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Bab
El Oued, un an :
trop peu pour oublier
Le
Matin, 7 novembre 2002
Le 10
novembre 2002, à la mi-journée, Bab El Oued disparaissait
sous les eaux. Trois heures de pluies exceptionnelles, annoncées
la veille par un bulletin spécial des services météorologiques,
ont emporté dans leurs flots 733 victimes. A ce jour, 52 personnes
sont portées disparues et 11 corps non identifiés sont encore
à la morgue. Un an après, responsables, spécialistes
et rescapés se souviennent et tentent d'expliquer pour certains
l'ampleur du drame et de tirer des leçons pour d'autres. Tous confirment
que le traumatisme est loin de s'estomper. Les familles de victimes et
plus encore de disparus n'arrivent pas à faire le travail de deuil.
Pour Mlle Boukfada, psychologue, le suivi de la prise en charge psychologique,
notamment pour les enfants, doit être assuré. L'après-catastrophe,
c'est aussi une multiplicité de problèmes à résoudre
dans la reconstruction, les indemnisations et le relogement. La situation
des commerçants n'est toujours pas réglée, certains
se disent aujourd'hui ruinés alors que la wilaya évoque
le caractère informel de plusieurs commerces, l'absence de couverture
assurance et l'impossibilité de redonner aux intéressés
les mêmes espaces. Bab El Oued a reçu des sommes considérables,
dons, téléthon et aides de l'Etat, soit environ 800 millions
de dinars, mais cet argent n'est pas encore utilisé. Le président
de l'association du téléthon avoue : « Nous n'avons
pas une idée précise de ce qu'on va en faire. » Si
les leçons ont été tirées, l'application des
mesures n'en est qu'à son ébauche. Le directeur des assurances
au ministère des Finances admet qu'en matière de coopération
entre les assureurs et les principales institutions, les choses se font
« de manière timide ». Un officier de la Protection
civile préconise une révision du plan ORSEC « plus
régionale » pour prévenir d'autres catastrophes. Quant
à l'opération de reconstruction, les habitants considèrent
que le danger n'est pas écarté pour plusieurs bâtisses,
mais reconnaissent toutefois que beaucoup de travaux de réfection
et de construction ont été réalisés. Un an
après, le chargé de la communication, la Protection civile
et les intervenants des services concernés maintiennent qu'«
aucune intervention n'était possible » et que tout ce qui
devait être fait l'a été. Un document de la wilaya
élaboré en octobre 2002 relève même, à
propos du peu d'adhésion de la population au dispositif de secours
« les dix ans de régression de l'Etat ». La polémique
sur les différents niveaux de responsabilité n'est donc
toujours pas épuisée.
Ghania Khelifi
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Les
victimes des inondations marquées a jamais
Jour après jour, la douleur
Un an après,
les habitants de Bab El Oued vivent encore dans la douleur et assument
difficilement les conséquences de la catastrophe. Si le quartier
cultive aujourd'hui ses héros, il fait aussi figure de refuge pour
nombre de ses enfants, éloignés, exilés, relogés
dans les banlieues.
Reportage réalisé
par Mekioussa Chekir
Il y a quelques semaines, des jeunes de Bab El Oued ont décidé
de tenir un tournoi de football à la mémoire de l'une des
victimes du quartier, le jeune Saïd Naâmane. La manifestation,
qui dura du 10 au 20 octobre, draina une foule impressionnante et un réconfortant
élan d'adhésion. Les membres des clubs sportifs du quartier,
le MCA et l'USMA, ont instinctivement répondu présents au
même titre d'ailleurs que les fonctionnaires du 5e arrondissement.
Tous voulaient, chacun à sa manière, manifester leur respect
à la mémoire du jeune disparu, une manière aussi
pour eux d'exprimer leur reconnaissance posthume à celui qui fut
l'un des héros de cette tragédie. Personne n'est, en effet,
près d'oublier que Saïd, au milieu des torrents déchaînés,
était plus soucieux de la vie des autres que de la sienne et avait
fait preuve d'un courage exemplaire. A 23 ans, il s'était conduit
comme un héros. Habitant au 120, avenue Colonel-Lotfi, il avait
eu l'idée de placer une échelle pour permettre aux locataires
de son immeuble, menacés par la folie des crues, de trouver une
issue salvatrice. L'on affirme que Saïd a pu ainsi mettre 25 personnes
hors de danger, au point de s'oublier, d'oublier sa propre mère.
