Algérie

Une élection à hauts risques

Catherine Tardrew, Le Parisien , jeudi 30 mai 2002

DIX-SEPT MILLIONS d'Algériens sont appelés aujourd'hui à se rendre aux urnes pour renouveler les 389 députés de l'Assemblée élue en 1997. Treize ans après l'instauration du multipartisme, c'est, paradoxalement, l'ancien parti unique, le Front de libération nationale (FNL), dont le secrétaire général, Ali Benflis, est l'actuel chef du gouvernement, qui devrait tirer profit de cette élection. Le scrutin devrait aussi confirmer le déclin des islamistes légaux, devenus pourtant plus présentables depuis qu'ils ont abandonné leur rêve d'un Etat islamique basé sur la loi coranique.
Convois policiers attaqués à coups de pierres C'est du moins ce que prédisent les sondages effectués par la presse algérienne : selon le quotidien " El Watan ", le FLN est crédité de 37,2 % d'intentions de vote tandis que le Mouvement de la société pour la paix (MSP, islamiste) n'en recueille que 14,5, devant le Rassemblement national démocratique (RND), actuel allié du FLN dans la coalition gouvernementale (12,5). Le véritable enjeu est ailleurs. Il est dans le taux d'abstentions. Epuisés par dix ans de terrorisme qui a fait 120 000 morts, lassés de consultations électorales entachées de fraudes, qui se succèdent à un rythme soutenu sans que rien ne change, les Algériens ont bien d'autres soucis en tête : le chômage qui atteint le taux officieux de 50 % en milieu urbain, et qui touche de plein fouet les jeunes, la pénurie de logements qui oblige les familles à s'entasser dans de minuscules appartements, la pénurie d'eau... Il est aussi dans les risques d'incidents graves en Kabylie, cette région rebelle au pouvoir d'Alger, qui refuse obstinément de se rendre aux urnes aujourd'hui. Deux partis d'opposition, le RCD de Saïd Sadi et le FFS d'Aït Ahmed (19 députés chacun dans l'assemblée sortante), ont suivi les consignes de boycott lancées par les " arouchs " kabyles (comités de village) qui ont pris la tête de la contestation. Hier, l'appel à la grève générale a été largement suivi dans cette région rebelle au pouvoir d'Alger. Des convois de policiers, envoyés en renfort pour surveiller les urnes, ont été attaqués à coups de pierres par des jeunes. Des affrontements entre manifestants et policiers se sont produits dans la région de Bejaïa où des magasins ont été pillés. Des barricades et des troncs d'arbres ont été placés sur de nombreuses routes pour empêcher la circulation. Un an après les émeutes qui avaient fait plus d'une centaine de morts et des milliers de blessés à la suite de la mort d'un lycéen près de Tizi-Ouzou, la Kabylie défie de nouveau Bouteflika, le président algérien, qui a voulu ces élections. Il a peut-être pris là un énorme risque.
C.T.

On vote aussi en France
LES quelque 711 000 Algériens de France (dont 86 600 à Paris), ont jusqu'à ce soir 20 heures pour se rendre dans les consulats d'Algérie et les bureaux de vote improvisés. Depuis le 25 mai, ils sont appelés à élire huit députés qui les représenteront à l'Assemblée nationale algérienne. Les candidats en France appartiennent, pour la plupart, aux différents partis en lice à Alger. Selon l'ambassade d'Algérie à Paris, les résultats de cette élection, à commencer par le taux d'abstention, seront connus ce soir.
" Ici, il n'y a que la misère et l'ennui "

Aïn Benian (Algérie) DE NOTRE ENVOYÉE SPÉCIALE
"CONTESTER sans violence, c'est impossible. Le seul moyen de se battre, c'est de frapper les policiers à coups de pierre, et de casser . J'étais à la manifestation du 14 juin 2001 à Alger et j'ai cassé. " Tarik, 20 ans, barbe naissante et yeux brillants, a passé toute sa vie à Bellevue, une cité " à 80 % kabyle " d'Aïn Benian, localité en bord de mer, à une dizaine de kilomètres d'Alger. Avec une demi-douzaine de copains, il a pris la position des " hittistes ", ceux qui " tiennent les murs " de leurs dos, parce qu'ils n'ont rien d'autre à faire. Les gamins arborent les dents gâtées, conséquence d'une alimentation insuffisante et d'années de manque de soins. Tous, sauf un, sont chômeurs. Tous ont abandonné l'école très tôt. La mer, en contrebas, étincelle. Un soleil impitoyable dans un ciel admirable éclaire d'une lumière cruelle les cicatrices des bâtiments délabrés. " Ici, il n'y a rien que la misère et l'ennui, disent-ils, on n'a pas de travail, pas d'argent. Et puis, il y a la hogra (ce mépris qui porte atteinte à la dignité) dont nous sommes victimes de la part des autres. " Les " autres ", ce sont, en bloc, la police, la gendarmerie, l'administration... Le " Comité des citoyens intercommunal " d'Aïn Benian, né l'an dernier, peu avant le 20 e anniversaire du " Printemps berbère " qui vit les premières émeutes, réprimées dans le sang de la Kabylie, tente d'organiser et de canaliser la contestation. " Nous représentons Alger dans le comité interwillaya, c'est-à-dire les ârouch , explique Mohand Benayad, l'un des responsables du mouvement. Nous avons évité le pire. Nous avons empêché les explosions de violence. "
" C'est le système qu'il faut changer " Le CICC a organisé une dizaine de marches, de " sit in " et autres manifestations. Résultat, les " meneurs " ont été interpellés à plusieurs reprises. Deux d'entre eux, Mohand lui-même et Hamid Ferhi, ont passé 10 jours en prison. Alors aujourd'hui, à Aïn Benian, les bureaux de vote seront vides. " Entre nous et ces élections qu'on nous impose, trop de sang, celui de la Kabylie, a coulé, lance Mohand. Notre slogan, c'est ne votez pas . Les élections ne changeront rien. C'est le système qu'il faut changer, le pouvoir ". Un mot d'ordre parfaitement compris dans les cafés, où les jeunes, désoeuvrés, passent des heures interminables, dans les minuscules boutiques du marché où les cigarettes se vendent à l'unité et où les poulets sont affichés à des prix inabordables pour la plupart des habitants. " Nous mangeons du couscous, du lait, du pain, jamais de viande. Nous n'avons que la retraite du père pour vivre ", dit Malika, 30 ans, vêtue d'une robe kabyle blanche. Elle est accroupie, avec d'autres femmes, sur le balcon de ciment qui dessert les logements d'un premier étage. Un rideau s'entrouvre sur le " une pièce cuisine " où les onze membres de sa famille s'entassent. Malika, elle, votera... peut-être. Car, dit-elle, " si je n'ai pas le tampon, prouvant que j'ai voté, sur ma carte d'électeur, ce sera pire... "

   
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