Un vote musclé en Kabylie

Daikha Dridi, Algeria Interface, 30 mai 2002

Tizi-Ouzou, 30 Mai - À Tizi-ouzou, l’objectif «zéro vote» du mouvement citoyen a viré à la chasse aux traîtres du jour: les électeurs. Des jeunes et des enfants ont envahi la rue, dans une ville chauffée à blanc, désertée par les responsables du mouvement citoyen.

Tizi-Ouzou 30 mai - Les enfants de Kabylie se sont réveillés ce jeudi matin des traîtres plein la tête, des traîtres acheminés par bus entiers d’autres régions du pays, hommes et femmes, venus voter et faire échouer l’objectif «zéro vote, zéro électeur». Tout le monde en parle, tout le monde les «a vus de ses yeux, vus», mais faute de dénicher le moindre électeur fictif, la rage s’est déversée sur les rares, très rares, vrais électeurs.

À Tizi-Ouzou, ce jeudi 30 mai, dans le quartier des Genets, au centre de la ville, deux écoles tremblent, côte à côte, sous l’assaut des émeutiers.
À l’entrée, une vingtaine d’hommes, étranges, se tiennent prêts. Ils ont l’air de brutes en civil, quelques-uns tiennent des lance-grenades à la main, certains ont noué des chèches sur la tête, d’autres se cachent le visage derrière des foulards. Ce sont les gardiens, pas du tout rassurants, de l’école des Genets.

Dedans, quelques policiers des brigades anti-émeutes, boucliers en main, et une poignée de visages blêmes. Les blêmes sont les malheureux fonctionnaires réquisitionnés par l’administration et chargés de veiller au «bon déroulement du scrutin». Il est 8 heures 30 et Habib, 28 ans, scrutateur venu des quartiers de la Haute ville de Tizi avoue «n’avoir pas dormi de la nuit»: «Moi je n’ai pas répondu à la réquisition par peur de perdre mon emploi comme ces pères de famille, j’ai dit oui parce que c’est mon boulot et aussi parce que les aarouch (tribus) m’agacent. Les aarouch veulent l’anarchie, ils veulent nous faire vivre dans un western» dit-il en gardant un œil sur la grille latérale de l’école d’où parviennent cris, insultes et pierres.

Insultes et projectiles
«Moi-même je ne voterai jamais, si tu votes dans ce pays tu recycles du corrompu, c’est pour ça que les gosses sont très énervés, mais je n’ai pas peur d’eux, ils sont gentils au fond, tu peux l’écrire, ils en ont marre c’est tout», dit Habib interrompu par le fracas devenu inquiétant des jets de pierres. Il est le premier à souffler: «il faut partir». Très vite, l’anxiété se transforme en terreur à l’intérieur de l’école, les femmes montent en courant les escaliers pour se protéger, les yeux embués par les gaz lacrymogènes.

«Il faut quitter, vite», supplient les fonctionnaires. Un jeune photographe tente de s’enfuir par derrière, mais les lieux sont cernés, la violence des projectiles est loin d’être une plaisanterie de gamins, il brandit sa carte professionnelle, crie «presse, presse», mais cette fois-ci, avec les projectiles, il reçoit aussi des insultes.

À l’intérieur du bureau de vote, un fonctionnaire ramasse à la va-vite les bulletins et listes électorales en prévision du départ imminent, un autre se débarrasse dans un coin de la salle de son costume de ville, enfile un survêtement aux couleurs de la JSK (Jeunesse sportive de Kabylie, le club de football local) et aux regards étonnés de ses collègues, il rétorque : «changement de décor, on se casse d’ici».
Le chef de centre, trop heureux de quitter les lieux, n’oublie pas d’annoncer: «quelqu’un est venu voter… On a eu un électeur dans ce centre de vote, un écervelé…».

«Les fruits secs du pouvoir»
Commerces fermés, routes bloquées par les «barricades», femmes cachées derrière les volets: la ville est déserte, en dehors des écoles ou les Algériens ont l’habitude de se rendre pour voter. Le mot d’ordre d’attaquer les bureaux de vote a été placardé, la veille, sur des affichettes noires. Pourtant, le représentant de la «présidence tournante» du mouvement citoyen de Kabylie, qui se présente comme «Ammi Said» (oncle Said), rencontré au cours d’une conférence de presse tenue lundi dernier à Azazga n’a eu de cesse d’affirmer «le caractère résolument pacifique du combat citoyen du mouvement».

«La population refuse ces élections et nous sommes avec la population», insistait-t-il, « c’est elle qui est mobilisée, c’est elle qui nous protège, tous ceux qui prétendent que les délégués sont dans la clandestinité mentent, aucun d’entre nous n’est en clandestinité, tous nos délégués ont organisé et animé des meetings». Pourtant, au jour J, et alors que le «mouvement» a appelé à une manifestation sur l’artère principale de Tizi-Ouzou, il n’y a pas trace d’un délégué ou d’un animateur de l’organisation. La ville est livrée à la chasse au «harki du jour»: l’électeur.

