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Interview
de Fatiha Talahite, chercheur au CNRS
par
Jean-François Verdonnet, La Tribune de Genève du 30 mai
- Quel sens revêt
l'élection de l'Assemblée populaire nationale?
- On assiste à une sorte de basculement du champ politique: entre
les partis, la compétition ne se réalise pas par la participation
au scrutin, mais par le boycottage. Le régime est si impopulaire
qu'il condamne les forces politiques, y compris celles qui le soutiennent,
à fonder leur crédibilité sur le rejet du système.
L'abstention pourrait dès lors atteindre des niveaux records. Ce
qui n'est peut-être pas pour desservir le pouvoir: fragilisé
par des alliés encombrants et sans ancrage, il peut, par le jeu
du clientélisme, profiter de cette conjoncture pour renouveler
les formations sur lesquelles il s'appuie. La situation est en cela différente
de celle qui prévaut en Tunisie. A Alger, les conflits trouvent
encore une expression dans le jeu politique, même si c'est au travers
de l'abstention.
- Qu'en est-il
aujourd'hui de la menace terroriste?
- Il est difficile d'évaluer les capacités de nuisance des
groupes armés. On peut dire en revanche que l'armée a simultanément
besoin de les combattre et de les maintenir pour justifier le caractère
militaire du régime. La rupture ne peut venir que de l'instauration
d'un régime civil qui abolirait l'état d'exception et proclamerait
le retour à la norme démocratique.
- Où situez-vous
les centres du pouvoir en Algérie? La partie qui se joue entre
le président Bouteflika et l'armée a-t-elle évolué
au cours des derniers mois? Au profit de qui?
- Le pouvoir reste entre les mains de l'armée. Il n'est pas
question de laisser le président engranger les dividendes d'un
règlement du conflit, ni même de lui reconnaître la
marge de manoeuvre nécessaire à la solution des problèmes
économiques ou politiques. Ce serait lui concéder des attributionsà
terme périlleuses. Les équilibres se déplacent plutôt
d'un clan militaireà l'autre. Mais les luttes de clans passent
au second plan lorsqu'ils se sentent menacés. Deux évènements,
qui ont eu beaucoup d'écho en Algérie, ont sérieusement
ébranlé les généraux : la constitution d'un
mouvement de dissidence à l'intérieur de l'armée,
le MAOL, qui s'exprime publiquement par le canal d'un site internet; la
plainte déposée en France contre l'ancien ministre de la
Défense Khaled Nezzar.
- Craignez-vous,
comme certains, le développement d'un climat insurrectionnel?
- Les turbulences sociales ne sont pas nécessairement annonciatrices
de bouleversements politiques. Ce n'est pas parce que des émeutes
se produisent tous les jours, que la situation est insurrectionnelle.
Elle l'est peut-être moins qu'au début des années
1990. Dans la mesure où les protestations se traitent par la répression,
les émeutes se retournent contre les émeutiers.
Ce que craint le plus le régime, c'est que la contestation gagne
les institutions, qu'elle dispose de relais politiques au sein de l'administration.
C'est pour cela qu'il continue à tout verrouiller.
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