Bab El Oued: Entonnoir de l'incompétence, du mépris et de l'impunité

Daikha Dridi, Algeria Interface, 13 novembre 2001

Alger, 13/11/01 - Il y a deux villes dans Alger, depuis la catastrophe de samedi. Deux mondes. Les hauteurs, et l’enfer. Sur les hauteurs, quelques poignées de travailleurs municipaux s’acharnent sur les pépins causés par la tempête: un mur effondre par-ci, des gravats sur la chaussée par là, un arbre arraché. La "vitrine" d’Alger doit être vite nettoyée.

L’enfer est à l’Ouest, de l’autre côté du splendide cimetière à flanc de colline d’El Kettar, qui dévale jusqu’au carrefour du désastre, le Triolet, à Bab El-oued. L’enfer vous accueille avec une rangée de dizaines de visages muets, ravagés. Des pompiers affalés, serrés les uns contre les autres, le temps de souffler. Encore eux, qui se sont pris toutes les catastrophes pas naturelles du pays depuis dix ans, les bombes, les corps déchiquetés, les massacres, et qui continuent à patauger dans les morts avec des moyens scandaleux. Ils ne regardent pas du côté du désastre. La géographie des lieux est renversée.

Il y a là une armée de flics qui surveillent. Surtout, au cas ou, après la déferlante de la pluie, éclaterait celle des « gueux ». Des soldats sont là aussi, encerclent les lieux, pour que le travail des pompiers ne soit pas dérangé par les flux de passants, de curieux, de "chercheurs", de gamins qui s’agrippent aux toits des véhicules engloutis pour voir sortir les cadavres.

« Ils nous ont envoyé des militaires avec des klash (Kalachnikovs)», hurle un jeune homme. Qui veut aider amène-t-il des klash? L’enfer s’étale sur plusieurs kilomètres, de Frais-Vallon a El Kettani. Il est ourlé de grappes humaines accrochées à tout ce qui est paroi, escaliers, balcons, rampes, qui ne se fatiguent pas de regarder en bas, plus bas encore, dans les gouffres sans fond ou les Algériens n’en finissent pas de se démener. Après les massacres, les expéditions punitives, les exodes: la catastrophe naturelle.

Mourir comme du bétail
« Catastrophe natchurelle », disent les jeunes, pour mimer les responsables qui s’accrochent au mot « naturel » comme pour éponger toute responsabilité dans le drame. Naturel? La calamité a eu lieu en plein jour, de huit heures du matin à midi, sans que personne n’appelle les gens à ne pas emprunter certaines routes. Ce matin-là, les Algérois se sont réveillés après une nuit de pluie exceptionnelle, sans vraiment réaliser le danger. Ils sont sortis, les malheureux, en voiture, en bus, ou à pied, partis au travail. Ils ont envoyé leurs gosses à l’école: normal. Sans se douter du traquenard, alors que la radio nationale s’entortillait déjà de circonlocutions bizarres, au lieu d’alerter, de guider, de prévenir.

Naturel? Des conduites souterraines géantes, prévues justement pour éviter que l’oued ne reprenne jamais ses droits ont été bétonnées, pour empêcher les terroristes de les utiliser comme passages. Les sémillantes autorités n’ont pas trouvé mieux que d’empêcher et les terroristes et les eaux de pluie de passer. Le jour du désastre, des colonnes de plus de six mètres de hauteur d’eau giclaient des égouts, hurlent encore aujourd’hui les habitants de Bab El-oued: c’est aussi le résultat bête et criminel du bouchonnage des conduites.

Naturel? Des citoyens qui se démènent à mains nues, avec des bûches, des pieux, contre les cimetières de carcasses de voitures, de toits effondrés, de pavés sautés, avec des pots et des frottoirs contre des montagnes de boue. Naturel? Des dizaines de personnes échevelées qui parcourent l’hôpital Maillot, à Bab El-oued, sans que personne ne soit là pour les accueillir, à la recherche de la morgue.

Une morgue où les corps sont exposés, à même le sol, pour êtres identifiés. Où les employées, extenuées, sont adossées au mur, les cartes d’identité des morts pleins les mains. Elles en connaissent les noms par cœur, et à chaque nouveau visage qui questionne avec angoisse, elles répondent: « Non, on n’a pas ce nom, entrez, regardez, il y en a des dizaines qui n’ont pas été identifiés ». Les Algériens meurent comme du bétail, dans des hôpitaux désossés, à l’image d’un service public sur lequel s’acharnent nos gouvernants depuis dix ans. Un service public exsangue après dix années de terreur et de prédation, sans parler des frappes de l’ajustement structurel.

Comme au premier jour
Bab El-oued echouhada, Bab El-oued les martyrs, chantent les Algérois depuis les émeutes réprimées dans un bain de sang en octobre 1988. Mais c’est tout le pays qui est en péril. Entre les mains d’une association de malfaiteurs, dont le mental de prédateur a partout déteint. Et c’est à qui dépècera le mieux et le plus vite. Le résultat est là et il est loin d’être naturel: six cents morts au troisième jour, peut-être des milliers en tout, quand Bab El-oued aura fini de cracher ses chouhada.

Au deuxième jour, au troisième jour, on croirait encore être au premier jour. Seuls les renforts de soldats et les bulldozers kaki de l’armée font la différence, et encore, ils sont tous concentrés en haut, au départ de l’avalanche, le carrefour du Triolet. Alors que Bab El-oued et ses ruelles étroites et entortillées est encore enseveli. Les citoyens s’y battent, seuls avec les pompiers. Pourquoi ne pas envoyer une armée de soldats dans ces ruelles envasées, avec des pelles, des pioches et pas de klash si possible? Alger ne connaît pourtant pas de pénurie militaire. Et la pénurie de cadavres n’est pas pour demain.

Aujourd’hui c’est l’usine de tabac qui laisse sortir ses effarants secrets. Des dizaines de pauvres salariés, engloutis sous des montagnes de ballots de feuilles de tabac, des jeunes filles enterrées devant leur machine à coudre dans le petit centre de formation professionnelle contigu. Des jeunes hommes arrachent les toitures en bois devenues meurtrières, en criant « attention aux clous! », transportent d’énormes ballots dont le poids a décuplé d’eau et de boue et crient à chaque curieux de passage: « Aidez-nous les jeunes, aidez-nous, il y a des morts là-dessous! ».

Eux dégagent les monticules, et dès que l’odeur d’être humain perce, c’est aux pompiers de venir, avec délicatesse presque, l’en extirper comme des chirurgiens. Ils ont ramassé de la chair humaine en kilos ces dix dernières années mais le font toujours avec la même pudeur bouleversante. « C’est une femme! » crie l’un, et ce sont des draps qui volent de partout pour lui répondre. Les pompiers travaillent sous des draps distendus à bout de bras par les bénévoles pour que les cadavres ne soient pas exposés aux regards.

Au troisième soir, la pluie s’est remise à tomber. Et alors que des milliers de personnes n’ont pas connu le sommeil depuis 48 heures, le président a décidé de dégringoler des hauteurs, dans un carnaval de sirènes, pour voir de ses yeux. Il n’est pas le bienvenu à Bab El-oued, qui lui crie à la face: Bab El-oued Echouhada, doula islamiya (république islamique). Son arrivée déclenche un mouvement de fureur de jeunes et de gamins qui vont scander leur colère jusqu'au front de mer devant l’Assemblée. Ils sont vite encerclés, tabassés, dispersés. « La catastrophe n’est pas naturelle, vous avez fait exprès, vous voulez nous tuer », ont-ils dit. Qui donc osera les démentir?

 

 

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