L’INTERVIEW D’INTERFACE: KAMEL GUEMMAZI

Interview : El kadi Ihsane/ Yacine Temlali, Algeria Interface, 23 novembre 2001

Alger, 23/11/01 -L’ancien dirigeant du FIS a été successivement maire de Bab El Oued et maire d’Alger, jusqu’à son arrestation en juin 1991. Il répond aujourd’hui aux accusations sur la responsabilité de la gestion du FIS dans la catastrophe du 10 novembre.

Algeria Interface: Le chef de la première région militaire, le général-major Brahim Fodhil Cherif, a accusé le FIS d’avoir créé le "marché islamique de Triolet" du temps où il contrôlait les mairies d’Alger. Ce marché se trouve dans un lit d’oued et des centaines de personnes y ont trouvé la mort le 10 novembre dernier…
-Kamel Guemmazi: Il est devenu une habitude d’accuser le FIS de tous les maux alors que sa gestion des communes n'a duré que 18 mois et qu'elle a été surtout contrariée par les actions d’obstruction de l’administration. Je ne répondrais ni au général-major Fodhil Cherif ni à personne d’autres. Je dirais simplement que lorsque nous sommes arrivés à la tête de la commune de Bab El Oued, en juin 1990, le marché de Triolet existait déjà depuis trois ou quatre ans. Ce marché n’en était pas un, en réalité […]. Il s’agissait d’un véritable labyrinthe et aucune norme de sécurité n’était respectée. Nous avons bien constaté qu’il était mal situé, en contre-bas d’une route, dans un endroit qui constitue le point de rencontre des alluvions des hauteurs surplombant Bab El Oued. […] Nous avons alors fait des propositions à la wilaya: le supprimer ou le réaménager...

Le réaménagement de ce marché impliquait de le laisser dans le même emplacement, sur le tracé de la crue...
-Oui, mais il se serait agi, dans ce cas, d’un bâtiment en dur, qui aurait été construit sur la base d’une étude. Les normes de sécurité y auraient été respectées et il aurait disposé d’un système d’évacuation des eaux, etc.

Comment vos propositions ont-elles été accueillies ?
-L’entreprise du Métro d’Alger nous a fait savoir qu’à l’endroit où se trouve le marché, il était prévu un terminal. […] Autrement dit, il n’était pas question d’une construction en dur. Voyant que la réalisation de ce terminal prendrait plusieurs années, la mairie de Bab El Oued a alors commandé une étude pour la réalisation d’un marché "démontable", si je puis dire. L’étude a été faite. Elle préconisait la construction d’un ouvrage à trois niveaux. Un niveau inférieur pour le parking et les deux autres pour le marché proprement dit qui se trouverait ainsi bien au-dessus de la route qui le longe.

Mais les risques d’inondations, comme celles du 10 novembre, n’auraient pas été pour autant écartés.
-Si le projet avait abouti, le sous-sol aurait peut-être été inondé et les voitures abîmées, mais sans plus. Il a été présenté à la wilaya (préfecture), mais il est resté lettre morte. L’étude est d’ailleurs peut-être disponible à la mairie de Bab El Oued.

Le FIS a transformé le marché de Triolet en un "marché islamique", n’était-ce pas une façon d'inscrire son existence dans la durée?
-Les marchés islamiques étaient des espaces de solidarité et le marché de Triolet en était un. Je ne vois pas où est le problème! Cela n’enlève rien au fait que nous cherchions à en changer le statut anarchique. Notez bien que les DEC [maires désignés après l’interdiction du FIS, NDLR] qui ont succédé à nos élus à la tête de Bab El Oued ont continué à y attribuer des étals.

Aujourd’hui, tout le monde s’accorde à dire que les hauteurs en amont de Bab El Oued sont sur-urbanisées. Le FIS est accusé d’avoir ouvert la voie à un urbanisme sauvage en délivrant des autorisations de complaisance…
-Pour Bab El Oued l’affaire est simple; l’actuel adjoint au maire vient de déclarer que l’APC (Assemblée populaire communale, mairie) n’a pas distribué le moindre logement depuis 1962. Je n’ai donné de décision d’attribution à personne, ni régularisé la situation de quiconque. Pour les APC des hauteurs, Oued Koriche et Bouzaréah, il faut admettre que comme pour le reste de l’Algérie, il existe un déficit de logements que l’on ne peut pas se cacher et dont les conséquences ne sont pas faciles à gérer. Ceci ne nous a pas empêchés de réagir à l’urbanisation intensive de l’amont de Bab El Oued. Nous étions conscients que Bab El Oued était situé dans une dépression qui en fait le réceptacle des eaux de beaucoup d’anciens oueds. Il y avait des inondations chaque année et nous voulions les prévenir. Nous avons demandé à des géologues une étude sur la stabilisation du pourtour de la voie rapide qui, à travers Frais Vallon, conduit à Chevalley. Il a été préconisé de grands travaux de reboisements, la construction de murs de soutènement et toute une série d’actions qui dépassaient les moyens d’action d’une APC et même d’un ensemble d’APC. La Wilaya a été saisie du dossier, sans suite. Au début de l’année 1991 nous avons organisé une journée d’études sur les grands dossiers d’aménagements de la capitale. Le responsable de l’EPEAL (société de gestion de l’eau à Alger) à qui incombe l’entretien du réseau d’évacuation des eaux a déclaré que l’Etat n’avait pas prévu de budget en dehors de celui de la distribution de l’eau potable. La journée d’étude avait abouti à la conclusion qu’Alger était "assise sur un volcan".

