L’Interview d'Interface: Général-major Fodhil Chérif

Bab El Oued, 16/11/01 - Le commandant de la première région militaire s’explique sur la lenteur des secours après le drame du 10 novembre.

Algeria Interface: Est-il vrai que les autorités ont décidé d'abandonner les recherches de corps ensevelis, comme l'affirme Le Matin (15 novembre 2001) en citant le ministre de l'Intérieur?
-Général-major Fodhil Cherif: Regardez vous-même…. Est-ce qu'on a abandonné les recherches? Comment peut-on faire de telles affirmations?

Mais la presse rapporte que l’ordre a été donné pour que le travail de déblaiement se fasse au moyen d’engins lourds, en désespoir de retrouver des survivants.
-De telles affirmations sont criminelles, nous n'ordonnons le passage des bulldozers que lorsque le travail de recherches des dépouilles des sapeurs-pompiers est fini. Si on fait ce que la presse affirme, cela voudrait dire que nous ne sommes pas des musulmans…

Vous affirmez que le travail de recherche des dépouilles ne s'arrêtera sur aucun des lieux du désastre?
-Je vous l'affirme solennellement! Je suis en colère, la presse écrit n'importe quoi. Je suis un musulman, je respecte ma religion, nous ne sommes pas des monstres, tout ce que nous pouvons faire pour retrouver les cadavres, nous le ferons.

Des secours à la mesure de l'ampleur de la catastrophe ont mis beaucoup de retard à arriver, comment l'expliquez-vous ?
-J'étais là le jour même. Pour arriver ici, de Chateauneuf, j'ai mis quatre heures. Le blocage des routes était tel qu'il était impossible de faire parvenir immédiatement les secours, à moins de le faire par hélicoptères, chose qui était impossible à cause des conditions météo. Dans ces conditions vous ne pouvez rien faire….

Mais les pompiers, eux, étaient là…
-Les pompiers ont leur caserne ici. L'armée n'a pas d'unités spécialisées à proximité. N'oubliez pas les circonstances dans lesquelles tout cela est arrivé, l'affolement général qui a suivi… Malgré tout, 500 militaires étaient là vers dix-huit heures et les premiers bulldozers sont arrivés dans la nuit du samedi.

Dimanche matin, nous n'avons vu que des pompiers et des citoyens, dans un dénuement incroyable, extraire des cadavres de la boue. D'ailleurs, les habitants de Bab el Oued se demandaient pourquoi les quelques militaires présents étaient armés et ne participaient pas au travail de secours…
-Il y a des militaires armés effectivement, comme cela se fait dans toutes les armées du monde: pour 120 soldats sans armes, dix sont affectés à leur protection.

Nous n'avons vu que ceux qui étaient armés. Ce sont d'ailleurs les habitants qui le reprochent… Pourquoi le feraient-ils s'il y avait des soldats pour les aider?
-C'est faux, regardez vous-même, que voyez-vous? N'est-ce pas des militaires qui travaillent avec les pompiers à rechercher les cadavres. Nous avons deux mille hommes sur place, ce sont les élèves des écoles militaires.

Oui…aujourd'hui. Pourquoi si tard, devant l'ampleur d'une telle catastrophe?
C'est faux.Je vous dis qu'on était là dès samedi soir, affirmer autre chose serait de la mauvaise foi. Beaucoup de gens ne réalisent pas ce qui s'est passé. Les journalistes devraient expliquer aux gens ce que sont de pareils phénomènes météorologiques. C'est une énorme trombe d'eau qui s'est abattue sur Bouzaréah (sur les hauteurs d’Alger, ndlr). Elle était d'une telle force qu'on ne pouvait rien faire. Les circonstances ont voulu que la catastrophe ait lieu à une heure de pointe, de forte affluence, un samedi matin de surcroît. Le trajet Chevalley-Bab el Oued, tout le monde le sait, est sur-fréquenté à ces heures-là. Il y a des embouteillages et la trombe d'eau s'est abattue entre huit heures et dix heures du matin. La majorité des morts ne sont d'ailleurs pas des habitants de Bab el Oued mais des automobilistes, des citoyens d'autres quartiers qui passaient par là.

La population accuse les autorités d'avoir bétonné des conduites d'eau pour empêcher des terroristes de les utiliser comme passages souterrains. Des pompiers aussi l'affirment…
-Non seulement je démens cela, mais je dis que vous nous prenez pour des monstres. J'étais dans la lutte antiterroriste pendant des années. Faire une chose pareille est impensable, ce serait criminel.

Des responsables de la wilaya (préfecture) ont pourtant affirmé (Liberté du 13 novembre) que ces conduites ont bel et bien été fermées mais qu'elles ont été rouvertes en 1998…
C'est faux, je vous le jure sur mon honneur et je n'ai que mon honneur. Affirmer cela c'est comme soutenir que Timisoara a existé.

La météo a adressé à toutes les autorités un bulletin météo spécial deux jours avant la catastrophe. Des mesures prises à l'avance n'auraient-elles pas réduit le nombre effarant de morts?
-C'est un BMS (bulletin météo spécial) que j'ai moi-même reçu, mais il ne prévoyait pas de pareilles trombes d'eau. Pour comprendre ce qui s'est passé, il faut remonter à 1958. La route Chevalley-Bab El Oued était un oued avant que les Français, dans le cadre du "plan de Constantine", n'y tracent une route. On peut dire que le 10 novembre, la rivière a repris ses droits. Ce marché [le marché de Triolet, situé dans une cuvette et qui a été complètement dévasté, ndlr] a été construit par le FIS. Une pure opération démagogique. Voilà le résultat!

Mais il n'y a plus de FIS depuis 1992… Toutes ces récentes constructions qu'on a laissé pousser anarchiquement, le déboisement de la forêt de Baïnem et des collines qui encadrent l'autoroute Chevalley-Bab El Oued, tout cela a continué ces dernières années…
-Bien sûr qu'il y a des facteurs qui ont aggravé la catastrophe. Nous vivons l'intégrisme depuis 1982. Et quelles sont les causes de l'intégrisme si ce n'est la déliquescence de l'État. On est passé de laxisme en laxisme…

Il n'y a pas que Bab el Oued qui est touché, d'autres quartiers, Baïnem, Rais Hamidou, [côte ouest] et Zghara [hauteurs de Bab el Oued], sont aussi dévastés et leurs habitants se plaignent d'être abandonnés.
-Il y a 50 engins qui travaillent à dégager la route du front de mer, il faut comprendre que la priorité absolue pour nous est de dégager les axes routiers pour acheminer les secours. Ce sont des choix à faire, et ce n'est pas toujours facile.

Les citoyens sont très en colère. Les Algériens se sentent abandonnés par l'État. Est-ce que vous comprenez une telle colère?
-Je ne veux pas commenter la colère des habitants, qui ne serait pas en colère? Mais être en colère est une chose, la maîtriser en est une autre. Dieu a voulu que cette pluie tombe à cette heure, ici et avec une telle force…

Interview :Daïkha Dridi

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