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HUIT
MOIS APRÈS
Quest
Bab El-Oued devenu?
L'Expression,
5 août 2002
Un jour de novembre
2001, après plusieurs mois de sécheresse, des pluies diluviennes
dune rare violence ont surpris ce quartier dans la torpeur matinale.
Venues des hauteurs
de Bouzaréah et dEl-Biar, les eaux en furie ont dévalé
la route à double voie de Frais-Vallon, charriant tout ce quelles
rencontraient sur leur passage: la terre rendue friable par des années
de sécheresse, les troncs darbre, les pneus et les matériaux
de construction entreposés de part et dautre de la route.
Tous ces objets nont fait que décupler la vitesse et la dangerosité
du torrent de boue auquel plus rien ne résiste : ni les véhicules,
emportés comme des fétus de paille avec leurs passagers
désemparés, ni les vieilles bâtisses, qui cèdent
et sécroulent sur leurs habitants, ni les êtres humains,
qui ne peuvent opposer aucune résistance aux éléments
déchaînés, et périssent noyés.
Isolement
Mais arrivées
au niveau de Bab El-Oued, les eaux tumultueuses sont stoppées dans
leur élan par les bâtiments érigés, de façon
trop rapprochée, sur le lit même de loued. Empêchées
ainsi de suivre le tracé naturel de leur course, elles en deviennent
plus dangereuses et le nombre de victimes augmentera sensiblement.
Ce que peu de gens savent en fait, cest que si le torrent de boue
est arrivé à Bab El-Oued vers 9h, il avait pris au moins
une heure davance dans les autres localités situées
à lest de Bab El-Oued, sur laxe Raïs Hamidou-Aïn
Bénian, et ce, tout simplement parce que la forêt de Baïnem
est plus proche du front de mer que ne lest Bouzaréah de
Bab El-Oued.
A 8h déjà, les véhicules légers et lourds
étaient pris dans les pièges de boue et la route était
pratiquement coupée tous les cent mètres environ, y compris
pour les piétons qui ne pouvaient affronter la colère des
crues impétueuses. Lorsque les eaux étaient stoppées
par une quelconque construction, elles trouvaient immédiatement
le moyen de la détourner et de poursuivre leur course folle vers
la mer. Dès les premières heures de la catastrophe, il fallait
parer au plus pressé en essayant de sauver le maximum de vies humaines,
mais hélas, on ne pouvait repêcher que les cadavres. Le nombre
de décès ne fera quaugmenter dheure en heure.
Beaucoup étaient difficiles à identifier. Les proches devaient
aller les récupérer à la morgue dEl-Alia, où
lémotion le disputait parfois aux scènes les plus
poignantes et les plus tragiques. Et en ce mois de Ramadan, les familles
sinistrées, qui avaient trouvé refuge dans les centres de
transit, devaient faire montre de beaucoup de patience pour ne pas laisser
voir leur colère.
Sur tout laxe Bab El-Oued-Aïn Bénian, en plus des routes
coupées et des maisons effondrées par endroits, il fallait
également affronter dautres désagréments: pas
délectricité, pas deau ni même de gaz
par endroits. Les boulangeries et les épiceries étaient
pour la plupart fermées, soit parce quelles étaient
inondées, soit parce quelles ne pouvaient fonctionner à
cause du manque dénergie, soit parce quil ny
avait plus de farine pour fabriquer le pain.
Les pannes délectricité et de téléphone
accentuaient cette impression disolement et de catastrophe. Non
seulement on navait ni télévision ni journal pour
se tenir informés, mais on ne pouvait même pas entrer en
contact avec les proches ou les amis de travail pour leur donner des nouvelles
ou leur demander de laide. Les gens se débrouillaient comme
ils pouvaient pour sapprovisionner. Le prix du paquet de bougies
était passé à cent dinars.
Mais cétait le moindre mal, car la plupart des familles pouvaient
sestimer heureuses que le toit ne leur soit pas tombé sur
la tête et quaucun de leurs membres nait péri.
Il suffisait de faire le dos rond et attendre le retour des jours meilleurs,
surtout que ceux qui avaient une radio et qui avaient pu se débrouiller
des piles étaient plutôt catastrophés, les bulletins
météorologiques ayant annoncé le mauvais temps et
de nouvelles intempéries.
En revanche, la situation était dramatique lorsque la vie était
en jeu ou lorsque les murs de la maison sécroulaient ou menaçaient
de le faire. Les sinistrés, entassés dans les écoles
et les centres de transit, en savaient certainement quelque chose et en
ont gardé un souvenir indélébile. Fort heureusement,
la solidarité nationale et internationale a été formidable.
