Algérie : législatives entre violence et résignation

Le Figaro, 31 mai 2002

Près de 18 millions d'Algériens étaient appelés hier à renouveler leur Parlement, mais une bonne partie d'entre eux, notamment en Kabylie, ont boycotté le scrutin. Le ministère de l'Intérieur a indiqué que 38,15% des électeurs avaient voté en milieu d'après-midi. Les bureaux de vote devaient fermer leurs portes à 19 heures, mais le moment de la fermeture a été repoussé d'une heure dans 25 des 48 provinces administratives du pays. Le taux de participation a été particulièrement modeste en Kabylie, à l'est d'Alger, où les militants berbères qui avaient appelé au boycottage ont perturbé le scrutin.

Alger : de notre envoyé spécial Thierry Oberlé

Djamel n'ira pas voter : il est abstentionniste par "fierté". "Je suis algérien, alors j'ai mon orgueil. Je ne peux pas donner mon bulletin à des gens en qui je n'ai pas confiance", dit-il. Comme beaucoup d'Algérois, Djamel se tient à l'écart du scrutin sans pour autant basculer dans l'indifférence.

Père de cinq enfants, ce quadragénaire ne travaille plus depuis que son employeur, la Sonacob, une société nationale de l'industrie du bois, a réduit ses effectifs voici quatre ans. "Avant on était socialiste, maintenant on est capitaliste. Avant on avait le terrorisme, les morts partout dans le quartier et maintenant ça va mieux, mais on a toujours la mafia", commente Djamel.

Ses deux garçons âgés d'une vingtaine d'années "bricolent", faute d'un emploi stable, pour que la famille s'en sorte. Son immeuble situé dans le haut de la casbah voisine avec une maison qui s'est effondrée comme un château de sable faute d'entretien. "J'arrive à peine à payer le loyer avec mes indemnités après faut trouver l'argent pour l'électricité", dit-il.

Dans les rues escarpées, les badauds parlent librement sans tenir compte de la présence des policiers qui accompagnent les journalistes étrangers dans tous leurs déplacements. "Les flics? Ils vivent mal, comme nous, et nous n'avons plus peur d'eux", commente un commerçant qu'il vaut mieux ne pas interroger sur ses intentions de vote. "T'es fou ou quoi? Votez, c'est dire oui à Cosa Nostra", s'emporte-t-il immédiatement. "Faut l'excuser, les gens sont sur les nerfs. Ils ne supportent pas que quelques-uns profitent pendant que les autres souffrent", explique Djamel.

Dans ce coin de la casbah, les bureaux de vote ne font pas recette. A l'instar du reste la capitale, le taux de participation est dans la vieille ville plutôt bas. Ce n'est pas une surprise: appelés à s'exprimer pour la neuvième fois en onze ans, les électeurs de la capitale ont pris, au fil des ans, l'habitude de bouder les urnes car ils sont las des promesses non tenues et doutent de la sincérité du scrutin.

Redha et Medhi, deux jeunes observateurs représentant le Mouvement social pour la paix (MSP, ex-Hamas) et le Rassemblement national démocratique (RND) dans l'école Mohamed Bournas, partagent le scepticisme général. "Il y a beaucoup de rumeurs, notre défaite est annoncée avant la publication des résultats", affirme Medhi, le délégué du RND, le parti vainqueur les législatives de 1997 à la suite de fraudes massives. "Chez nous en Algérie, les jeux sont faits avant que les cartes soient distribuées", renchérit Redha, son collègue islamiste.

Le président Abdelaziz Bouteflika a pourtant donné des garanties de transparence. Il se veut l'artisan d'un passage à des élections régulières. Mais son message ne passe pas.

