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El Alia, les photos pour le dire Daikha Dridi, Algeria Interface, 16 novembre 2001 Alger, 16/11/01 - Billel a les jambes trop longues et le sourire timide sous la moustache naissante de ses 22 ans. Il pose dans le salon d'un appartement à la simplicité typique de chez nous, à côté de son copain, devant une meida et de la gazouz. Une photo gardée bien au chaud dans la poche intérieure de la veste de son frère, Fethi, qui le cherche depuis le jour de la catastrophe, samedi 10 novembre. Fethi ne sort la photo quà contre-cur dans ces lieux peuplés de vieilles tombes tranquilles, jonchées de cercueils neufs, fabriqués à la hâte. El Alia, cimetière le plus vaste du pays, est devenue le seul pôle où se déversent des centaines de parents et de cadavres. Mais elle est spectaculaire de silences. Quand on emprunte son allée centrale, on ne se douterait presque pas de ce qui attend au bout, là où se trouve la morgue. Des centaines de personnes attendent, le visage enfoui dans leurs cols, ou sous les masques distribués par les services sanitaires. L'odeur des morts est couverte par celle, âcre, des désinfectants. Derrière des grilles, des tentes sont plantées, certaines protègent des cercueils en bois, d'autres des tables derrière lesquelles travaillent les fonctionnaires de la police judiciaire, ceux de la médecine légale, un procureur venu accélérer la délivrance de permis dinhumer, mais aussi des jeunes femmes fraîchement recrutées par la police: des psychologues. Elles accueillent ceux qui sont venus déclarer un disparu. La rumeur, faute
dinformations « Je prie Dieu pour que tu le retrouves ya baba, je prie Dieu pour qu'il te donne du courage », dit l'une d'entre elles, désemparée, devant la colère et la fatigue d'un vieux père qui ne comprend pas où est passé le corps de son fils, pourtant enregistré à la morgue d'El Alia. Le vieillard, à l'accent et aux vêtements de paysan, en avale sa propre peine. De la peine, il en est entouré de partout, ici. Son ton énervé se brise doucement, il se met presque à consoler la malheureuse psychologue qui n'a que Dieu à invoquer face à tant de traumatisés. Les fonctionnaires de la justice, de la médecine légale et de la police aussi s'en prennent plein la gueule, depuis dimanche. Ils encaissent. Ils savent qu'ils sont les pare-chocs des pouvoirs publics. « Oui mon frère, je comprends, je te demande pardon, on va faire tout ce qu'on peut » dit un policier en civil à un jeune homme qui l'insulte. Il n'a pas dormi depuis dimanche, et la relève se fait entre copains, à l'amiable. Les supérieurs hiérarchiques qui ont décidé à la va-vite de les jeter à El Alia nont même pas pensé à les faire relever, « Ils ne nous appellent que pour demander des chiffres », dit-il « mais je suis heureux dêtre là, cest souvent moi que les gens engueulent, ça ne fait rien cest ma façon daider, de partager...». La décision de tout centraliser au cimetière dEl Alia nest venue que passés les premiers jours de stupeur. Les familles qui aujourdhui battent le pavé de ce cimetière sont épuisées davoir eu à courir comme des fous entre plusieurs hôpitaux, plusieurs morgues, mais aussi des lieux aussi bizarres que des salles de sports aux confins d'Alger, envoyés là-bas par la rumeur, faute d'informations. Phénomène étrange, comme pressées de se débarrasser dune effroyable surprise, beaucoup de familles se trompent de corps. Elles identifient leur proche dans des conditions irrationnelles, signent le permis d'inhumer sur place, transportent le cercueil à la maison. Ce nest quune fois arrivées chez soi, quun détail aussi inouï que la longueur des cheveux, un appareil dentaire, des cicatrices sur le visage ou le corps font prendre conscience de lévidence: ce nest pas le bon corps. Pendant ce temps, les autres parents perdent patience et ne comprennent pas pourquoi le corps de leur enfant est bien enregistré à El Alia, mais ne sy trouve pas. Des corps pétris
de boue Le circuit des morts est connu par cur, on lexplique gentiment aux nouveaux venus. Des ambulances arrivent toutes les 20 à 30 minutes. Trois, quatre cadavres à la fois. Tout en conduisant, lambulancier sort son visage par la vitre et précède les questions de tous ceux qui grouillent autour du véhicule : « Ce sont trois hommes, pas de femmes ». Lambulance passe la grille comme emportée par le fourmillement humain qui, sans agressivité, sans un mot, se densifie autour des portes arrière. Comme si tous ces gens pouvaient identifier quoi que ce soit des corps pétris de boue. Les corps sont vite déposés à lintérieur de la morgue dont laccès est fermé au public. La police scientifique lave, enregistre les empreintes digitales, photographie, numérote. De nouvelles photos sont affichées sur les panneaux dentrée. De nouveaux cercueils sur lesquels un numéro et la lettre "H" pour homme, "F" pour femme, sont griffonnés, prennent place sous les tentes. Un jeune homme nose pas demander au pompier une énième fois la même question, il le tient par le bras et le regarde, « non, on na pas reçu denfants encore » répond le pompier qui sait ce que lui veut lindécis. La torture de lattente Depuis ce matin du 10 novembre, Fethi ne pense quà son père et a sa mère. Ses amis se relaient à ses côtés, se chargent daller scruter si le visage de Bille, son jeune frère,l apparaît parmi les nouvelles photos placardées. « Va faire un tour a la maison, vois si le vieux va bien », demande-t-il à ceux qui sortent dEl Alia. Son père linquiète, « depuis samedi il se réveille le matin, shabille comme pour sortir et sinstalle dans un fauteuil, immobile » dit-il, « ma mère, elle, impossible de la garder à la maison, dès quon sort, elle enfile sa jellaba et descend à Bab el Oued, elle y passe toutes ses journées, je ne sais même pas ce quelle fait là-bas ». Billel était son dernier, son petit chéri, beau, douloureusement beau sur la photo didentité agrandie et affichée sur le tableau des nouveaux disparus dAlgérie. « Il était costaud et redjla, dit Fethi, il na pas pu être emporté par la pluie, je le connais, il a du vouloir aider, sauver des gens coincées et si on ne la pas encore retrouvé cest parce que cest la mer qui la avalé», murmure-t-il, sans colère. Mais la mer nest
fouillée que par dhéroïques pêcheurs, dont
la légende emplit les esprits dEl Alia. La nouvelle des deux
rescapés retrouvés intacts près de Bab El Oued est
une aubaine, surtout pour les amis qui cherchent comment consoler. Mais
Fethi ne veut pas en entendre parler. Tout ce quil veut, cest
retrouver le corps de Billel, pour que son père, muselé,
pleure enfin un bon coup. Pour que sa mère cesse de hanter Bab
el oued echouhada.
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