Et malgré quelques points noirs, notamment le détournement
de dons aussitôt dénoncés par la presse et les sinistrés
eux-mêmes, on a vu affluer des secours de tous les coins dAlgérie
et du monde. Il y eut même beaucoup de gestes symboliques de générosité
et de dons durant toute cette période. Malheureusement, vu limportance
des dégâts causés par la catastrophe, il fallut plus
de dix jours pour dégager la voie sur laxe Raïs Hamidou-Aïn
Bénian, et cela a mis encore beaucoup plus de temps au niveau de
Bab El-Oued, localité la plus touchée, vu le surpeuplement,
la densité, la vétusté des constructions et le nombre
de victimes (entre morts, disparus et sinistrés).
Et à présent, neuf mois après les intempéries,
où en est-on? Et peut-on faire le point sur les mesures qui ont
été prises pour assurer le retour à la vie normale?
Le doyen des élus
Pour avoir des réponses
à ces questions, nous avons demandé audience au président
de lAPC de Bab El-Oued.
Professeur dhistoire et directeur dun établissement
scolaire, Abderrahmane Ben Amar est maire depuis huit mois, cest-à-dire
depuis les inondations du 10 novembre. Auparavant, il était vice-président
de lAPC. Il en est à son troisième mandat. «Je
suis ici depuis 1985, avoue-t-il, et on peut dire, si je ne mabuse,
que je suis le doyen des élus au niveau de la wilaya dAlger,
bien que je sois relativement jeune. Par la volonté de Dieu, jai
été amené à gérer la crise induite
par les inondations du 10 novembre 2001.» Nous apprendrons de sa
bouche que Bab El-Oued est un mouchoir de poche, puisque lagglomération,
qui ne sétale que sur une superficie de deux kilomètres
carrés, compte une population officiellement recensée de
96.000 habitants.
Mais on sait que ce chiffre ne reflète pas la réalité,
puisque, selon les estimations, Bab El-Oued renfermerait facilement plus
de 130.000 âmes, sans compter les gens de passage. Sachant que tous
les cinquante ans environ il faut refaire une ville, on peut considérer
que le tissu urbain de Bab El-Oued est largement dépassé.
Les bâtiments sont vétustes et les moins anciens ont plus
de 130 ans. «Au début de notre mandat, dans les années
80, on avait un projet avec lOpgi de Dar El-Beïda.» La
convention signée entre les deux parties prévoyait que toutes
les constructions à un étage seraient remplacées
par des bâtiments de plusieurs étages. Pendant la période
des travaux, les habitants seraient relogés à Dar El-Beïda.
Ils auraient eu le choix soit de revenir à Bab El-Oued sous certaines
conditions, soit de rester à Dar El-Beïda.
Mais ce projet na pu aboutir à cause de problèmes
internes à lAPC de Bab El-Oued. Linstabilité
des équipes et la non-continuité ont eu raison de ce beau
projet.
Parallèlement, il y a les bâtiments qui menacent ruine depuis
le séisme de 1989. Il en a été dénombré
180. Les techniciens du CTC sont venus, ils ont fait leur expertise; et
dans leur rapport, il est dit que ces bâtiments doivent être
démolis. Depuis cette date, les responsables de la mairie ont rasé
49 constructions et le programme de démolition est toujours en
cours. «Cest un programme qui est géré par la
wilaya dAlger, dont les moyens sont très limités,
notamment dans le domaine du relogement.»
On rase, on démolit, on reconstruit, tout cela se fait-il selon
un plan urbain préétabli ou bien dans la plus totale anarchie?
«Justement, avoue Ben Amar, ce sont les inondations qui ont fait
prendre conscience de la nécessité de respecter la topographie
de Bab El-Oued, qui était à lorigine le lit dun
oued.»
Partant de ce fait, les services techniques de la wilaya ont élaboré
un nouveau plan urbain en prenant en compte cette donnée fondamentale
de sorte à éviter à lavenir une nouvelle catastrophe
comme celle du 10 novembre, y compris dans vingt, trente ou cent ans.
La violence sauvage des inondations a surpris tout le monde, y compris
les spécialistes en météorologie, mais il ne fait
aucun doute que les constructions agglutinées les unes contre les
autres érigées sur le lit naturel de loued ont contribué
à en amplifier leffet destructeur et meurtrier.
Arrivés au niveau de Bab El-Oued, ces alluvions et torrents de
boue nont pas trouvé dissue vers la mer, et une bonne
partie sest infiltrée dans les caves des bâtiments
et sest répandue avec force dans les rues adjacentes.
Les rues Rachid-Kouache et Berrazouane ainsi que le marché de Triolet
ont été submergés.
Ahmed BEN-ALAM
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