A Alger, l'abstentionnisme est accentué par l'appel au boycottage lancé par les partis à dominante kabyle, le Front des forces socialistes (FFS) et le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD). Première ville kabyle d'Algérie, la capitale suit le mouvement sans vraiment savoir vers quoi la consigne peut conduire. Car les deux formations laïques ont opté pour la politique de la chaise vide sous la pression de leur base militante et des aârchs, les coordinations encadrant la contestation, et non pas par stratégie délibérée. Surprises par la révolte en Kabylie et incapables de reprendre l'initiative pour sortir de la crise et rebondir sur le plan national, elles sont aujourd'hui dans l'impasse.

En l'absence de l'opposition laïque, le pôle islamiste a de fortes chances de renforcer ses positions. Le pouvoir, qui est en quête de nouveaux équilibres, ne serait pas mécontent de voir la représentation de ce courant consolidée. Depuis son accession à la présidence il y a trois ans, Abdelaziz Bouteflika est à la recherche de la bonne formule permettant d'intégrer une mouvance qu'il juge incontournable.

Dans un premier temps, il a accordé le pardon aux islamistes montés au maquis après l'annulation de la victoire du FIS aux élections législatives de 1991. Le retour à la vie civile d'une partie des extrémistes a permis de réduire le niveau de la violence. Cette politique de la main tendue s'accompagne désormais d'une volonté de renforcer le rôle des islamistes dits "modérés". A en croire les augures le MSP (ex-Hamas) du cheikh Mahfoud Nahnah, le Mouvement de la réforme nationale (MRN), et Ennahda (Renaissance) devraient obtenir plus de 30% des suffrages. Allié résolu du chef de l'Etat, le MSP pourrait même coiffer sur le poteau le RND, le parti "éradicateur" de la coalition gouvernementale.

Le recentrage vers l'"islamo-conservatisme" passe également par la victoire du FLN, le Front de libération nationale. Dirigé par le premier ministre, Ali Benflis, l'ancien parti unique a accompli ces derniers mois une mutation accélérée. Il s'est débarrassé de ses caciques, a mis au rancart la vieille garde et s'est ouvert aux femmes et aux jeunes.

Son discours moderniste a cependant ses limites. Hier, El Moudjahid, le journal du FLN, illustrait en première page un article sur les législatives par une photo du général Mohamed Lamari, chef d'état-major des armées, accomplissant son devoir électoral. Une façon de rappeler aux esprits oublieux qui fait quoi en Algérie...

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Au bord de l'émeute, la Kabylie n'a pas voté

Tizi Ouzou : de notre envoyé spécial Arezki Aït-Larbi

" Bande d'assassins, vous allez voir ce que signifie l'honneur pour un Kabyle ! " Protégé par un bouclier en contreplaqué portant le fameux " Z " berbère des activistes kabyles grossièrement tracé à la peinture rouge, un foulard noué autour du visage, Rachid, 17 ans, prend de l'élan et jette un cocktail Molotov, sous les applaudissements de ses camarades. Une dizaine de mètres plus loin, le portail du théâtre Kateb-Yacine s'enflamme, obligeant les occupants à se replier à l'intérieur.

Pendant une année, ce théâtre abritait la permanence de la Coordination des comités de villages, qui anime la contestation pacifique. Depuis le 15 mars, il a été investi par les " Robocop ", nom donné par les jeunes émeutiers aux hommes casqués des forces antiémeutes. Les délégués du mouvement surpris sur les lieux ont été arrêtés. D'autres ont été appréhendés au petit matin, les jours suivants, et emprisonnés, en attendant leur procès. Mardi, ils ont entamé une grève de la faim de trois jours en signe de " soutien à la population ", et pour exiger " la libération immédiate et inconditionnelle de tous les détenus du mouvement ".

Excités par les bombes lacrymogènes et les insultes racistes des policiers, les émeutiers redoublent de fureur. En filtrant la circulation, ils reconnaissent un " traître ", c'est-à-dire un candidat aux législatives. Il a échappé au lynchage en prenant la fuite, mais son chauffeur a été sérieusement malmené et la voiture saccagée.

