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Aujourd'hui, 18 millions d'électeurs doivent désigner 389 députés. L'opposition boycotte le scrutin. Les Algériens tournent le dos aux urnes Vingt-trois partis, tous proches du pouvoir, sont en lice. Epuisée, la population ne pense qu'à survivre. Par Florence Aubenas, Alger envoyée spéciale, Libération, jeudi 30 mai 2002 Faire allégeance, d'accord. Il l'a toujours fait, Saïd. A chaque scrutin, chaque nomination, il s'est soumis avec une certaine satisfaction : " Je suis serviteur de l'État, tout de même. Je dois obéissance. " Il y a trente ans, il conduisait la Renault Dauphine officielle dans une daïra (sous-préfecture) de l'ouest algérien. Et il a grimpé, grimpé, jusqu'à ce bureau, au fond d'un couloir, au ministère de l'Intérieur, où il partage chaque jour la ligne de téléphone et le café avec quatre collègues. De là, Saïd embrasse aujourd'hui sa carrière d'un sourire assouvi : " J'ai toujours été habile à choisir mes protecteurs, parier sur les plus forts. " Et voila que ces élections législatives, aujourd'hui en Algérie, tombent soudain comme un coup de tonnerre. La voix de Saïd se brise, dans un désespoir effrayé et rageur : " Je ne demande qu'à me soumettre. Mais à qui ? Je veux aller voter. Mais pour qui ? On ne comprend même plus qui roule pour qui. On est exclus même de ça. " Au centre d'Alger, un professeur et sa famille attendent l'autobus. Ça fait trois heures. Ils vont déposer une nouvelle demande de logement. Ça fait douze ans. Voter ? " On voudrait juste vivre debout. " L'autobus arrive enfin. Longe une cité. Adossés au mur, des jeunes hommes, par dizaines. Pas un n'a de travail. Contre le mur d'en face, des vieillards, aussi nombreux. Leur retraite est le seul revenu fixe de trois générations. Au milieu, quelques gosses sniffent de la colle. Dans un square le long de la mer, tout se vend. Drogues, voitures, femmes, devises. Un homme enlève sa chemise. La pose devant lui. Et, torse nu, crie : " 20 dinars seulement ! " Des policiers se baladent. " Pas de problème, on est juste là pour notre petite commission. " Sur la route de la corniche, le chauffeur du car double, triple, accélère encore. Manque verser à la mer. Personne ne cille. " Ça y est. On s'envole ", commente doucement un étudiant au fond du véhicule. Et tout le monde acquiesce. Et tout le monde s'en moque. " On est déjà foutus. " Dans un pays secoué par des émeutes sanglantes depuis un an, à bout de chômage, à bout de misère, à bout de larmes après dix ans d'une " sale guerre " qui a fait 200 000 morts, le grand jeu des élections a pris cette fois un tour féroce et absurde. Face au vaste appel au boycottage lancé par des associations des droits de l'homme, des personnalités, des partis d'opposition (comme le FFS, opposition socialiste, ou Wafa, musulman conservateur, non autorisé), les seules formations restées en lice sont celles adoubées par les généraux, qui détiennent en coulisse la réalité du pouvoir algérien. Sur la carte du vote, par grands pans, se dessine déjà une abstention massive, en Kabylie, dans la région d'Alger, dans celle des Aurès. " L'opposition ne participe pas. Même les électeurs se retirent. Ils ne sont plus qu'entre eux. Dans les États normaux, ce sont les dirigeants qui regardent voter le peuple. Là, c'est l'inverse ", plaisante Salima Ghezali, écrivain et journaliste, couronnée par le prix Sakharov de l'Union européenne en 1997. " Sincèrement, je leur souhaite meilleurs voeux. Qu'ils trouvent des règles pour s'entendre. Sans cela, s'ils ont un problème, nous sommes le champ de blé qu'ils viendront faucher. " Les tricheries
du voisin " Depuis le multipartisme, en 1988, les différents clans de généraux réussissaient à s'entendre avant le vote et le processus électoral sanctionnait leur accord. Cette fois, la crise n'est toujours pas tranchée à la veille du scrutin. C'est pour cela que tout va si loin ", constate un haut fonctionnaire du centre du pays. Ainsi, comme le veut la coutume, le ministère de l'Intérieur a convoqué il y a quelques semaines les wallis (préfets), postes clés dans la réalisation technique de la fraude. Si, dans la forme, rien n'a été dit, tout a été très clairement entendu : " Le parti du président Abdelaziz Bouteflika, c'est le FLN. " Alors que chacun s'activait déjà dans sa willaya (préfecture) à la bonne application du message, les services de sécurité ont à leur tour lancé une directive qui a glacé d'effroi les services administratifs : " Favorisez le RND. " Dans cette crise-là, tout est bon. Un clan obtient une condamnation en justice de 17 manifestants. Un autre les gracie. L'un attribue un marché. L'autre le retire. " Mais au milieu, qui va mourir ? ", demande un secrétaire de mairie. C'est en Kabylie que semble devoir se tirer " le rideau rouge de sang du dénouement ", estime un enseignant de Bejaia. Mais à huis clos. Dans cette région soulevée par des révoltes depuis l'assassinat d'un lycéen dans une gendarmerie en avril 2001, le boycottage s'annonce total. Des cars entiers de civils, de policiers et de militaires sont partis d'Alger depuis deux jours pour boucler hermétiquement la région. " Jusqu'à nouvel ordre ", les envoyés spéciaux de la presse internationale ont interdiction officielle de s'y rendre. Morts pour une
voiture trop belle " Tout leur
brûler " Au-dessus des têtes,
un portrait du président Bouteflika a été accroché
pour la visite. " On n'a jamais voté pour lui et, cette fois-ci,
on ne votera pas du tout. Mais on en appelle au chef de la junte : nous
reconnaissons ta force, alors aide-nous ", dit un des frères
Djoghlaf. Dans un pays férocement quadrillé, il se moque
aujourd'hui de parler en public. " On est morts. Qu'est-ce qu'ils
peuvent nous faire ? " |
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www.algeria-watch.org
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