Lorsque le tour de celle-ci arriva, il était trop tard. Un semi-remorque
écrasé, drainé par les eaux déchaînées,
emporta les deux corps, celui de la mère et du fils, dont les cadavres,
méconnaissables, n'ont été retrouvés qu'en
fin de journée. Le jeune frère de Saïd, également
surpris par le déluge, a été hospitalisé pendant
une dizaine de jours avant de rendre l'âme sans savoir que sa petite
famille l'avait précédé dans l'au-delà. A
moitié décimée, il ne subsiste de la famille Naâmane
que la fille et les deux frères installés à l'étranger.
La sur se trouvait, ce sinistre jour, chez sa grand-mère à
la campagne. Inconsolable, cette jeune fille de 16 ans traîne, depuis,
un fardeau trop lourd pour un âge où ses semblables s'initient
à la vie. Sa présence au tournoi n'est pas passée
inaperçue : « En assistant, elle a fait preuve d'un courage
exemplaire. Sa seule vue arrachait des larmes à tout le monde »,
déclare l'un des organisateurs de cet hommage. Un des cousins de
la victime, Belkacem, évoque non sans émotion la disparition
de Saïd : « Nous n'avons jamais pu oublier, et à chaque
fois que je passe par les lieux sinistrés, je me rappelle leur
perte et tout le film de la tragédie ! »
Une stèle
pour mémoire
Pour la mémoire, une stèle commémorative a été
inaugurée le 30 octobre 2002, en place et lieu de l'ex-SNTA, devenue
un espace vert par Bouteflika, au nom du jeune héros de Bab El
Oued. L'immeuble où il résidait ne figure plus dans la nouvelle
configuration du quartier, mais la bravoure du jeune Saïd revient
souvent dans les conversations des résidents du quartier. Faisant
face à la stèle, une petite boutique d'articles scolaires
et d'alimentation générale est tenue par Ali, la cinquantaine,
père de famille. Il se rappelle avec beaucoup d'émoi les
dramatiques événements tout en gardant la tête froide
: « Ce qui s'est passé est impressionnant, de Climat-de-France
où j'habite, j'ai vu l'ampleur des crues. Je ne crois pas que pareille
chose puisse se reproduire avant des années. Mais que voulez-vous,
c'était écrit que ça devait arriver ! » Ali
n'est pas sorti travailler ce jour-là et n'a ouvert sa boutique
qu'au bout d'une semaine, pour réaliser tous les dégâts
qu'à subis son local de fast-food sous plus d'un mètre de
boue. Il a dû depuis changer d'activité pour continuer à
mener une vie qu'il souhaite le moins tumultueuse possible. Pour ce faire,
il a préféré ne compter que sur sa personne : «
Je n'ai jamais attendu quoi que ce soit de l'Etat et même de mes
parents depuis que je suis en âge de prendre mes responsabilités.
D'ailleurs, j'ai bien fait avec toutes les tracasseries que l'on a fait
subir aux commerçants qui ont demandé à être
indemnisés ! » Comme si les événements de BEO
avaient contribué à le dissuader d'espérer quoi que
ce soit, Ali est sûr d'une chose : l'avenir dans ce pays se fait
à l'étranger. Une autre certitude l'anime : le souvenir
de toutes les personnes décédées qu'il connaissait
s'estompera au fil du temps, mais l'accompagnera aussi longtemps qu'il
vivra.
A quelques mètres seulement, se trouve la rue Rachid-Kouache, fortement
sinistrée lors des intempéries. Une partie de ces lieux
a été également laissée à des espaces
verts, alors que les familles endeuillées ont été
recasées dans d'autres quartiers de la périphérie
de la capitale. Au n° 29, réside la famille Mahieddine, qui
a perdu un des siens. Il s'agit de la mère, Fatma, qui a vu sa
vie écourtée ce jour-là en se rendant au CHU de Béni
Messous, où elle était femme de ménage. « Je
lui avais déconseillé de sortir ce jour-là, mais
elle avait peur d'être réprimandée par ses responsables.