Séparée du théâtre par un mur, la mairie est fermée. Les vitres brisées et les murs noircis témoignent encore de l'assaut subi, dans la nuit de mardi à mercredi, par l'édifice. Alors que la quasi-totalité des mairies et des sous préfectures de la région avaient répondu, la veille, au mot d'ordre de grève générale des contestataires pour empêcher le déroulement des élections, la mairie de Tizi Ouzou avait traîné la patte, poussant des adolescents à faire jouer les " grands moyens ".

A 10 heures, des colonnes de fumée noire s'élèvent vers le ciel en plusieurs endroits de la ville, signalant les lieux d'affrontement entre jeunes manifestants déterminés à empêcher le déroulement du scrutin, et les forces de l'ordre qui tentent, à coups de bombes lacrymogènes et, parfois, de balles en caoutchouc, de dégager le passage ou d'occuper les lieux. De l'autre côté de la ville, le siège de la wilaya (préfecture) est protégé comme une forteresse par un escadron de CNS (compagnies nationales de sécurité).

Tout autour, des groupes d'adolescents des cités populaires les " Cadis " et " Million " les harcèlent avec des lance-pierres. Des insultes fusent de part et d'autre. Le collège Babouche, un des centres prévus pour le vote, est assiégé par les manifestants. Devant le portail, un énorme pneu brûle, empêchant toute irruption dans les locaux.

Ali, délégué du quartier dans la coordination de la ville, jubile. Recherché par la police comme plusieurs de ses camarades, il refuse la clandestinité, préférant la lutte sur le terrain aux grands discours : " Le scrutin a été empêché, et c'est déjà une victoire. Mais le pouvoir est capable de faire une mise en scène qui sera télévisée et de nous octroyer des élus comme par magie. "

Cette crainte est partagée par de nombreux citoyens, qui redoutent un simulacre de vote pour les besoins de la propagande télévisée. Lundi, plusieurs témoins ont signalé l'arrivée de bus bondés de civils venus d'Alger. Pour certains d'entre eux, largement relayés par la presse privée, il s'agirait " d'électeurs de substitution ". Saïd Sadi, chef du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), qui boycotte le scrutin, ne cache pas sa colère : " Le pouvoir algérien a décidé de se lancer dans la course à l'indignité. Non content d'avoir essayé d'opposer des Algériens entre eux, le voilà engagé dans une entreprise criminelle inédite en envoyant de pauvres individus voter à la place des citoyens de Kabylie. "

Dans les villes et les villages de montagne, où les mairies et les daïras ont été fermées depuis lundi, les manifestants ont coupé, tôt dans la matinée, les routes menant vers Tizi Ouzou. " C'est le seul moyen d'empêcher le pouvoir de faire sa mascarade et de ramener de faux électeurs dans la région ", explique, avec des airs de fin stratège, un délégué de Larbâa-Nath-Iraten. Dans cette ville, située à une vingtaine de kilomètres de Tizi Ouzou, les affrontements ont commencé dès mardi. Le lendemain, on relevait plusieurs blessés, dont deux grièvement atteints : l'un a perdu un oeil, l'autre a été blessé par une balle qui lui a transpercé le ventre.

Mercredi, l'insurrection s'est généralisée dans toute la région. A Azazga, la villa de fonction du chef de daïra a été incendiée. A Makouda, gros village situé à 15 km de Tizi Ouzou, les affrontements entre manifestants et brigades antiémeutes, qui se disputent depuis samedi l'occupation de la daïra, ont fait une quarantaine de blessés.

Au CHU de Tizi Ouzou, une équipe médico-chirurgicale est sur le qui-vive depuis deux jours. " Nous n'avons reçu que quelques blessés, dont certains ont été évacués sur Alger ; mais, comme les routes sont coupées, nous ne savons pas ce qui se passe exactement dans les villages ", s'inquiète le docteur Saïdani. Vers midi, la chaleur caniculaire et l'atmosphère suffocante chargée de gaz lacrymogènes vident les rues.