Quelques pères de familles regardent de loin, la rage aux yeux, en spectateurs. «Ce sont nos enfants et nous sommes tous avec eux» dit une tête blanche « ce sont nos enfants et j’ai peur de ce qu’ils vont devenir, ils ont grandi dans la violence, dans la répression et aujourd’hui on ne peut plus les retenir à la maison, ces enfants sont les fruits secs du pouvoir».

Les enfants de la rue
Du côté de la Nouvelle ville, quartier fait de cités-dortoirs, les écoles sont assaillies par des bandes de gamins et les gaz lacrymogènes. «Nos enfants sont notre fierté!» dit Malika, mère de famille, « Ils résistent, disent non à l’injustice, à l’impunité, ils affrontent des salauds qui n’ont pas eu de scrupules à tuer cent jeunes kabyles, ils n’ont pas hésité à lancer des grenades lacrymogènes sur des petits d’à peine 3 ans. Au début des émeutes, notre quartier est resté calme, et les gens des vieux quartiers de la ville disaient de nous que nous étions des lâches, des traîtres. Maintenant nos enfants montrent, eux aussi, de quoi ils sont capables».

Entre deux assauts, les petits, 14, 15, 12 ans, viennent vous parler avec des sourires désarmants. Leurs poches sont toutes gonflées de bouteilles de vinaigre, qui atténuent l’effet des lacrymogènes. Ils font glisser le foulard qui les protège des gaz, et la première chose qu’ils veulent montrer sont leurs cicatrices. Said 15 ans, retrousse son pantalon pour dévoiler une large marque, sur le haut de la cuisse : «coup de poignard des gendarmes…». Hamid, 16 ans, soulève sa lèvre supérieure en forme d’œdème, «coups de poings de gendarmes, ils m’ont attrapé et mis dans un fourgon, après ils m’ont tabassé, je ne leur pardonnerai jamais».

Salah, 13 ans, soulève son tee-shirt pour laisser voir une marque bleue dans le dos, «trace d’une grenade lacrymogène» tirée à bout portant. Said a aussi le bras dans le plâtre «mais c’est pas les CNS, ça. C’est à cause du breakdance» dit-il timidement, alors que ses copains s’écrient, en joie «c’est le meilleur danseur du quartier». Fouad, 18 ans, fait le beau et au lieu de parler élections il esquisse une tentative de drague. Hamid, lui, rassure: «vous inquiétez pas pour nous, ils ne tirent pas avec des balles, seulement des «crimogènes… »

Ils zigzaguent avec agilité entre les tirs de grenades et se donnent des noms de héros hollywoodiens. Pourtant ceux qu’ils ont en face, les services de sécurité, sont loin d’être des acteurs, et le palmarès des victimes de Kabylie et de toute l’Algérie est là pour rappeler ce dont ils sont capables. Visiblement, des instructions ont été données pour éviter le pire, fermer les bureaux, et quitter au plus vite.

Un électeur a voté
L’école Haouchine Mohamed Ouamer est «tombée» à 11 heures, évacuée à la hâte, elle est noyée sous les papiers blancs des bulletins de vote que s’arrachent joyeusement des fillettes de 5, 6 ans. Un électeur a voté, il habite le quartier, tout le monde le connaît et montre son appartement. Lui refuse de parler, mais sa belle-fille, au pas de la porte, s’inquiète: «on l’a supplié ce matin de ne pas aller voter, mais impossible, il n’a pas dit un mot, il est sorti résolu, heureusement qu’il n’est pas blessé, mais ce qui est sûr c’est que plus personne ne voudra plus jamais lui parler… ».

À Draa Ben Khadda, village situé à la sortie ouest de Tizi-Ouzou, le dernier des quatre centres de vote est tombé à 13 heures. La moyenne d’âge des émeutiers est de 20 ans et plus. Ici aussi la rumeur des bus pleins de faux électeurs a fait ses ravages. On vous ordonne, dans une excitation agressive, d’écrire que des électeurs ont été ramenés par hélicoptères. On vous pousse à aller «faire preuve de courage» c’est à dire aller dans la gueule de l’affrontement. Si vous cherchez les représentants du «mouvement», on vous répondra surpris: «comment vous ne savez pas ? ils sont tous en prison ou au maquis… ».

À DBK, comme disent les intimes de cette localité, il n’y a plus de représentants de qui que ce soit, ni de l’Etat ni de la contestation. Il n’y a plus que des jeunes dopés à l’énergie du désespoir qui font régner leur loi: «Les électeurs de Draa Ben Khedda sont au nombre de 12», clame l’un d’entre eux, comme ivre au milieu de la foule, «ces traîtres sont d’ici, du patelin, on les connaît, on a été les chercher chez eux pour les tabasser, mais on ne les a pas trouvés, ils se sont enfuis…».

   
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