Alger sous le déluge

Près de 300 morts

Un bilan effroyable dû en partie à de graves négligences

Par Hasna Yacoub, La Tribune, 11 novembre 2001

La ville s'est réveillée hier sous les eaux sales et boueuses. Plus tard dans la matinée, les Algérois sauront que derrière le décor désolant d'une nuit de pluie se dressent un bilan dramatique et des interrogations sur la gestion d'une ville où ce ne sont pas les avertissements ni les alertes sur les dangers qui la guettent qui ont manqué depuis plusieurs années déjà . 18 heures, bilan provisoire : près de 300 morts, plus de 296 blessés et 1500 sans-abris dans la capitale. A Bab El Oued, 128 personnes décèdent par noyade. Triolet, El Kettani, Laskri Hacene, Frais Vallon sont devenus méconnaissables après 24 heures de pluie. En une nuit, les eaux de pluie se sont transformées en un oued qui a emporté sur son passage les voitures, déraciné arbres, poteaux et habitations. A El Kettani, 54 personnes sont décédées, 6 autres à la rue Laskri Hacène non loin de là, 35 à Oued Koriche, 16 près du stade Ferhani, 8 près de la centrale téléphonique de Bab El Oued, 9 autres au Groupe Taine.Rue Didouche Mourad, en plein centre d’Alger, deux décès sont enregistrés tandis qu’on déplore deux autres morts à la cité des fonctionnaires à hauteur du quartier Le Telemly. Plus haut, à Chéraga, quatre personnes ont perdu la vie et le bilan, hier soir, n’était encore que provisoire. Il faudrait peut-être ajouter les victimes qui ont été évacuées par des citoyens ou encore celles qui n’ont pas été encore, à l’heure où nous mettons sous presse, repêchées. Des pompiers nous ont signalé des cadavres en mer (notre photo en page 3).Pourtant, il n’a plu que 99 millimètres d’eau et des tonnes de négligence. Cette quantité relativement modeste a noyé des quartiers entiers de la capitale et emporté femmes, hommes et enfants. Jusqu’au bout de la mort… en raison du manque de vigilance et du non-respect des normes de gestion d’une ville. Les flots d’eaux que les avaloirs n’ont pas pu évacuer ont été les plus mortels : elles ont inondé caves, les habitations des rez-de-chaussée et même ceux des premiers étages. Les personnes dont les portes de leurs domiciles ont été bloquées par l’eau n’ont dû leur salut qu’à l’intervention de la Protection civile.Au lendemain du sinistre, tout Alger était bloqué : les arbres déracinées ont barré plusieurs routes, à l’exemple de celle reliant Bouchaoui à Club des Pins. Les bouchons ont été, à chaque coin de rue, rendus plus insolubles par les innombrables véhicules tombés en panne à cause des flots. Des accidents à ne plus compter. A Chéraga, la collision de cinq voitures s’est soldée par de nombreux blessés, dont deux dans un état grave. Au centre d’Alger, un décor d’apocalypse et de catastrophe : les routes ont disparu et se sont effondrées comme celles du boulevard du Telemly, où le tronçon reliant le musée Bardo à la rue Debussy est devenu une piste boueuse et impraticable sous le regard ahuri des badauds et triste des riverains qui ont vu leurs magasins et leurs immeubles envahis par les flots. Les boutiques ont baissé rideau.Le déluge s’est déversé jusque sur les chemins de fer : tous les trains ont été obligés de faire leur terminus à Hussein Dey. Les gares des Ateliers et de l’Agha ont été littéralement submergées par les eaux et empêché tout trafic. Ailleurs, à Tipasa, qui a connu, elle aussi, une nuit horrible sous les trombes d’eau, 5 personnes sont décédées. A Hadjout, deux gourbis ont carrément été emportés vers une «destination inconnue», diront des témoins. Grâce à l’intervention rapide des éléments de la Protection civile, les deux familles qui y logeaient ont été sauvées in extremis. Malheureusement, à Oued Balaa, près de Cherchell, les eaux ont emporté un homme de 45 ans. Au port de pêche de Bouharoun, les vents forts ont fait couler un chalutier alors que d’autres sont restés en difficulté. L’Ouest du pays n’a pas été également épargné. A Oran, la vie d’une petite fille de trois ans s’est interrompue, cruellement, sous les décombres d’une bâtisse. Quant au port, il a été rendu méconnaissable après les dégâts importants qu’il a subis.Les autorités ont déclenché le plan d’urgence ORSEC pour venir au secours des victimes. Les prévisions météorologiques ne sont pas bonnes pour la journée d’aujourd’hui.

 

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