Pour cette deuxième journée de grève générale décrétée par la Coordination des comités de villages et qui doit durer jusqu'à samedi, les commerces ont baissé leurs rideaux. Les détritus et les barricades qui jonchent les rues principales ont transformé Tizi Ouzou en ville fantôme. Seuls quelques irréductibles continuent d'occuper la place centrale et de défier les forces antiémeutes.

" Malgré l'entêtement du pouvoir, le pire a été évité grâce à la maturité de la population ", analyse Me Zaïdi, un jeune avocat, membre du collectif de défense des détenus de Kabylie. Malgré cet optimisme, la partie est loin d'être gagnée pour les contestataires. Si le scrutin a été empêché sans trop de dégâts, la proclamation des résultats risque de relancer les affrontements avec davantage de violence.

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Les revenus de la rente pétrolière ne profitent qu'à une minorité de nantis

Un pays, deux économies

Sixtine Léon-Dufour et Frédéric de Monicault

C'est sur une toile de fond de menace d'explosion sociale que se sont déroulées hier les élections algériennes. Difficile d'ignorer le malaise qui gagne du terrain, même si les autorités politiques voudraient faire croire qu'il se cantonne à la stricte Kabylie.

Il y a d'abord le chômage qui frappe deux Algériens sur trois, dont 60 % des moins de 30 ans, mais également le revenu par habitant qui a été divisé par deux au cours des dix dernières années. De fait, près de la moitié de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté et beaucoup s'accordent à dire que jamais le fossé entre la minorité des nantis et les autres n'a été aussi grand.

Comment survivre dans de telles conditions ? En pratiquant l'économie parallèle, phénomène que l'on retrouve partout, y compris parmi les fonctionnaires, et qui représente, selon les économistes, un quart du PIB algérien. Dans ce contexte, la croissance, de 2,4 % en 2000 et de 3,6 % l'année dernière, n'a pas été suffisante pour relancer la machine. Elle ne devrait pas dépasser 3,4 % à la fin de l'année. La gangrène qui ronge l'économie du pays est d'autant plus difficile à accepter pour la population que le pétrole et le gaz permettent au pays d'engranger de confortables revenus (97 % de ses recettes). Au cours des derniers mois, l'Algérie a même étoffé sa capacité de production, pour la porter à environ 1,1 million de barils par jour (b/j). Parallèlement, la production effective s'élève à environ 900 000 barils par jour.

L'Algérie est donc un petit producteur par rapport aux autres pays de l'Opep, " mais elle a toujours un rôle important au sein du cartel, note Jean-François Giannesini, ingénieur en chef à l'Institut français du pétrole (IFP). " Aujourd'hui, cela tient en particulier à la dimension de Chakib Khelil, le ministre algérien de l'Energie, pressenti pour succéder au Vénézuélien Ali Rodriguez à la tête de l'Organisation. "

Le pays intensifie d'ailleurs son ouverture aux compagnies pétrolières internationales. Au début de la semaine, par exemple, a été présenté à Alger le premier projet gazier intégré (production, liquéfaction, exportation) devant quelque 33 groupes étrangers. " C'est le signe de l'intérêt croissant des opérateurs pour investir en Algérie. Cette ouverture, amorcée timidement en 1986, a véritablement démarré au début des années 90, avant de connaître un coup d'accélérateur depuis un an et demi, souligne Pierre Terzian, directeur de l'hebdomadaire Pétrostratégies.

Reste que le pays a beaucoup de retard à rattraper dans ce domaine, car, comme le note Jean-François Giannesini, " sous Boumediene notamment, l'Algérie avait adopté une position pure et dure, visant à restreindre au maximum l'accès des compagnies étrangères aux ressources en hydrocarbures ".

En revanche, la continuité se manifeste à travers la protection maximale dont les installations pétrolières font l'objet. Même aux pires heures de la guerre civile, elles n'ont jamais été touchées, excepté quelques attentats visant des oléoducs et des gazoducs, dont les effets relativement minimes ont été aussitôt gommés.

   
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