Vous habitez Bab El oued et vous avez vécu la tragédie du 10 novembre. Est-ce que vous diriez, comme le président Bouteflika, que c’est la volonté de Dieu ou est-ce surtout la responsabilité humaine qui est en cause?
-Tout émane de la volonté du tout-puissant. Mais on ne peut pas s’arrêter à cette affirmation. La part de la responsabilité des hommes est indéniable dans l’ampleur du bilan de ce qui est arrivé à Bab El Oued. Il y a bien eu un bulletin d’alerte météo. Aucune mesure de prévention n’a été prise. Je me rappelle qu’avant la saison des pluies de 1990, je m’étais déplacé dans toutes les mairies sensibles d’Alger. Nous avions densifié les avaloirs à l’entrée de Bab El Oued du côté de Triolet. Une opération de nettoyage du système d’évacuation des eaux a été réalisée. La pluviométrie de la saison 90-91 a battu tous les records depuis l’indépendance. Il n’y a pas eu à Alger de dégâts notables. Cette opération de nettoyage a d’ailleurs protégé Bab El oued des inondations dix ans durant. Contrairement à une idée qu’on a voulu répandre, nous avons élevé le niveau de qualification des élus. Le maire de Bab El oued, par exemple, Rachid Djâadou, était ingénieur en travaux publics. Il y a dans cette affaire des responsabilités à plusieurs niveaux. Je n’ai pas de preuve que les grands avaloirs des hauteurs étaient bétonnés, mais il est certain que le réseau n’a pas été entretenu en vue de fortes pluies. Ensuite, le matin du samedi aucune alerte n’a été donnée, et les routes dangereuses n’ont pas été fermées. Enfin les secours ont été absents trop longtemps. Je peux témoigner que sur le boulevard Mira, face à la mer, il n’y avait que des citoyens qui s’entraidaient pour tenter de sauver des vies.

Certains affirment que le FIS a profité du malheur des sinistrés pour se redéployer en organisant des opérations de secours?
-En 1990, Bab El Oued a voté à 80 % pour le FIS et, depuis, le FIS n’a été détrôné par aucun vote incontesté. Le FIS existe en tant que courant populaire, c’est un fait! Mais le plus important, pour nous, est l’intérêt général. Des gens participent aux secours: dois-je me demander pourquoi ils sont barbus, s’ils font la prière ou pas, ou s’ils ont fait leurs ablutions? Non. Le plus important est l’intérêt collectif et celui-ci n’est-il pas dans la mobilisation de toutes les énergies? L’Algérie ressemble à une usine qui tourne avec une petite partie de ses capacités et, nous le voyons depuis plus de 10 ans, l’exclusion n’a rien réglé. Si nous voulons sortir de la crise, le pouvoir doit ouvrir le champ des libertés pour que tous les Algériens puissent s’unir en vue du bien de leur pays. Ceux qui sont contre cela ont des a priori politiques.

Quelle est, pour vous, la meilleure manière de clarifier les responsabilités dans la catastrophe du 10 novembre, pour en tirer les leçons?
-Des gens ont parlé de commission d’enquête. Je n’y suis pas favorable. C’est le meilleur moyen d’enterrer le dossier. Par contre tous les élus de la ville d’Alger de toutes les périodes pourraient se retrouver dans un débat contradictoire et confronter les responsabilités de chacun et de chaque gestion. La notre a été dominée par les obstacles de l’Etat. Il faisait des calculs politiques en nous bloquant de différentes manières; alors qu’avant d’être représentants du FIS nous étions représentants de l’Etat algérien. La dissolution du CPVA (comité populaire de la ville d’Alger, chargé de la gestion de la capitale) est une grave erreur. La ville ne peut pas être gérée convenablement sans un conseil municipal élu. Alger est une grande capitale et ses problèmes sont intercommunaux. Rendez vous compte que si le maire de Paris ou de Tunis nous rendait visite, il n’y aurait pas de maire d’Alger pour l’accueillir.

 

 

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