis que des jeunes les ont agressés pour leur voler la nourriture», avouent des femmes sans protection. Ces dernières affirment que même les couvertures ont été volées par des voyous munis d’armes blanches.L’odeur nauséabonde donne un haut-le-cœur dans cet établissement. Pourtant, ces familles à qui les autorités ont demandé de revenir à leur baraques -effondrées ou risquant un effondrement à tout moment- refusent de mettre leur vie et celle de leurs enfants en péril. Cette vieille dame, qui n’a plus de logis, résume sa peine : «S’ils [les autorités locales NDLR] attendent notre mort pour nous loger, je n’en vois pas l’utilité.» Elle aurait aimé prendre une soupe chaude par cette soirée glaciale de ramadhan mais, sur sa table de fortune, le sol en l’occurrence, une salade, des sardines et des pommes de terre de la veille.18h20. Des groupes de pompiers rejoignent «la boue».Ceux rencontrés en premier sont originaires de Tébessa. Certains d’entre eux ont eu droit à un ftour offert par les habitants du quartier, d’autres se sont rabattus sur les gargottes. Un peu plus haut, à Triolet, juste à des dizaines de mètres où des sinistrés crèvent de faim, le commandant Debache, responsable du poste opérationnel de la Protection civile, nous fait visiter l’école aménagée en restaurant pour ses éléments : chorba, plat de résistance, flan, dattes… Juste à «l’entrée» de ce festin, des pompiers font l’éloge de la solidarité citoyenne qui n’a pas manqué d’offrir le ftour car, il faut le préciser, les éléments de la Protection civile n’ont pas eu droit à tant d’égards le premier jour du ramadhan. Simplement dit : ils n’ont pas eu droit au ftour. Oubli ? Peut-être mais, pour se rattraper, l’ENTV est passée par-là : des images des éléments de la Protection civile à l’heure du ftour alimenteront nos prochaines éditions télévisées. Pas la peine de s’inquiéter pour les équipes étrangères venues donner un coup de main aux Algériens. Ces dernières sont escortées chaque soir à El Hamiz pour le dîner.Dans cette nuit glaciale, les sauveteurs, appuyés par des engins lourds de l’armée, qui a déployé quelques 2 000 soldats, s’activent encore à déblayer les rues au cœur de ce quartier, envahi toujours par les boues. Une quinzaine de corps ont encore été retirés, portant le nombre de morts à 672 à Alger et à 722 dans le pays. Les grands carrefours, le marché Triolet et le Front de mer sont désormais dégagés après sept jours de fouilles mais le centre reste encore obstrué par d’épaisses couches de terre, notamment la rue Rachid Kouache.Le commandant Debache souligne : «Dès que les caves auront été fouillées et tous les corps dégagés, nous allons déployer les moyens lourds partout pour permettre aux services techniques des eaux, électricité, gaz, téléphone de faire leur travail et rétablir peu à peu une vie normale.» Il précise que 380 pompiers sont sur le site. Ce responsable, cependant, reconnaît que ce travail «demandera beaucoup de temps avant un retour à la normale».Au niveau de la société de tabac (SNTA), dans les 72 heures qui suivront, les ballots de tabac seront dégagés, affirme ce responsable. En revanche, un plus gros travail reste à faire à la rue Rachid Kouache où, à l’heure du ftour, le corps d’un jeune homme, encore un, a été dégagé.Rue Rachid Kouache, 19h30. Le mécontentement s’amplifie chez les sinistrés, qui dénoncent la lenteur des secours et le manque de coordination dans la distribution des aides, tant nationales qu’internationales, pourtant arrivées en abondance dès le lendemain de la catastrophe.«On parle de risques d’épidémie mais aucun soin ne nous est proposé, sauf celui distribué par les mosquées. On parle d’aide mais aucun don ne nous a été donné. Le président nous parle de logement mais ce ne sont pas les enfants de Bab El Oued qui en bénéficient. On veut aider dans les recherches des cadavres, nous n’avons que nos mains nues […].» Tellement de reproches que, le cœur gros, les enfants de Rachid Kouache préfèrent se taire.Ailleurs, au Trois horloges et aux environs du marché couvert, vers 20h30, agglutinés par petits groupes, dans les venelles de ces quartiers populaires et pittoresques transformés en bourbiers, des jeunes s’obstinent encore, en ce deuxième jour du mois de ramadhan, à préserver les habitudes de la nécropole Bab El Oued. Certains commerces sont ouverts, des jeunes devant leurs cageots en plastique vendent différents fruits et légumes alors que des groupes de gens éparpillés ici et là parlent encore de la tragédie, évoquant cet ami perdu ou encore un parent et cet autre… La liste est aussi longue que cette nuit de Bab El Oued.Une nuit qui a «commencé samedi dernier à huit heures», pour paraphraser le reporter de l’APS. Cette journée ne s’effacera jamais de la mémoire de ce quartier. Elle sera même «commémorée», comme le dira une sinistrée.Au loin, apparaît le port. La mer qui, déchaînée un certain samedi noir, emportera loin de ceux qui les aiment des enfants de Bab El Oued. Une semaine après, le pèlerinage vers le port de plaisance se poursuit. Des centaines de citoyens contemplent la mer et ses vagues et espèrent que les corps des siens soient enfin libérés des fonds.Les pluies diluviennes ont emporté tout avec elles. Sauf la mort et le terrible silence qui s’abat inhabituellement sur cette ville. Cependant, celui qui prend le temps d’écouter entendra la douleur muette dans les regards perçants des enfants, des femmes et des vieux. Il comprendra aussi l’ironie de ce vendeur de bananes criant : «Achetez les bananes à 110 DA. Demain, vous risquez de mourir.»

H. Y.

 

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