Elle nous manque très fort et pas plus tard qu'hier on pleurait
son absence. L'approche de cette date fatidique et celle du Ramadhan nous
replongent dans une grande tristesse. C'est ma voisine depuis toujours
et on avait pour habitude de préparer ensemble les gâteaux
de l'Aïd. » Fatma laisse derrière elle quatre filles
et deux garçons inconsolables, d'autant plus que leur quotidien
n'est pas fait pour les aider à oublier leur chagrin. Au drame
proprement dit se sont greffés d'autres tourments inattendus. Leur
père, qui les avait abandonnés pour se remarier, a refait
surface pour réclamer le salaire de son épouse et l'indemnité
dont bénéficie la famille. N'étant pas officiellement
divorcé, le père eut gain de cause, en vertu des lois en
vigueur, au moment où l'unique maigre revenu de la famille ne suffit
pas à subvenir à ses besoins primaires. Une action en justice
a été introduite pour que justice soit rendue aux enfants.
Pour ces derniers, la douleur de la perte d'un être aussi proche
se conjugue au stress des tracasseries judiciaires. Le sentiment que la
mère est morte en sacrifice à ses enfants est géré
péniblement par ces derniers. La plus jeune des filles est, depuis,
en proie à des insomnies qu'elle combat à l'aide de psychotropes,
alors que le cadet des fils a échoué au bac, faute de pouvoir
s'y préparer convenablement. L'approche de cette date fatidique
ravive les maux chez cette famille et ses semblables mais également
chez les personnes n'ayant pas perdu un membre de leurs familles, mais
qui restent affligées par la disparition de voisins et d'amis chers,
voire tout simplement par le fait traumatisant d'être témoin
de l'horreur.
Une blessure collective
Sofiane, Mohamed, Tarik font partie d'un groupe de jeunes de BEO ayant
entamé un travail de collecte des photos et autres cassettes vidéos
sur les événements dont a profité une association
qui les utilisait pour des expositions. Ils vivent toujours chez eux,
à quelques mètres de l'ex-marché du Triolet. «
Nous ne pouvons pas oublier une pareille tragédie. C'est un événement
qui marquera à jamais les habitants de ce quartier. Le fait d'assister
impuissants à la mort de personnes qui vous lancent des SOS est
terrifiant. Nous connaissons plusieurs personnes encore sous le choc »,
témoigne Mohamed. Son ami Tarik a quitté le quartier après
l'effondrement de sa demeure. N'empêche, il pointe chaque jour à
Bab El Oued dont il a du mal à assumer le déracinement.
« Je ne suis pas le seul dans ce cas, ils sont des dizaines à
le faire et même ceux qui travaillent viennent ici en fin de journée
pour discuter avec ouled el houma. Ils n'arrivent pas à s'habituer
à leur nouveau quartier », assure-t-il. Il avoue, par ailleurs,
garder des séquelles de ce drame : « A ce jour, je n'arrive
pas à dépasser le choc. Dès qu'il pleut, je ne sors
pas et j'ai même peur de l'eau du robinet quand elle coule à
flots. » Nous quittons Bab El Oued qui se prépare à
accueillir le mois de Ramadhan, dont l'ambiance particulière est
déjà perceptible à trois jours de l'entame du mois
de carême. Le quartier s'apprête aussi à se remémorer
une date qui a fait, un certain samedi noir, rappeler de terrible façon
l'existence de ce quartier populaire célèbre. A la veille
de la première commémoration de ces tragiques inondations,
la douleur est toujours aussi vive, la plaie toujours aussi béante.
L'ombre des morts semble planer sur les zones affligées. En mémoire
à toutes les victimes du 10 novembre, la jeunesse sportive de Bab
El Oued (JSB) a prévu, en ce jour immortel, un tournoi de football.
M. C
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