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Forum
Nord-Sud
Clermont-Ferrand,
le 23 novembre 2002
Intervention
de Hocine Ait-Ahmed
Mesdames,
Messieurs,
C'est
toujours un honneur de prendre la parole devant une assemblée comme
la vôtre.
Mais cet honneur, aussi grand soit-il, se double d'une charge terrible.
Il est en effet terriblement pesant de prendre la parole pour parler de
millions de femmes et d'hommes écrasés par la dictature,
l'extrême pauvreté et la guerre et qui n'arrivent pas à
trouver une écoute à la mesure de leurs souffrances.
Prendre la parole en ces temps très durs s'accompagne pour le militant
que je suis depuis plusieurs décennies d'une exigence de vérité.
Cette vérité pour ne pas rimer avec vanité se doit
de le faire avec dureté. Mais aussi grand que puisse être
l'inconfort provoqué par cette dureté, il demeure dérisoire
face aux malheurs qui frappent une partie conséquente de notre
humanité.
Il y
a cinquante ans, quand je prenais la parole dans des forums internationaux
pour porter la demande d'indépendance de millions d'Algériennes
et d' Algériens en révolte contre l'intolérable persécution
coloniale, cette prise de parole m'apparaissait comme une balise certaine
sur le chemin de la liberté.
Ce fut indéniablement le cas, mais au prix de tant de sacrifices.
Aujourd'hui, face à l'inversion des principes, à la perversion
des idéaux démocratiques et aux aveuglements politiques,
devant la multiplication des abdications devant la raison d'Etat avec
ses logiques de guerre et de prédation, que de militants au Nord
et au Sud dévoués à la globalisation des droits la
personne humaine, toutes catégories confondues, s'interrogent.
Bien que déterminés à porter l'exigence de liberté
et de justice de millions de gens éreintés par l'exclusion,
la dictature et la terreur , les démocrates sincères et
conséquents interrogent , aujourd'hui , la parole politique elle-même.
En d'autres termes, la question lancinante qui se pose à eux est
la suivante :
Ø Que manque-t-il à la parole politique pacifique qui l'empêche
aujourd'hui d'être le vecteur de l'espoir face au désastre?
Car, n'en doutons point, le désastre, faute d'avoir été
prévenu est bien là.
Cette question n'est pas destinée à tester les capacités
rhétoriques d'une classe de lycéens. Encore que je sois
persuadé que beaucoup d'entre vous gagneraient à entendre
ce que les jeunes générations auraient à développer
autour de ce propos.
Mais la question de l'inefficacité de la parole politique pacifique
coule d'elle-même par tous les interstices d'un siècle qui
n'a pas su tenir ses promesses
Faut-il absolument rappeler le nombre effarant d'enfants, de femmes et
d'hommes qui meurent quotidiennement de faim, de maladie ou massacrés
faute d'avoir pesé dans l'élaboration des politiques qui
leur sont imposées ?
Force est de constater que dans bien des pays du Sud les indépendances
ont été confisquées par des régimes qui leur
doivent tout mais qui les ont vidées de leur sens. Mon pays n'est
pas en reste dans cette dérive de la décolonisation, bien
au contraire, puisque le détournement y a porté sur la raison
d'être même de l'Etat algérien, à savoir le
droit du peuple algérien à l'autodétermination ,
un droit inaliénable sacré et si cher payé.
Force est également de constater qu'au Nord, des systèmes
politiques qui doivent tout à la liberté et à la
démocratie ont aidé à les étouffer à
chaque fois que les intérêts des plus puissants d'entre eux
le commandait.
" L'habitude
du désespoir qui est pire que le désespoir ". Albert
Camus
Cette rencontre entre
l'incurie des uns et les calculs des autres est ce qui dessine l'actuelle
impuissance de la parole politique devant " l'habitude du désespoir
qui est pire que le désespoir " - selon le mot de Camus -
parce elle est à la fois la cause et l'effet du déchaînement
des intégrismes de droite et de gauche , des extrémismes
et des logiques de guerre.
Ce qui manque à la parole politique aujourd'hui est tout simplement
d'être vraie. C'est probablement le cas depuis longtemps déjà
mais c'est aujourd'hui que des dizaines de milliers d'hommes et de femmes
en prennent massivement et brutalement conscience.
Pour les plus jeunes d'entre eux, comme ces lycéens qui sur tous
les continents et même si on ne les y invite pas dissertent sur
la question de l'impuissance politique, une partie est déjà
acquise à la violence sous toutes ses formes. Une autre partie
pense que l'on peut redonner à la politique son efficacité
si on l'inscrit ailleurs que dans la fiction l'illusion et le mensonge.
Et quelle plus grosse mystification peut leur jeter à la figure
la politique que celui qui s'impose partout aujourd'hui sous les traits
de la guerre dite préventive, alors que la prévention appartient
en propre à la politique et que la guerre est l'expression de son
échec.
Et si on ne devait parler que de l'Algérie pourrait-on taire l'odieux
scandale des 200'000 morts, des milliers de disparus, des centaines de
milliers de veuves et d'orphelins, des millions de personnes déplacées
durant les dix dernières années dont le seul tort est d'avoir
pesé moins lourd que le pétrole et les généraux
qui en contrôlent l'accès ?
Le plus révoltant dans ce renouvellement cyclique du sacrifice
des peuples du Sud aux calculs et aux intérêts égoïstes
des stratèges du Nord, est le refus méthodique et constant
d'entendre les propositions politiques destinées à éviter
les désastres à venir.
Faut-il absolument rappeler les incessantes demandes de condamnation des
violations massives et systématiques des droits de l'homme, les
trucages électoraux ou la pressante exigence d'une commission internationale
d'enquête sur les massacres de civils ?
Faut-il rappeler la plate-forme de Rome et les perspectives de paix et
de démocratie qu'elle ouvrait mais qui n'a pas pesé longtemps
et surtout pas davantage que les cris des suppliciés sur les politiques
adoptées à l'égard de l'Algérie.
Dernièrement encore, un projet de résolution sur les droits
de l'homme dans le cadre des accords d'association entre l'Algérie
et l'Union Européenne a été édulcoré
à l'extrême par des parlementaires européens de gauche
et de droite qui n'ont pourtant que le mot Démocratie à
la bouche.
Si les hommes ne sont pas toujours responsables de leurs échecs,
ils sont néanmoins comptables des batailles qu'ils n'ont pas menées.
L'effacement du politique devant le militaire est probablement ce qui
a le plus caractérisé cette dernière décennie.
Non seulement en Algérie où nous payons le prix fort en
termes de vies humaines de dislocation sociale mais également à
travers les quatre points cardinaux de notre planète, où
le devoir international d'assistance à peuples en danger, continue
de fonctionner à géométrie variable, et en tout cas
à doses homéopathiques , soustrayant de fait des pays comme
l'Algérie, la Birmanie, la Palestine, l'Afrique centrale, la Tchétchénie,
la Colombie et l'Iraq, à l'empire du droit international et des
traditions de solidarité sans frontières qui constituent
véritable socle de notre civilisation .
Je vous remercie .
Hocine Ait-Ahmed
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