Entretien sur l'Algérie avec le chercheur Luis Martinez

" La situation de blocage en Algérie s'apparente à un volcan en ébullition "

Propos recueillis par Baudouin Loos, Le Soir de Bruxelles, 31 mai 2002

Les Algériens semblent peu intéressés par les législatives; serait-ce parce qu'ils accréditent la thèse que le vrai pouvoir ne gît pas à l'Assemblée nationale ni même à la présidence de la République, mais dans un " cabinet noir "?

- Le fort taux d'abstention qui semble se dessiner s'explique par plusieurs raisons. En premier, le fait que l'Assemblée nationale n'est pas le symbole du pouvoir politique. Le sentiment que le gouvernement n'a pas à répondre devant l'Assemblée est important. De plus, le fait que le RND (créé par le pouvoir en 1997, NDLR) soit majoritaire a discrédité cette institution dans la mesure où les précédentes élections législatives étaient truquées. Enfin, l'absence de mobilisation est dû à la campagne elle-même. A l'exception du Premier ministre, il n'y a pas eu une campagne dynamique. Les électeurs ne voient pas les enjeux de cette campagne. Contrairement au référendum sur la concorde civile (1999), il n'y a pas de message explicite qui amènerait les Algériens à participer. Enfin, l'appel au boycott du FFS et du RCD (partis à base kabyle, NDLR) contribue à rendre l'élection sans enjeux. .

Quand on dit que l'Algérie reste dominée par l'armée, ses services secrets et ses clans, comment cela se traduit-il se le terrain?

- Le sentiment d'une emprise totale des services secrets dans la vie politique et sociale s'explique d'une part par le rôle direct de l'armée dans la vie politique (l'interruption des élections en 1991) et par une culture du secret qui s'explique par l'expérience politique de nombreux dirigeants acquise dans la clandestinité (contre la France puis contre l'Etat-FLN, et plus récemment contre l'armée). Cela se traduit par une méfiance extrême à l'égard des intrus suspectés d'infiltration. C'est flagrant en Kabylie où les arouch (tribus) en réinventant le mode tribal cherchent aussi à se prémunir des infiltrations. Mais, à trop croire au pouvoir des forces occultes, on oublie simplement que les appareils sécuritaires fonctionnent parce qu'ils ont des réseaux économiques, sociaux et culturels performants qui assurent sur le terrain un travail. L'armée ne se réduit pas à ses services et à ses généraux !

L'Occident, l'Europe et la France en particulier ont-ils joué un rôle clé dans le sauvetage du régime dans les années 1992-1994 ?

- La période 1993 - 1994 était cruciale pour l'Algérie dans la mesure où le régime était confronté à trois défis majeurs: une situation de faillite financière, une guérilla islamiste aux portes du pouvoir et une remise en cause de la légitimité des gouvernants par l'opposition à Sant'Egidio (l'opposition réunie à Rome en 1995 sur un contrat commun, NDLR). La communauté internationale, en particulier la France, va permettre à l'Algérie d'écarter le spectre de la faillite financière grâce à la mise en place d'un plan d'ajustement structurel avec le FMI qui va permettre à l'Algérie de rétablir ses grands équilibres macro-économiques et de disposer de ressources financières nécessaires à la formation d'un appareil de lutte antiterroriste coûteux mais efficace. La guérilla islamiste pensait que le temps jouait en sa faveur et escomptait un effondrement économique et financier. Le régime a brillamment éloigné la faillite et investi ses ressources financières dans la lutte contre les islamistes. Le résultat est que la guérilla a été en partie défaite (autodissolution de l'AIS, proche du FIS) mais que l'économie nationale a été totalement délaissée en raison de l'absence d'investissements et a provoqué un appauvrissement considérable de la population. Enfin le régime a dû attendre l'accession à la présidence de Bouteflika pour parvenir à surmonter l'embargo moral qui le frappait depuis l'interruption du processus électoral. Depuis 1999, c'est la réhabilitation complète du régime qui est en marche.

Vous expliquiez dans votre livre que la mise en place d'une économie de marché pendant les années de braise de la sale guerre (la privatisation et la destruction d'une partie du secteur public) a servi les acteurs du conflit, est-ce toujours le cas ?

- La guerre civile a produit des bénéfices en dépit des drames qu'elle a occasionnés. Parallèlement à la violence s'est développé un lent processus de libéralisation et d'ouverture de l'économie algérienne dans l'opacité la plus complète en raison de l'isolement du pays. Ce processus a permis l'émergence de nouveaux acteurs économiques dans l'import et l'accaparement de nouveaux créneaux économiques. Pour les islamistes, la violence a été l'occasion de racketter une partie de la population, de détourner des biens et des marchandises, et d'accaparer, via un impôt révolutionnaire, du bétail. Ce processus a été à son comble entre 1993 et 1998, il me semble perdurer, mais avec beaucoup moins d'acuité.

La violence demeure très présente en Algérie, et empêche toute évolution politique. Le régime ne semble pas décidé à mettre en cause ses privilèges, comment alors envisager une sortie de crise ?

- Comment sortir de cette situation ? Il me semble illusoire d'imaginer un changement par la violence. Malheureusement, les différents acteurs politiques de l'Algérie se tournent le dos. L'armée ne fait pas confiance aux partis politiques, qu'elle considère immatures et démagogiques. Les responsables politiques accusent l'armée d'avoir depuis l'indépendance tout fait pour empêcher leur autonomie. La fonction présidentielle n'est plus aussi imprégnée de l'autorité comme sous Boumediene. Le problème réside dans l'incapacité de ces acteurs à trouver une formule de compromis susceptible d'amener l'Algérie vers la paix et la modernisation. A ce blocage s'ajoute une radicalisation de la population qui, démunie des besoins élémentaires, éprouve un profond sentiment d'injustice et de révolte; cette situation s'apparente à un volcan en ébullition. La solution à cette crise passe par une réduction des prétentions de chacun de ses acteurs : l'armée doit accepter, en dépit des expériences passées, de déléguer le pouvoir aux politiques et les responsables politiques (y compris islamistes) doivent accepter le rôle de l'armée. Pour l'instant, c'est le statu quo qui génère des frustrations dans chaque camp.·

Luis Martinez chargé de recherche à la Fondation des sciences nationales (FNSP, Ceri), à Paris, auteur en 1998 de " La sale guerre en Algérie " (Khartala)

   
www.algeria-watch.org